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LES FAUTES : ANNA PARK

Un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres, se prépare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et celles qui l'entourent. L'instant où il doit éclater peut être prévu ; chaque jour le rapproche. Hélas ! les germes de destruction, cachés aux débuts de son mariage, ont fait leur œuvre. L'entente profonde et bienfaisante, l'accord tutélaire qui protège des faiblesses ne s'est pas établi. L'âme de l'existence commune s'en est allée. Cette union, 30 à laquelle ne restait plus que la routine des intérêts quotidiens et du commerce subalterne des corps, est désagrégée. Cette maintenance dans le devoir par le bonheur manquant, tout du même coup manquait

28 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER

à Burns. Les bonnes résolutions avaient disparu comme des bornes enlevées par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'était trouvé sans défense et prêt pour la faute. Quand nous en sommes là, nous ne durons pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme mille maladies inaperçues. C'est notre santé qui les écarte. Dès que nous sommes délabrés, la première qui se présente nous prend. Cela arriva à Burns.

Cette vie, qui l'éloignait de chez lui, ofîrait des lo occasions de dissipations. Son ' repaire' favori, lorsqu'il allait à Dumfries, était une petite auberge qu'on appelait le ' Globe.' Une nièce de l'aubergiste, nommée Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas à avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle eût rien de remarquable, ni qu'elle fût au-dessus d'une servante ordinaire. ' Elle était considérée comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan Cunningham, quand le vin les rendait tolérants en matière de goût ; et, comme on peut le supposer d'après la chanson, elle avait 20 d'autres jolies façons de se rendre agréable aux clients qu'en leur servant du vin.' ^ Mais la faculté de découvrir chez les femmes des charmes invisibles aux autres, qui à Lochlea déjà étonnait le froid Gilbert, n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on finit par prendre goût aux aventures d'auberge. Il descendait dans la nature ei le choix de ses passions. La délicate idéalisation, qui n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet, 30 s'épaississait et s'aflFaissait jusqu'à toucher l'élément inférieur et grossier. Ce dernier était ici presque seul au jeu ; il ne restait plus dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la même voie que Musset.'^

' Allan Cunningham, lift o/ B%trn^, pp. 107 et 431. — Scott Douglas, tome II, p. 394.

• Voir Tht Qowdtn Lockt 0/ Anna.

Qui ne sent, dans les dernières strophes de Ihe Gowden Locks of Anna, le défi, la bravade agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer ce qu'il redoute : le blâme qui se prépare contre lui ? Et tout le reste de la pièce, avec son acre et brutale luxure, sans un mot qui ne relève des sens, n'est-il pas un témoignage de cette dégradation d'amour qui s'était faite en lui? Plus encore ! on y sent ce besoin vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher

10 les voluptés qui engourdissent le malaise qu'elle fait naître. Il en était à ce point où l'on s'enivre pour abolir le dégoût de l'ivresse, et où on cherche à étouffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice même. Redoutable empirance où le soulagement d'un instant se transforme en souffrance, qui exige à son tour, pour être pansée, une blessure plus profonde, jusqu'à ce que le mal ronge et pénètre au fond de l'être. Que de poètes ont ainsi souffert !

Faut-il se demander comment il en était venu là?

20 Par quel besoin intellectuel de roman s'était-il laissé attirer? Par quelle surprise de désir, peut-être par quelle poussée de sang échauffé par la boisson — car il faut descendre atout — y avait-il été brutalement jeté? Par quelle suite de prétextes, par quels degrés de dialectique pernicieuse et perverse avait-il accoutumé son esprit à cette pensée? Quelle habitude invétérée de jouer avec un cœur de femme, fût-il d'argile grossière? Quel don de poésie capable de suspendre des rêveries à une aventure banale et qui explique la

3 <-> vulgarité de tant de délicates amours de poètes? Quelle lassitude de joug et de régularité? Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel égarement irrésistible, quelle lente approche, quel consentement libre l'y avaient conduit ? Peut-être y avaitil un peu de tout cela dans la minute irréparable qui livrait sa vie au désordre...

Ces lourdes voluptés furent secouées par un cruel

réveil. Quel déchaînement de remords et de terreurs hurla tout à coup en lui le jour où il apprit qu'Anna Park était enceinte ! Il le connaissait ce drame-là. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents d'Anna n'étaient peut-être pas très difficiles à apaiser, car Burns continua à fréquenter l'auberge et à y être bien reçu. Le barde y amenait des amis, et quand il était là, la dépense roulait. Mais si la chose était divulguée ! Il était marié ; il était fonctionnaire. Quel scandale ! C'était la ruine ! Il fallait à tout prix lo que Taccouchement fût secret, si l'on voulait éviter la censure ecclésiastique. Anna Park partit pour Edimbourg, où elle fut reçue chez une sœur mariée.^ Le

31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment élever l'enfant, soutenir la mère, détourner l'argent des maigres revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge du 'Globe' coûtaient cher! Mais les coups se succédaient rapidement, terribles ! Il paraît prouvé qu'Anna Park mourut en donnant le jour à son enfant. Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit 20 de Mauchline fut encore le refuge ; la vieille mère dut recevoir encore les confidences de Robert, et verser des larmes plus amères que toutes celles d'avant. Le bébé

y fut soigné pendant quelques jours. Chose affreuse et faite comme à dessein pour donner à ce drame toute sa cruauté ! Jane Armour était elle-même au terme d'une grossesse. Elle accoucha le 9 avril, dix jours aprè«, d'un fils. Attendit-on, pour lui causer cette souffrance, que la crise fût passée, et la joie d'un fils né d'elle fut-elle empoisonnée par cette nouvelle? ou 30 bien savait-elle tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement avec une âme saignante? Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand cœur. Elle se fit apporter la fille, et sur la même poitrine, du même lait, nourrit les deux enfants. Lorsque son père, qui était venu la voir, lui * Scott Douglas, tome II, p. 294.

demanda, en les apercevant dans le même berceau, si elle avait encore des jumeaux, elle lui répondit qu'elle soignait l'enfant d'une amie malade. Elle éleva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils, avec des soins maternels, jusqu'au moment où le mariage l'éloigna de la maison. Par ce trai t de clémence héroïque et dévouée, sa mémoire demeure adorable. Quelles qu'aient été ses défaillances dans les commencements de sa liaison avec Burns, tout disparaît dans la beauté, dans la

10 splendeur, dans la grâce de ce pardon.^

Jane Armour ne fut pas sans sa récompense. Burns, éclairé par cette générosité, eut vers elle, vers cette âme qu'il n'avait pas connue tout entière jusque-là, un élan de vraie et haute tendresse. On a de lui une lettre écrite le il avril, à Mrs. Dunlop, dans laquelle il exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parlé d'elle avec plus de passion ; jamais encore avec cette affection, cette place accordée aux qualités morales et cette sorte de respect. La

20 reconnaissance y perce pour 'la simplicité d'âme' et ' la douceur toujours prête à céder,' qui semblent avoir été les principes de la belle action de Jane. Cet éloge a comme un enthousiasme contenu. Ce n'était plus la femme qu'il adorait mais ce cœur modeste, dont il venait, à sa confusion, d'avoir la révélation...

On aime à imaginer que ces mots ne sont que l'écho affaibli d'autres mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de solennelles promesses. Si jamais elle fut près d'être aimée par lui d'un amour

30 de cœur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et faible, s'était développée en une noble femme. Elle n'avait pas les dons de surface et ces localisations partielles et rapides d'individualité qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit les choses par un point précis. Mais elle avait un fond de bonté élémentaire, instinctive ingénue, qui est plus profonde que cela et supporte la

' R. Chaiiibers, tome III, p. 254.

vie entière. Au contact de cet homme supérieur qu'elle aimait à sa manière, d'une manière superbe, avec soumission, avec acceptation, avec abandon et oubli d'elle-même ; par les souffrances mêmes qu'elle avait reçues de lui, elle s'était ennoblie. Elle avait mérité de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle était désormais son égale. C'est trop peu dire ! Sa générosité la plaçait au-dessus de lui ; c'était à lui maintenant à faire effort pour atteindre jusqu'à elle. Pauvre Burns ! Que le génie lui-même est peu de lo chose en face de la bonté ! Celle-ci est plus divine que tout.

Malgré ce rayon, cette lamentable histoire n'en était pas moins une calamité dans l'existence des deux époux. Pour Jane c'était le renversement de son modeste rêve ; c'était la foi mutuelle rompue, la confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'étranger d'introduit dans le mystère du foyer, qui ressemble à une souillure. Il n'y avait pas jusqu'à la simultanéité de deux naissances qui ne dût lui être une pensée affreuse. Si elle tentait de la 20 chasser, les deux bébés sur sa poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait à son dévoûment même. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins à plaindre des deux. Peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive aux âmes d'une bonté parfaite : leur douceurgagne jusqu'auxdouleurs qui les pénètrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La naïve mansuétude de Jane mit son baume aux blessures mêmes par lesquelles elle coulait.

Les plus désastreux effets se produisirent dans Burns. 30 Son âme entière était un chaos de remords, de honte et de colère. Il était bon et le mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes étaient entrées dans la maison ; un surcroît de gêne s'ajoutait à celle dont ils souffraient déjà. Il portait en lui l'expression résignée de Jane ; l'enfant dont elle avait soin lui était un reproche continuel. El quelle horreur plus affreuse

devait l'envahir quand il pensait à la pauvre fille enterrée à Edimbourg ! Quelles agonies de remords, quels déchirements lui torturaient le cœur, quand il songeait à ce malheur, presque égal à un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances qu'elles répandent ! Sans relâche, il devait être poursuivi par cette idée. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'était peut-être là que la meilleure partie de sa souffrance. Il était impossible que des désordres plus pernicieux ne minas-

lo sent pas sa personnalité. C'est une fatigue accablante que cette réprobation intérieure qui sourd de nousmême. Elle empoisonne nos meilleurs moments ; elle lasse la pensée par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'étouffer cette petite voix ; nous nous emportons ; mais, quand nos emportements fatigués baissent, elle redit les mêmes choses. Après quelque temps une âme en est excédée. A cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et vain, toujours repris comme celui d'un problème insoluble qui s'est emparé de nous,

20 l'obsédante fatigue de se forger des excuses, et la perplexité, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes et ses reproches. Et puis encore — et c'était peut-être le dernier cercle de l'enfer qu'il portait en lui — il 7 avait l'humiliation qu'il ne pouvait manquer d'éprouver. Si bonne que fût Jane, bien plus, à cause de cette bonté même, il devait courber le front. Il était amoindri chez lui, à son propre foyer. Peutêtre jamais un mot n'exprima cette confusion. Le silence même la rendait plus écrasante. Entre toutes

30 les douleurs c'était celle-là dont son esprit souffrait le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son orgueil, mordaient son énergie, épuisaient et délabraient son âme, poussaient en tous sens de profonds ravages.

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