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A CHACUN SA TÂCHE

(Extrait du Deuxième Dialogue du Vieillard et du Guerrier)

LE GUERRIER

La vie est trop immense, hélas ! pour qu'en fermant Le pauvre cercle étroit de la pensée humaine Sur son mystère étrange et noir on la contienne ! Nos jugements chétifs en elle errent perdus. Ainsi que ces filets dans l'océan tendus Par des pêcheurs penchés au bord de leur chaloupe ; Chacun de nos desseins à sa taille découpe Un infime morceau de l'univers sans bords ; Nous n'y marquons pas, même avec nos désaccords. Le désir le plus grand, la plus vaste formule, lo

Le rêve le plus haut ne sont que la cupule D'un gland qui traîne au vent sur le bord de la mer. Dans l'Incompréhensible autour de nous ouvert. Chacun, poussant le bras, estime qu'il ramène L'immense et monstrueux tourbillon, qui l'entraîne Et lui et les milliers de ceux qui, comme lui. Croient tenir dans leurs doigts le rythme qui conduit Vers un but ignoré les races et les mondes.

Nos faibles mains, vieillard, ne manient que des sondes Trop courtes pour le fond que tu veux mesurer. 20 L'inscrutable nature a besoin, pour durer, De plans entrecroisés, et de ressorts sans nombre, Dont les jeux opposés, le bris et le décombre

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Servent pour en former de nouveaux, et ceux-ci, S'entreheurtant entre eux et se brisant aussi, D'autres, d'autres encor. La plus forte pensée Qui s'attache à les suivre, interdite et lassée, S'arrête et ne retient, du plus sublime effort. D'autre orgueil, d'autre gain que d'être allée au

bord De gouffres infinis, pleins d'infini vertige. 30

Ainsi nous ignorons quelle raison exige Les travaux différents des êtres différents, Quelle veut leur accord, quelle leurs grondements, A quoi sert quelquefois ce qui paraît détruire. Vers quelle éclosion un dégât peut conduire ! Dans ce chaos de heurts et de nécessités. En qui nos quelques jours présents nous sont comptés, Ainsi que des nageurs tombés dans des rapides. Nous frappons les remous furibonds ou perfides, Selon le bond du flot qui va nous submerger ; 40

Nous suivons le farouche instinct de surnager. Et, sans voir au delà, nous poussons nos brassées Dans ces tourbillons d'eaux autour de nous dressées ! Quand sur leurs flancs croulants nous sommes suspendus, Qui nous reprochera les gestes éperdus Par lesquels nous sauvons un instant notre vie? Ainsi notre action diverse est asservie A la vague de force où nous sommes plongés, Et nos actes seront injustement jugés S'ils le sont, séparés de la fatale étreinte 50

Où leur brève énergie et leur forme est astreinte.

Et c'est pourquoi certains d'entre nous sont soldats : Ils sont nés ou jetés dans des temps de combats : Leur fonction présente, urgente et nécessaire Est de porter l'airain et de faire la guerre, 'l'ant que h guerre reste un moyen d'exister. D'autres sont pour les arts, d'autres, pour inventer Ce qui rend notre sort moins étroit et plus riche, D'autres, pour manier le hoyau qui défriche

Et prépare l'espace au domaine des blés, 60

D'autres, pour haranguer les hommes assemblés, D'autres, pour consoler les mourants dans leurs fièvres Et les laisser mourir une espérance aux lèvres. D'autres, pour éclairer les phares dans la nuit ; Tous, ils œuvrent la vie humaine. Devant lui Chacun a son travail diversement utile ; Seuls, le bras fainéant, et la main imbécile. Et le cœur dénigrant ce qu'il n'entreprend pas Sont des rameaux séchés sur des terrains ingrats.

Accomplis donc ta tâche, ô vieillard ; persévère 70 A prêcher la bonté, sachant que ton salaire Sera ta bonté même, et non de prévaloir Contre d'obscures lois que ne peut entrevoir Ton esprit, même alors que le Mieux est son rêve ; Que ton effort plus pur pour lui-même s'achève ! Et puisqu'en des instants salutaires et doux Nos chagrins dans l'espoir sont quelquefois dissous. Reste semeur d'espoir ! Comme il faut des poètes. Dont les rythmes, sous l'or des nuits, font que nos têtes Sont les reines du monde, et d'immenses séjours 80 Où se déploient les cieux, et les vastes parcours Des âges, et l'image innombrable des choses ; Ainsi faut-il, vieillard, des cœurs où soient écloses Des pitiés, des douceurs, dont les mots enchantés Fassent naître, au cerveau des hommes transportés, De longs espoirs de paix, de grands vœux de concorde, Où tout un avenir s'harmonise et s'accorde Hors des combats du monde et de leur cruauté ! Et tu créeras ainsi des fêtes de bonté, Comme tes compagnons et frères les poètes 90

Savent, par d'autres mots, célébrer d'autres fêtes. Cela fuit, diras-tu ? Mais c'est aussi réel Que la cité, la tour ou le mont immortel ! Lorsque le temips s'est clos sur la chose effacée. Les siècles d'un volcan, l'instant d'une pensée

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S'égalent, et tous deux, mèmement abolis, N'étaient que deux aspects dans le néant cueillis, Montrés un peu de temps, et rendus à l'abîme. C'est pourquoi la douceur que ta parole exprime. Et qui passe en rayon humide dans tes yeux, loo

Existe au même titre, ô vieillard, que les cieux ! Répands-la bravement, reste celui qui sème Le verbe qui conseille ou commande qu'on s'aime !

LE VIEILLARD

Que ces mots me sont doux, guerrier, et qu'ils sont beaux ! Ils semblent avancer en portant des flambeaux Qui sont d'or généreux ou de bronze héroïque ; Leur bienfaisante flamme et leur clarté stoïque. Sur le mystérieux parcours de ce débat. Jettent, en s'unissant, un magnanime éclat. On ne peut, ô mon fils, s'empêcher de les suivre, no Comme on suit un cortège ardent, quand l'air est ivre D'hymnes, de chants de lyre et d'appels de buccins. Et qu'un choral puissant, jailli de tous les seins, S'élevant triomphal, sur les fronts, comme une arche, Proclame la grandeur du Dieu vers qui l'on marche. Au flot d'enthousiasme on se jette entraîné. Poussant l'élan commun au Temple deviné. Et recevant le Dieu dans le chant qui l'adore. Ainsi fais-je, mon fils ; et permets que j'honore Ce propos, que ta voix sait encore ennoblir, i 20

Du respect le plus haut que je puisse t'ofîrir : J'y reconnais, ô fils, le grand cœur de ton père, Qui fut bon, qui fut fort et noblement austère.

LE GUERRIER

Je salue, ô vieillard, son souvenir en toi ! De lui, vient, je le sais, tout le meilleur de moi, F!t j'ai pour seul effort de n'être pas indigne Du devoir que son nom, son exemple m'assigne !

Souffre encor, cependant, un mot pour achever : Artistes et penseurs ne sauraient cultiver Leur paisible jardin, pourpre des fleurs du rêve, 130 Que sur le sol sacré que sauvegarde un glaive. Le rucher où frémit leur délicat effort, Il faut un bruit de fer pour en garder l'abord ; Et ce n'est qu'en voyant, sous vos calmes verdures, A travers vos rosiers l'éclat de nos armures. Que vous pouvez greffer, sur d'antiques rameaux, Des délices récents et des pensers nouveaux, Pour y perpétuer les fleurs de joie humaine. Afin que vous viviez à l'abri de la haine. Dans vos essais heureux de beauté, de bonté, 140

Il faut que d'autres gens, vieillard, aient accepté, Liés au joug d'airain des rudes disciplines. De vous en protéger, en rangeant leurs poitrines Au-devant des dangers par vous-même excités. Car vous faites l'attrait et le prix des cités ! Et crois en mon aveu, vieillard, la récompense Où chacun d'entre nous s'affermit, est qu'il pense, Au milieu des périls et d'un spectacle affreux. Qu'il défend avec vous le trésor des aïeux. Le trésor de vertus, de beautés, de pensées, 150

Par des travaux pareils aux vôtres, amassées. Et que vous transmettrez plus précieux encor ! C'est par notre rigide et vigilant accord Que l'art peut disperser ses fines fantaisies, Ou parfaire à jamais quelques heures choisies Aux fertiles loisirs de jours profonds et purs. Et vos fruits d'or, vieillard, mûrissent sur nos murs ! Et c'est pourquoi, vois-tu, c'est une ingratitude Parmi vos clairs bosquets d'art, de rêve ou d'étude, Lorsque nous revenons d'avoir vaincu pour vous, 160 De jeter un regard ironique ou jaloux Sur nos lauriers d'un jour. La raison de ces fêtes Est d'avoir conservé, dans l'œuvre que vous faites, Le génie et le nom lui-même du pays.

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Ne nous enviez pas ces paeans et ces cris,

Ni ce qu'ont de bruyant nos triomphes ; peut-être

Nos fronts, vieillard, n'ont pas longtemps à les connaître.

Sache?, voir que ce sol doit être défendu

D'autant plus âprement que vous l'avez rendu

Plus fameu.x par vos chants, plus riche d'édifices, 17a

Plus fécond en vertu, moins abondant en vices,

Car il est d'autant plus âprement convoité.

Ne nous marchandez pas notre entière fierté

De protéger en vous l'honneur de la Patrie ;

Bien plutôt rendez grâce à la terre meurtrie

Par le piétinement sanglant de nos combats.

Et portez sur la stèle où des noms de soldats

Sont inscrits dans le bronze, et qu'une palme honore,

Quelques-unes des fleurs qui leur doivent d'éclore !

Je dis plus : le Progrès n'est gardé qu'à demi 180

Tant qu'il n'est défendu que contre l'ennemi.

Au fond de chaque peuple est la tourbe grossière

Où tout ce qui déchoit et ce qui dégénère

Rejoint les éléments lourds, à peine sortis

Du limon des premiers et brutaux appétits.

Un long ferment obscur mélange et coalise

La haine des premiers avec la convoitise

Des autres ; le travail de quelques scélérats

Sur les êtres épais qui leur prêtent leurs bras

Les émeut méchamment à des colères mornes. 190

Jetant leur rêve informe au delà de leurs bornes,

Ils rôdent, en suivant un sourd et fauve instinct.

Autour du bien public comme autour d'un butin ;

Il n'est point de clarté, de richesse apparue

Où leur brutalité farouche ne se rue.

Comme ceux qui, coupant les arbres du verger,

En gaspillent les fruits, on verrait ravager

F*ar leur aveugle assaut la longue œuvre des âges,

Si l'on n'afîrontait pas à leurs forces sauvages

Une force ordonnée afin do In garder. aoo

Les siècles dévastés ne pourraient raccorder La chaîne de ces gains dont l'épargne et la suite Enrichit tour à tour chaque âge qui l'hérite, Et qui joint son gain propre à ce trésor commun. Il suffit de la voix vineuse d'un tribun Pour changer, en un jour, en cendres, l'héritage De dix siècles, l'honneur d'un pays, et l'ouvrage D'esprits que la Durée a produits une fois. Quel saccage de l'âme humaine en ces émois De troupeaux de bandits, traînant leurs saturnales De fureurs, de désirs, d'ivresses bestiales, 2 1 1

Et de férocité, dans la boue et le sang ! Reconnais-le, vieillard, il faut un frein puissant A la brute qui gronde au pied de la colline ; Elle conserve encor la hideuse origine Où l'être primitif, né des marais fangeux, N'avait que le carnage et le rut pour ses jeux. Elle veut la gravir pour en piller la vigne Et ce temple de marbre à la blancheur de cygne Qui préserve au sommet, entre ses murs sacrés, 220 La chryséléphantine image du Progrès.

Mais il faut repousser sans cesse les attaques Du monstre renaissant sans cesse en ses cloaques, Vers qui vont lentement la culture et les blés. Qui sait si ces bas-fonds seront jamais comblés ! Pour qu'ils le soient un jour, et moins longtemps attendre Leur lointaine conquête, il nous sied de défendre Le terrain défriché qui doit gagner sur eux, Dont la moisson contient les semences du Mieux Qui feront reculer les bords du sol inculte. 230

Ainsi, de tous côtés, votre paisible culte D'étude, de bonté, de sciences et d'arts. Réclame des soldats veillant sur des remparts !

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