‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 24 sur 50 · LA FLORAISON · texte numérisé non relu

LA FLORAISON

Les marronniers mettaient leurs premiers bourgeons

verts Dans le blanc ciel d'Avril aux ombres inquiètes, On vendait les derniers bouquets de violettes, Le Printemps s'échappait des noirs mois cntr'ouverts,

Quand les premières fois je la vis. A travers Les dessins emmêlés de ses sombres voilettes, Je lus, d'un seul regard, les souffrances secrètes Et les longs désespoirs, dans ses yeux doux et tiers.

Ma pitié s'attacha par des rêves tremblants A la triste inconnue ; et lorsque je l'aimai, L'été allait ouvrir le temps des fleurs écloses.

On vendait les premiers bouquets de jeunes roses, Et dans l'a/ur uni du calme ciel de Mai Les marronniers mettaient leurs derniers thyrscs blancs.

Quand la Grande Ourse monte au-dessus du vieux toit Du jardin sombre, et quand, sur la ville déserte. On entend jusqu'au bout les heures du beffroi, Heureux, je viens m'asseoir à la fenêtre ouverte ;

C'est l'heure réservée où je vis avec toi ; L'éclat bruyant du jour égare et déconcerte L'effort de mes yeux clos pour te revoir en moi ; Par la pudique nuit ta face m'est offerte,

Incertaine et lointaine en de bleuâtres voiles Aux plis mystérieux diamantés d'étoiles, Mais telle cependant qu'il paraît en descendre,

Dans un rayon d'argent, un regard calme et tendre. Souvent un rossignol chante. Et j'attends ainsi Que ta présence expire en un ciel éclairci.

Nos yeux seuls ont été les muets interprètes Du sentiment caché qui naissait dans nos cœurs : Les tiens m'ont révélé tes tristesses secrètes, J'ai su tes longs combats en devinant leurs pleurs.

Et compris ta tendresse aux clartés inquiètes Dont se troublaient parfois leurs rêveuses douceurs ; Et les miens t'ont redit les incertaines fêtes Dont mon âme était ivre en voyant tes pâleurs.

Maintenant un amour grandissant se déroule Entre nous, sans avoir d'autre langage qu'eux ; Quand nous nous rencontrons au milieu de la foule,

Nos regards se croisant échangent des aveux, Comme, à travers l'espace et par-dessus la houle. Des phares éloignés se parlent par leurs feux.

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Les caresses des yeux sont les plus adorables ; Elles apportent l'âme aux limites de l'être, Et livrent des secrets autrement ineffables, Dans lesquels seuls le fond du cœur peut apparaître.

Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d'elles ; Leur langage est plus fort que toutes les paroles ; Rien n'exprime que lui les choses immortelles Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.

Lorsque l'âge a vieilli la bouche et le sourire Dont le pli lentement s'est comblé de tristesse Elles gardent encor leur limpide tendresse ;

Faites pour consoler, enivrer et séduire,

Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes !

Et quelle autre caresse a traversé des larmes?

Nos yeux sont devenus étrangement semblables, La même expression tragique les habite.

Elle a chassé des tiens, souvent méconnaissables. Leurs limpides clartés, et ma fièvre y palpite.

L'appel toujours déçu qui toujours sollicite, Les espoirs emmêlés de regrets implacables, La haine du passé que chaque instant irrite. Les ont creusés, et les désirs inexorables.

A force d'exprimer ce que notre âme endure.

De suivre un même rêve en des nuits sans sommeils.

Et de porter l'aveu de la même blessure

Dans des jours que n'ont point rafraîchis les réveil», Nos pauvres yeux, meurtris par la même torture, Se prennent en pitié dans des regards pareils.

A l'amie perdue 79

Quand je l'embrasserai sous un treillis de roses, Je veux que vous ayez notre premier baiser, O chers yeux qui m'avez avoué tant de choses, Et mon âme sur vous montera l'épouser ;

Je veux que vous sentiez sur vos paupières closes Les prémices de ma tendresse se poser.

Sources de mon bonheur, clartés des jours moroses, Dont l'émoi découvert me permit seul d'oser ;

Afin que vos regards, quand vous vous rouvrirez,

Reparaissent changés et déjà rassurés

Par cet avant-coureur d'un long amour fidèle.

Il est juste, ô chers yeux, chers yeux tristes et doux, Que sur vous, sur vous seuls, mon premier baiser scelle L'amour inespéré qui m'est venu par vous.

Et lorsque, près des lis et des roses trémières. Sur le banc solitaire au bout de l'avenue Favorable aux amants sous ses clartés dernières, Je l'ai, contre mon cœur, un court instant tenue.

Lorsque vous vous fermiez déjà sous vos paupières, Et paraissiez ainsi donner la bienvenue Au baiser pressenti dans mes longues prières, En cette heure d'amour grâce à vous obtenue,

Oubliant vos aveux, vos angoisses, vos fièvres, Et combien vous aviez pleuré, doux yeux si las, Et que je vous devais de l'avoir en mes bras,

J'ai rompu ma promesse, et mes baisers ingrats Vous ont abandonnés pour venir sur ses lèvres. Qui ne m'ont dit qu'un mot, et qui l'ont dit tout bas.

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Ah ! doux yeux résignés pour qui je fus injuste, Et qui n'avez pas eu le premier des baisers Qui montèrent de moi vers son visage auguste, Pardonnez-moi, doux yeux, et soyez apaisés !

Mon cœur continuera de vous appartenir, Si mes lèvres s'en vont à ses lèvres, le soir ; ' Et les mystérieux retours du souvenir Iront toujours à vous de qui me vint l'espoir.

Dans quel baiser, malgré sa brûlante tendresse, Croyez- vous que ce cœur comme à vous apparaisse? Il me semble parfois que je ne vis qu'en vous.

Ou que vous seuls vivez dans mon être dissous ; Doux yeux dont j'ai mal su dissiper la tristesse, Demeurez les amis de mon amour absous !

Un seringat fleurit dans un jardin pensif. En une allée humide au sol lépreux et dur. Auprès d'un banc verdàtre, au pied d'un ancien mur, Dans un coin qu'assombrit encor l'ombre d'un if.

Sa fleur de cire met un rayon maladif,

Une frêle pâleur en son feuillage obscur ;

Et, pendant quelques jours, quand Juin luit dans l'azur.

Un parfum puissant sort de l'arbuste chétif.

Mais moins cher est pour moi l'éclat incarnadin Des roses, car c'est là, sur lui, que ta main prit Une fleur arrachée en un geste soudain.

Et que ton cœur, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit. C'est pourquoi je reviens dans ce pensif jardin Où près d'un banc vcrdâtre un seringat fleurit.

A l'amie perdue 8i

Mon cœur était un marbre en une ronceraie, Dans un sentier banal aux yeux de tous placé, Où le hasard sans cesse écrivait à la craie Quelque nom par la pluie aussitôt effacé.

Mais l'Amour, arrachant les ronces et l'ivraie, Les jeta dans les airs d'un geste courroucé, Et sculpta lentement, d'une main ferme et vraie. Un nom profondément et pour toujours fixé.

Puis il mit tout autour un grillage de fer, Aux quatre coins duquel il dressa des statues Au corps de marbre blanc, mais d'airain revêtues

Ce sont le Souvenir, l'Espoir, le Pardon fier, Le Dévoûment, debout comme des sentinelles Gardant contre le Temps des choses éternelles.

Ta bouche, si longtemps rebelle à mon amour, Recevait mon baiser sans vouloir me le rendre. Et, ne se donnant pas sans pourtant se défendre, L'accueillait sans livrer son baiser en retour ;

Et, bien que ton regard, comme un ruisseau qui sourd, Clairement épanchât l'aveu profond et tendre, La caresse tremblait, sans pouvoir en descendre, Sur ta lèvre hésitante à frémir à son tour.

Enfin, en un instant qui vint inaperçu, Bref instant d'abandon de l'âme qui s'oublie, Brusque instant de pitié pour l'amour qui supplie,

Ta lèvre à mon baiser prit part à son insu. Et d'un baiser donné fit un baiser reçu. Mais je vis dans tes yeux plus de mélancolie !

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Quand ton premier baiser se posa sur mon front, Un orgueil resplendit en moi, une allégresse Pareille au rayon pourpre, irrésistible et prompt Qui sur les monts soudain illuminés s'empresse,

Et, traversant d'un trait l'ombre triste, la rompt. Mon front immaculé méritait sa richesse. Et j'avais conservé pure de tout aiïront La place chère et ficre où tu mis ta caresse.

Quand ton premier baiser se posa sur ma lèvre, Je ne tressaillis pas d'un transport triomphal, Âlon sang ne bondit point d'impétueuse fièvre,

Je demeurai confus, humble, pâle, immobile, Car je sentis frémir, sous ce baiser royal. De mes anciens baisers la multitude vile.

L'aube s'épanouit en clartés adorables, D'immenses rayons d'or réveillent les villages. Les troupeaux mugissants sortent de leurs établcs. Et vers les longs labours partent les attelages ;

Le soleil fait ouvrir les lucarnes des gables, Où des rosiers grimpants encadrent les visages ; La rosée en séchant fait fumer les érables, Et les premières faux brillent dans les herbages.

Lcvc-toi ; par delà les vergers dont les branches Ont toutes un feston de fîeurs roses et blanches. Un sentier, qui descend par des talus étroits,

Mène au ruisseau d'argent qu'il franchit sur de

planches, Et, le ruisseau passé, prcsqu'aussii(')i tu \oi8 L'ombre où nous passerons le jour au bord des bois.

A l'amie perdue 83

Le parc noircit ; au bout de l'immense avenue

Expire dans le ciel la dernière jonquille ;

La source qui jaillit de son urne moussue

Brille encor, mais les fleurs rentrent dans la charmille.

Une poussière d'or dans l'étang s'éparpille ; Sur le bord indécis se tient une statue, Une nymphe timide et blanche, à demi-nue, Car jusqu'à sa ceinture un rosier s'entortille ;

On dirait qu'elle attend que les ombres soient closes Pour laisser à ses pieds tremblants couler sa robe Dont elle tient encor les plis brodés de roses,

Afin de n'avancer jusqu'aux eaux merveilleuses Qu'à l'instant où la nuit sûrement la dérobe Aux regards des Sylvains guettant sous les yeuses.

Une lueur au ciel est mauve comme un col De tourterelle lasse et presque inanimée ; De lourds lilas s'emplit la vallée embrumée, Et les chauves-souris ont commencé leur vol ;

Dans la forêt muette où chante un rossignol, Le crépuscule exhale une haleine embaumée ; La rosée a semé de perles la ramée :

Les feuilles dans les airs, et les fleurs sur le sol,

Et les mousses autour des troncs, dans Tombre brune Scintillent d'une étrange et claire broderie, Où ruisselle l'étrange et claire rêverie

De l'oiseau qui toujours redit son infortune. Viens, pour parer le bois de toute sa féerie, Y montrer tes yeux bleus dans des rayons de lune. G 2

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Je ne t'ai point connue au bourgeon de ton âge, .\lors que tes seize ans éblouissaient les yeux, Quand ton rire éclatait, clair, frais, pur et joyeux, Comme un chant d'alouette un matin sans nuage ;

Mais j'ai vu dans sa fleur ton noble et doux visage, Grave comme un camée antique, et sérieux, Avec son air profond de regarder les cieux ; Et mon cœur désormais suivra ta chère image ;

Car tu traverseras les beautés successives

Que la vie, en son cours, garde aux faces pensives

Dont le sourire est triste et les yeux consolants :

Tes traits mûris auront des accents fiers et lents.

Puis la sérénité des saisons plus tardives,

Et je te verrai belle avec des cheveux blancs.

Quand je songe qu'un jour, sous des faces ridées, Nous serons deux vieillards à l'àme obscure et lente, Marchant à pas tremblants, parlant à voix tremblante. Cherchant de rares mots pour de rares idées,

Quand je vois que l'amour, qui hors de nous rayonne,

Qui nourrit nos regards, éclaire nos sourires.

Et ravit nos esprits en surhumains délires

Où le sang comme un vin ensoleillé bouillonne,

Ne sera plus qu'un point tout au fond de notre être,

Où la faible mémoire en tâtonnant pénètre,

La dernière étincelle en nos corps presque éteints,

Je pense à ces Anciens qu'une mort volontaire Restituait entiers et libres à la terre, Dédaigneux de l'eflort des ans et des destins.

A l'amie perdue 85

Parfois aux premiers temps, chère âme, où je t'aimais, Je pensais : ' Si je meurs, peut-être aimera-t-elle? Un jeune oiseau peut-il ne pas ouvrir son aile, Un jeune cœur peut-il se fermer pour jamais ?

Qui donc la blâmerait, lorsque les tièdes Mais La solliciteront vers la vie immortelle, D'obéir à leur voix, étant robuste et belle ? ' Ainsi des plus lointains rêves je m'alarmais.

Mais maintenant je sais que je puis disparaître : Tu ne saurais aimer, désormais, malgré moi. Mon patient amour a pénétré ton être,

Et pour l'éternité je suis maître de toi ;

Car je vis dans ton cœur, ton sang et ton cerveau.

Et je te défendrais contre un amour nouveau.

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