SENTIMENTS DE BURNS POUR JANE ARMOUR APRÈS LEUR MARIAGE
Avec sa versatilité de poète, il s'était repris d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C'était du reste un regain de l'ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne 20 s'était ajouté ; il avait le même caractère purement extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a prise pour compagne irrévocablement, c'est toujours un corps bien tourné, une démarche souple et l'œil noir et vif qui jadis l'avait atteint. Les pièces qu'il lui adresse ont un riche coloris de désir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale ; mais il n'y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d'intimité sérieuse que suppose l'union complète de deux êtres n'y sont point représentées...'^ 30
" \'oir Tbe Humble Petilion o/ Bruar Water In the nnhle Duke n/ A tkole.
» Voir Oh, wtrt I on Parna'sus' Ilill.
Après cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. A l'exception d'une petite pièce de fantaisie, dont les termes plutôt que le sentiment s'opposent à cette supposition, si on ne la connaissait que d'après l'œuvre de son mari, on la prendrait pour une maîtresse plutôt que pour l'épouse. Pas une seule fois, elle n'apparaît dans son cadre véritable : la famille ; elle ne lui a pas inspiré le pendant de la pièce où il a représenté le ménage de son
10 père et de sa mère. Des affections successives que traverse la vie à deux et qui aboutissent à la touchante tendresse des vieux époux, qu'il a si délicieusement rendue dans John Anderson, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune. Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communauté intellectuelle ; ils vécurent ensemble, mais à part. La distance était trop grande. Mais, de quelque façon qu'il s'y fût pris, c'est un malheur auquel il ne pouvait échapper. La disproportion qui existait entre sa position et sa valeur intellectuelle devait le
20 poursuivre dans le mariage. S'il avait choisi, comme il le disait très bien à Mrs. Dunlop, une femme ' qui eût pu entrer dans ses études favorites et apprécier ses auteurs favoris,' ^ elle n'aurait pu s'abaisser à son genre de vie. S'il prenait une femme capable de vivre en fermière, il était probable qu'elle ne saurait se hausser à son esprit...
...Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle était, et surtout ce qu'elle allait être. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de repos et d'un reste
30 de passion. Mais cela ne peut aller bien loin ; ce sont comme ces premières provisions avec lesquelles on se met en ménage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours. Comment la vie commune allait-elle définitivement s'établir? Les deux êtres qu'elle réunissait avaient connu les ivresses, les délaissements, les colères, les déchirements, les rapiècements et, pour » To Mrs. Dtinlop, June 10, 1788.
employer l'expression de Montaigne, * l'herbe, les fleurs, le fruit ' ^ et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant à être paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus difficile de l'être l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui? Pouvaientils passer de leur liaison tourmentée au commerce uni et reposant que veut le ménage?
Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser-aller. Il paraît clair lo qu'elle était heureuse de trouver le repos, de retrouver l'amitié des siens ; elle était fière d'être la femme de Robert Burns, d'une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari ; elle était disposée à se trouver bien partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une vie de petite aisance.
Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l'arrière-chambre de son âme, en remuements confus 20 de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et lié à une destinée qu'il ne prévoyait pas. Maintenant qu'il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?
Il était impossible qu'il trouvât, impossible qu'il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associées par leur qualités intellectuelles les plus élevées, en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret 3° Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie ; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-même n'aurait jamais de foyer ; il serait obligé, sur ce point, de vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-même dans un passage où il s'eflForce
• Montaigne, Fsinis, livre III, chap. ii, 'Du Repentir.*
un peu trop de chasser ce vœu d'une femme intelligente et instruite.^
A défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante
10 autour des choses pratiques, et du déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours sombres ? Il entre beaucoup de bien-être d'âme et de corps dans ce bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se félicitent d'être nés. Burns ne pouvait-il le goûter? Pendant quelques mois, il crut
20 en toute sincérité qu'il le possédait ; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On eût dit qu'il avait guéri ses vœux et ses rêves de leur inquiétude, qu'il leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu'il eût pris pour lui le contentement modique et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule :
tellus et domus et placens Uxor.2
Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il 30 est satisfait de son mariage ; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie...
Néanmoins, à y regarder de plus près, les choses n'étaient pas aussi assurées qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils, perceptibles à peine dans cette
' Voir sa lettre To Mrs. Dunhp, June 10, 1788, * Horace, Od. ii. 14. 21.
26 PAGE? CHOISIES d'aUGUSTE ANCELLIER
satisfaction, auraient pu en révéler la faiblesse. Personne ne les vit ; Burns ne les soupçonna point. Ils existaient pourtant dès alors. Avec un peu d'attention il n'est pas impossible de les découvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments à cette époque. Ce sont quelques pages à peine, quelques instants de son cœur ; mais quelques parcelles d'un corps suffisent à une chimie un peu soigneuse pour déceler les moindres traces dans sa composition.^
Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient ïo affectueux. Il discernait bien les mérites qu'elle avait, II les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque 20 chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa 3° femme. Il lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation : voici ce qu'elle possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici.
' Voir ie% lettre» To Mrs. Dunlof', Jiine lO, 1788; 7*0 Afn. Chaltntrs, Stptcnibcr \ft, 1788 ; To Dr. lilacklock, November 15, 1788.
...Qui ne sent l'accent un peu ironique avec lequel il parle de l'attachement naïf et touchant que sa femme a pour lui ; il le traite comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matériel? On dirait qu'elles s'appliquent à une bonne servante. Ailleurs, on croirait presque un examen des qualités physiques de la femme, en quoi elles restent bien dans le ton général de son amour pour elle. Mais
lo ce ton devient ici pénible ; au lieu d'être une célébration passionnelle, cela devient presque une évaluation utilitaire. A tous égards, ce témoignage est étroit ; il ne couvre qu'une petite portion de la vie commune; il est d'un ordre trop rabaissé ; il n'atteint pas à ce qui fait la dignité d'une existence vraiment partagée. Il manque quelque chose pour faire de cet éloge de ménagère un éloge d'épouse. Et, si l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait être louée ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui
20 serait assignée de la sorte.