LE LIVRE DES DIALOGUES CIVIQUES
SI VIS PACEM, PARA BELLUM (Extrait du Premier Dialogue du Vieillard et du Guerrier^
LE GUERRIER
Je veux que, lentement, le cercle de sagesse
Dont ton bras étendu touche les bords, progresse,
Embrasse plus d'humains dans sa calme clarté.
Et, toujours grandissant et jamais arrêté.
S'élargisse sans fin comme les plis d'une onde ;
Quand aura-t-il atteint les limites du monde?
Jusqu'à ces temps lointains, vieillard, ne vois-tu pas
Qu'il ne peut avancer que bordé de combats,
En poussant devant lui des écumes sanglantes?
Un immense contour de bivouacs et de tentes, lo
Dans lequel le devoir vit avec le danger.
Doit élargir d'abord, et plus tard protéger
Les pacifiques champs que tu vois ; et la Guerre
De ses faisceaux longtemps gardera la lisière
Au delà de laquelle attend obstinément
Le Barbare. Et crois-moi, si durant un moment
Ce mur de boucliers s'entr'ouvre ou se relâche,
Quelque sauvage aura vite accroché sa hache
l6o PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELI.IER
Au beau geste clément de ce Dieu qui t'est cher.
Le Temple de la Paix veut un rempart de fer ! 20
LE VIEILLARD
Mais nous saurions alors défendre notre terre
Plus sacrée, où ce Dieu, de sa main calme et fière,
Attesterait encor, sur un sol ravagé.
Son horreur des combats qui l'auront protégé ;
Et nous déposerions, après notre victoire,
A ses pieds, les lauriers que nous trouvons sans gloire.
Mais nous couronnerions sa tête d'olivier.
LE GUERRIER
Ah, vieillard ! ah, vieillard ! tu n'es qu'un écolier Devant le livre austère et sombre, où reste écrite L'inexorable loi que ton regard évite, 30
Pour relire, en toi-même, un espoir né de toi ! Je t'écoute parler presque avec de l'efïroi !
Pour dominer la force, il faut l'avoir soi-même, Et pour l'avoir, il faut la cultiver ; on sème Les secrètes raisons des triomphes futurs. En créant lentement des corps souples et durs, Rapides, résistants, vainqueurs de la fatigue. Dédaigneux des saisons, dont le sang se prodigue Parce qu'il se refait, riche, entre deux combats. Des corps au souffle long et qui fournisse aux bras 40 La force de frapper sans retomber inertes. Et de cueillir enfin les victoires oflFertes A celui dont l'effort dure le plus longtemps. A de tels corps, il faut des cœurs fiers et constants, Braves, certains de soi, dédaigneux de la vie, Dont la fougue pourtant se ramasse asservie A l'ordre et je ne sais à quel rythme commun Qui les rassemble tous, en exaltant chacun. Et, les laissant pourtant intactes et vivaces, Fait un unique élan de toutes leurs audaces. 50
DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE l6l
Il faut que tous ces cœurs, impétueux et forts,
S'étant accoutumés, dans d'incessants efforts,
A sentir l'unanime orgueil de leur vaillance,
Fassent sortir d'eux tous la haute confiance
Qui donne aux légions une âme, un seul vouloir,
Un honneur, et ce sens austère du devoir.
Cet orgueil à garder leur propre renommée,
D'où naît le dévoûment. Sans sa force, une armée
îCe vaut que par instants, et se brise en morceaux :
L'impétuosité joyeuse des assauts, 60
Et l'obstination farouche des retraites.
Ce qui fait la victoire, ou sauve les défaites,
Naissent d'elle, qui naît d'un long accord des coeurs.
Ce n'est pas tout, vieillard, il faut que dans les heurts,
Les tourbillons, les cris, la poussière enflammée.
Dans l'enchevêtrement des chocs sous la fumée,
Les chaos de tuerie obscurs et fîuctueux,
Le mélange d'échecs et de retours heureux.
Que dans la furibonde et noire incertitude
Des combats, tous ces gens, unis par l'habitude, 70
Se sentent sans se voir, conservent leurs rangs sûrs.
Tantôt mouvants, tantôt fermes comme des murs,
Les reforment d'instinct quand des charges les coupent
S'élancent d'un seul bond, d'un seul arrêt se groupent,
Et, sur un seul mot d'ordre, épars ou ramassés.
Retenus frémissants, ou hésitants lancés.
Agissent comme un être unique et formidable,
Qui lasse l'adversaire et tovit à coup l'accable.
Comme en un jeu précis, joué par l'ouragan !
Et si ce long propos ne t'est pas fatigant, 80
Écoute encor, vieillard ; il faut à cette foule
L^n chef dont le dessein par elle se déroule,
L^n chef qui la connaisse et dont il soit connu,
l 'n homme au long vouloir, au labeur continu,
Qui sache les pays jusqu'aux moindres vallées.
Qui, sur des régions sans cesse contemplées.
Fait planer un coup d'oeil qui ne sendort jamais,
l62 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER
Qui vit dans la clarté d'invisibles sommets,
Un homme qui connaît l'àme et le caractère,
L'obscur entêtement, la fougue passagère qo
Des peuples, et prévoit ce qu'ils peuvent d'effort,
Les uns jusqu'aux revers, d'autres jusqu'à la mort ;
Un homme aux sûrs regards, minutieux et vastes,
Qui domine les jours glorieux ou néfastes,
Calme dans les succès, calme dans les reculs.
Jetant tous les hasards dans de nouveaux calculs,
Et brisant ces calculs dans des coups de génie
Dont l'éclair les dissipe ou bien les remanie ;
Un chef tel qu'il ait droit d'imposer des hauts faits,
Un chef qui sache aussi le moment de la paix ! loo
Pour dresser cette immense et savante machine
Où, par un lent travail secret, s'emmagasine,
S'exerce, s'assouplit, s'organise, se tend
La force d'un pays, afin qu'en un instant
Elle se lâche et frappe un coup inéluctable,
Ou soit, en même temps et s'il le faut, capable
D'user, dans des revers sans cesse réparés.
Des ennemis par leurs victoires dévorés.
Épuisant la défaite à force de défense.
Sais-tu bien ce qu'il faut d'efforts, de vigilance, i lo
D'exercices sans fin, d'énergie et de temps?
Pense au long cri rythmé des haleurs haletants
Pour tirer en cadence et haler un navire,
Et vois l'accord qu'il faut pour garder un empire !
Pour l'avoir oublié, des races ont péri !
Mais quand un peuple, autour de lui, sent cet abri.
Alors le laboureur peut labourer tranquille, Le maçon élever ses arceaux dans la ville, Le poète chanter, le philosophe aussi Parler aux jeunes gens de l'éternel souci uo
Que leur obscur destin cause aux âmes humaines, Et les filles remplir leurs cruches aux fontaines,
DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE l6$
Sans que des cavaliers, surgis au haut d'un mont, Projettent un éclair d'armures, dont l'affront, Dispersant tout à coup ces travaux et leur joie, Jusqu'au fond du pays épouvanté flamboie !