Pages choisies de Auguste Angellier; prose et vers
Le nom d'Auguste Angellier est déjà familier en Grande-Bretagne aux admirateurs de Robert Burns. Peu cependant sont avertis ^ que le biographe du chanteur écossais est lui-même un des plus personnels parmi les écrivains français vivants, et peut-être le plus grand, sûrement le plus viril et le plus cordial, des poètes qui se soient révélés chez nous depuis une douzaine d'années. La faute en est pour une part à la critique de son propre pays qui ne l'a pas encore inscrit sur ces cartes de route où elle désigne à la foule docile les nouveaux sanctuaires poétiques à visiter. Mais le vrai responsable de ce demi-silence, c'est en somme Angellier lui-même, avec son entière indifférence de l'opinion, son ignorance ou son dédain des stimulants qui la tiennent en éveil, sa parfaite indépendance à l'égard des modes littéraires du jour. Ces traits de son caractère, en même temps qu'ils lui ont permis de développer à l'aise les qualités durables pour lesquelles il mérite de figurer dans cette série des 'Classiques français,' ont nui singulièrement, n'en doutons pas, à la rapide extension de sa renommée.
Ajoutons vite que si la gloire se mesurait, non pas au nombre des admirations, mais à leur seule intensité, il serait dès à présent glorieux. Pour
' Ceux-là, certes, le sont qui ont lu les pénétrants articles consacrés au poète par M. Diniuet dans The Pilot du i6 et 23 mai 1903, et par Mr. Cloudesley Brercton dans The Acadcmy du 20 octobre 1906.
vi PAGES CHOISIES D AUGUSTE ANGELLIER
ses sonnets à VAmie Perdue, parus en 1896, des lecteurs d'abord rares, nulle acclamation de foule ni même de cénacle ; de brefs et superficiels comptes rendus ; à peine çà et là le salut respectueux d'un journal ou d'une revue distinguant au passage une œuvre qui surgissait plus haut que la moyenne des poésies annuelles. En revanche, quelques centaines de coeurs surpris et troublés comme par l'odeur de la terre remuée, après une longue saison de gel ; charmés, en une fin de siècle qui se croyait incurablement blasée, de se reconnaître encore capables des émotions élémentaires. Pour ces quelques-uns, disséminés, sans lien ni parti pris d'école, il n'est pas excessif de dire que ce simple recueil produisait un effet semblable à celui des premiers vers de Lamartine sur nos arrière-grands-parents, tel que nous le retracent les histoires littéraires. C'était la joie de voir la sécheresse du sol poétique se crevasser et s'amoUir :
Les eaux joyeuses, déraidies, Se remettaient à voyager.
La poésie, même sur notre vieille terre lasse, n'était donc pas condamnée au raffinement stérilisé, à l'étrangeté, aux convulsions, ni non plus à la perfection glacée, ni vouée à une métaphysique plus indéchiffrable que la vraie. Elle pouvait encore être simple sans redite, touchante sans fadeur, franche sans ignorance, ardente sans déclamer, profonde sans être impénétrable. On se rajeunissait de plus d'un demi-siècle en buvant à cette source vive. Tant de fraîcheur eût fait croire à un poète très jeune si le thème même du livre et la