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LE SECOND COMMANDEMENT

Tu ne te feras point image taillée, ne semblance aucune des choses, qui sont en hault au ciel, ne cà bas* en la terre, ne es* eaiies dessoubz la terre. Tu ne les adoreras, ne honoreras.

5 Comme il s'est declairé au prochain* commandement estre le seul Dieu oultre lequel il n'en fault point avoir ne imaginer d'autre: ainsi il demonstre plus clairement quel il est, et comment il doibt estre honoré : à fin que nous ne forgions nulle cogitation* charnelle de luy. La fin du 10 précepte est, que Dieu ne veult point le droict honneur, que nous luy debvons, estre prophané par observations

INSTITUTION CHRÉTIENNE 15 i

superstitieuses. Pourtant en somme, il nous veult revocquer et retirer de toutes façons charnelles de faire, lesquelles nostre entendement con trouve,* après qu'il a conceu Dieu selon sa rudesse: et consequemment il nous reduict au droict service qui luy est deu: à scavoir spiri- 5 tuel, et tel qu'il l'a institué. Or il marque le vice, qui estoit le plus notable en cest endroit: c'est l'ydolatrie externe. Toutesfois le commandement ha deux parties. La première reprime nostre témérité: à ce que nous ne présumions d'assubjectir Dieu, qui est incompréhensible, 10 à nostre sens : ou de le représenter par aucune image. La seconde partie defîend d'adorer aucunes images par manière de religion. La raison de la première partie est notée en Moyse, quand il est dict : Qu'il te souvienne, que le Seigneur a parlé à toy en la vallée de Horeb. Tu as 15 ouy sa voix, tu n'as point veu son corps: garde toy donc de luy faire aucune similitude, etc. lesaye^ aussi use souvent de cest argument : que c'est deshonorer la majesté de Dieu, si on le veult représenter par matière corporelle, ou image visible, ou insensible, luy qui est spirituel, invi- 20 sible, et qui donne mouvement à toutes créatures: pareillement si on accomparaige* son essence infinie à une petite pièce de boys, de pierre, or ou d'argent. Ceste mesme raison est alléguée de Sainct Paul en sa prédication aux Athéniens. Puis que nous sommes, dit-il, la lignée de 25 Dieu: nous ne debvons pas estimer que sa divinité soit semblable, ny à l'or, ny à l'argent, ny à pierre taillée, ny à rien qui se puisse faire d'artifice d'homme. Dont* il appert, que toutes statues, qui se font pour figurer Dieu, luy desplaisent du tout: comme opprobres de sa majesté. 30 Il est bien vray, que Dieu a quelque fois declairé sa pre- • ^Le prophète Isaïe.

sence par certains signes, si évidemment, qu'il est dict avoir esté veu face à face. Mais toutes telles manières de signes, demonstroient pareillement, son essence estre incompréhensible: car il est quasi* tousjours apparu en 5 nuée, en flambe,* et en fumée. Dont* il estoit signifié, que le regard de l'homme ne peut pénétrer jusques à le contempler clairement. Et pourtant Moyse, auquel il s'est communiqué plus famiUierement qu'à tous autres, ne peust jamais obtenir de voir sa face. Mais aucon traire

lo luy feust respondu, que l'homme n'est point capable d'une si grande clarté .... D'avantage il fault noter, que toute semblance* n'est pas moins defïendue que image taillée : enquoy est refutée la sotte différence que font les Grecz. Car ilz se pensent estre bien acquitez, s'ilz ne

15 taillent point Dieu au m^arteau: mais cependant ilz ont plus de superstition aux images painctes, que nul autre peuple. Aucontraire le Seigneur, non seulement deffend, que nul Tailleur* ne le figure : mais du tout il ne permect qu'on luy face image : pource* qu'en ce faisant, on le con-

20 trefait avec opprobre de sa majesté. Oultreplus les formes sont exprimées en ce texte, dont les Payens avoient de coustume de figurer Dieu. Par les choses qui sont au ciel, il entend le Soleil, la Lune, et les Estoiles, et possible les oyseaulx: comme au quattriesme de Deuteronome, 5 exposant son intention, nomme, tant les oyseaulx, comme les Estoilles. Ce que je n'eusse point noté, sinon que j'en vois d'aucuns* rapporter cela aux Anges, et pourtant je laisse les autres parties comme assez congneuës.

S'ensuit la seconde partie du précepte, qui est de l'ado-

30 ration : laquelle est meschante en toutes images de Dieu : en autres images, comme de Sainctz et de Sainctes, est doublement exécrable. . . . Certes tous ydolatres, tant

Juifz comme Payens, ont eu la phantasie que nous avons dicte: c'est, que n'estant point contens d'une congnoissance spirituelle de Dieu : ont pensé qu'il en auroient une plus certaine, en faisant des simulachres. Or depuis que ceste faulse et perverse remembrance* de Dieu a esté 5 introduicte, il n'y a eu nulle fin: jusques à ce que concevantz erreur sus* erreur, ilz ont pensé finalement que Dieu declairoit sa vertu en ses images. Neantmoins les Juifz ont pensé honorer le Dieu Eternel, créateur du ciel et de la terre, adorantz les images: et les Payens ont 10 pensé adorer leurs Dieux, qu'ilz ima^ginoient habiter au ciel. Ceulx qui nyeront le semblable avoir esté faict le temps passé, et estre faict en la Papisterie: mentiront faulsement. Car pourquoy s'agenoillent-ilz devant les images? Pourquoy viennent-ilz là devant pour prier; 15 comme s'ilz approchoient, en ce faisant, des aureilles de Dieu? Pourquoy y a-il si grande différence entre les images d'un mesme Dieu, que l'une est mesprisée du tout, ou legierement honorée; l'autre est en principale estime et honneur? Pourquoy prennent-ilz tant de peine à faire 20 pèlerinage, pour visiter les ydoles, dont ilz ont les semblables en leurs maisons? Pourquoy en prennent ilz aujourd'hui autant de combat; comme s'il estoit question de combatre pour femmes; et enfans; et leurs propres vies? tellement qu'ilz souffriroient plus aysement qu'on 25 leur ostast Dieu ; que leurs images? Et neantmoins je ne recite pas encores les lourdes superstitions du populaire :* lesquelles sont quasi* infinies, et sont enracinées au cœur de la pluspart du monde: seulement je monstre, en passant, ce qu'ilz allèguent, quand ilz se veulent deffendre et 30 purger* d'ydolatrie. Mais nous n'appelions pas, disentilz, les images noz Dieux : aussi ne faisoient pas ancienne-

ment les Juifz ne les Payens. Et toutesfois les Prophètes leur reprochent assiduellement, et mesme toute l'Escriture : qu'ilz paillardoient* avec le boys et les pierres : non pour autre cause, que pour ce que font aujourd'huy 5 ceulx, qui se vantent d'estre Chrestiens. A scavoir, d'autant qu'ilz adoroient charnellement Dieu, en remembrance de pierre et de boys. Leur dernier refuge est, de dire que ce sont les livres des Idiotz. Quand nous leur concéderons cela, combien* que ce soit mensonge, veu qu'on

lo ne les ha en toute la Papisterie que pour les adorer: je ne vois point toutefois, quel fruict peuvent recevoir les Idiotz des images: esquelles* Dieu n'est figuré, sinon pour les rendre Anthropomorphites, c'est-à-dire qu'ilz conceoivent un Dieu corporel. Qu'on lise ce qu'en ont escrit Lac-

15 tance^ et Eusebe:^ lesquelz ne doubtent* point de conclurrey que tous ceulx, qu'on peut représenter par simulachres, ont été hommes mortelz. Dont* Sainct Augustin ne va pas loing, prononceant que c'est chose meschante, non seulement d'honorer les images: mais d'en ériger à

20 Dieu aucunement. Celles qu'on faict pour figurer les sainctz de quoy peuvent elles servir ; sinon d'estre exemple de pompe et turpitude? Et tels exemples, que si quelqu'un les vouloit ensuivre,* il seroit digne d'avoir le fouet. C'est une grand'honte, de le dire, mais il est vray: que les

^Lactance, apologiste chrétien, mort vers 325. Ses ouvrages où il réfute les erreurs des païens, sont classés parmi les apocryphes, c'est à dire suspects quant à l'orthodoxie. Il a eu beaucoup de lecteurs aux époques où le culte des lettres était en honneur dans l'Eglise: de 1425 à 1739, il y a eu 86 éditions de ses œuvres complètes, sans compter les éditions partielles.

^Eusèbe, élu évêque de Césarée en 313, tient une place très haute dans l'histoire de l'Eglise. On n'a pas encore décidé la question de savoir s'il était orthodoxe ou arien, et catholiques et ariens le comptent parfois au nombre des leurs.

paillardes* d'un Bordeau* sont plus chastement et modestement parées, qu'on ne voit les images des vierges aux temples. L'ornement des martirs n'est rien de plus convenable. Qu'il y ayt donc quelque peu d'honnesteté en leurs images, à fin que leurs mensonges ne soient pas si 5 impudens: quand ilz prétendront que ce soient livres de saincteté. Mais encores nous respondrons, que ceste n'est point la manière d'enseigner le peuple Chrestien au temple : lequel Dieu a voulu estre instruict en bien autre doctrine, que de ces fatras. Car il a voulu que la prédication de sa 10 parolle, et la communication de ses sacremens fust proposée à tous, comme une doctrine commune: à laquelle n'ont gueres bonne affection tous ceulx, qui ont loisir de jetter les yeulx cà et là, pour contempler les images. Dequoy donc servoit-il d'eslever tant de croix de boys; 15 de pierre ; d'argent ; et d'or ; si cela eust esté bien imprimé au peuple; que Christ a esté crucifié pour noz péchez; à fin de soubstenir nostre malédiction en la croix, et d'effacer noz transgressions? Car de ceste simple parolle les simples eussent plus profité, que de mil' croix de boys ou 20 de pierre. Quant à celles d'or et d'argent, je confesse que les avaricieux y prendront plus goust, qu'à nulle parolle de Dieu. . . .

Les deux passages suivants, qui ne figurent pas dans l'édition de 1541, se trouvent dans l'édition de 1560:

Quant à l'origine et source des idoles, on tient ce qui est escrit au livre de Sapience* comme résolu: C'est que 25 ceux qui ont voulu honorer les morts qu'ils avoyent aimez, ont commencé ceste superstition, leur faisans quelque remembrance, afin qu'on eust toujours mémoire d'eux. Or je confesse que ceste mauvaise et perverse façon a esté

fort ancienne: et ne nie pas que ce n'ait esté comme un flambeau, pour allumer tousjours plus la rage des hommes à se desborder en idolâtrie. Toutesfois je ne confesse pas que c'ait esté la première fontaine : car il appert par 5 Moyse que les idoles ont esté en usage long temps au paravant que ceste folle ambition de consacrer des images aux trespassez régnast entre* les hommes. (Meyrueis, Paris, iS>sg, liv. I, chap. XI, — page 43.)

Toutesfois je ne suis pas tant scrupuleux, de juger

10 qu'on ne doive endurer ne souffrir nulles images: mais d'autant que l'art de peindre et tailler* sont dons de Dieu, je requier que l'usage en soit gardé pur et légitime: afin que ce que Dieu a donné aux hommes pour sa gloire et pour leur bien, ne soit perverti et poilu* par abus désor-

15 donné: et non-seulement cela, mais aussi tourné en nostre ruine. Je n'estime pas qu'il soit licite de représenter Dieu sous forme visible, pource* qu'il a défendu de ce faire: et aussi pource* que sa gloire est d'autant desfigurée et sa vérité falsifiée. Et afin que nul ne s'abuse, ceux

20 qui ont leu les anciens Docteurs, trouveront que je suis de trèsbon accord avec eux en cela. Car ils ont réprouvé toutes figures de Dieu, comme desguisemens profanes. S'il n'est point licite de figurer Dieu par effigie corporelle, tant moins sera-il permis d'adorer une image pour Dieu,

25 ou d'adorer Dieu en icelle.* Il reste donc qu'on ne peinde et qu'on ne taille* sinon les choses qu'on voit à l'œil. Par ainsi, que la majesté de Dieu, qui est trop haute pour la veue humaine, ne soit point corrompue par fantosmes, qui n'ont nulle convenance* avec elle. Quant à ce qui

30 est licite de peindre ou engraver,* il y a les histoires pour en avoir mémorial : ou bien figures, ou médales* de bestes, ou villes, ou pays. Les histoires peuvent proufiter de

quelque advertissement, ou souvenance qu'on en prend: touchant du reste, je ne voy point à quoy il serve, sinon à plaisir. {Pages 45-46.)

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