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DE LA VIE CHRESTIENNE

(Chap. XVII, pages 817-822)

Après avoir exposé les principes et les préceptes de la vie chrétienne et après avoir indiqué le profit à retirer des épreuves, Calvin parle de la vie du vrai chrétien.

Les cinq dernières pages de ce chapitre sur la vie chrétienne sont reproduites ici. Elles traitent d'abord des biens que Dieu a créés, qu'il ne faut pas mépriser et dont il ne faut pas abuser. Puis l'auteur conclut en indiquant les trois règles de la liberté chrétienne.

PAR ceste mesme leceon l'Escriture nous instruict aussi bien, quel est le droict usage des biens terriens:* S laquelle chose n'est pas à négliger, quand il est question de bien ordonner nostre vie. Car si nous avons à vivre : il nous fault aussi user des aydes nécessaires à la vie. Et mesmes nous ne nous povons abstenir des choses, qui semblent plus servir à plaisir qu'à nécessité. Il fault 10 donc tenir quelque mesure, à ce que nous en usions en pure et saine conscience, tant pour nostre nécessité, comme pour nostre délectation.* Ceste mesure nous est monstrée de Dieu, quand il enseigne que la vie présente est à ses serviteurs comme un pèlerinage, par lequel ilz iS tendent au Royaume céleste. S'il nous fault seulement passer par la terre: il n'y a doubte que nous devons tellement user des biens d'icelle,* qu'ilz advancent plustost nostre course, qu'ilz ne la retardent. Mais pource*

que ceste matière est scrupuleuse,* et qu'il y a danger de tomber tant en une extrémité qu'en l'autre: advisons de donner certaine doctrine, en laquelle on se puisse seurement resouldre. Il y a eu d'aucuns* bons personnages 5 et sainctz, lesquelz voyans l'intempérance des hommes se desborder tousjours comme à bride avalée:* sinon qu'elle soit sévèrement restraincte: voulant d'autrepart corriger un si grand mal, n'ont permis à l'homme d'user des biens corporelz, sinon entant qu'il seroit expédient pour sa ne-

lo cessité. Ce qu'ilz ont faict, pource* qu'ilz n'y voyoient point d'autre remède. Leur conseil procedoit bien d'une bonne affection,* mais ilz y sont allez d'une trop grande rigueur. Car ilz ont faict une chose fort dangereuse. C'est qu'ilz ont lié les consciences plus estroictement,

15 qu'elles n'estoient liées par la parolle de Dieu. Aucontraire il y en a aujourd'huy plusieurs: lesquelz voulant cercher* couleur,* pour excuser toute intempérance en l'usage des choses externes, et lascher la bride à la chair: laquelle n'est autrement que trop prompte à se desbor-

20 der, prennent un article pour résolu que je ne leur accorde pas: C'est qu'il ne fault restraindre ceste liberté par aucune modération: mais plustot qu'on doibt permettre à la conscience d'un chascun, d'en user comme elle se voirra* estre licite. Je confesse bien que nous ne devons

25 ne povons astraindre les consciences, en cest endroit, à certaines formules et préceptes. Mais puis que l'Escriture baille* reigles generalles de l'usage -légitime: pourquoy ne sera-il imité selon icelles?* Pour le premier poinct, il nous fault tenir cela, que l'usage des dons de

30 Dieu n'est point desreiglé, quand il est reduict à la fin, à laquelle Dieu nous les a créés et destinez: veu qu'il les a créés pour nostre bien, et non pas pour nostre dommage.

Parquoy nul ne tiendra plus droicte voye, que celuy qui regardera diligemment ceste fin. Or si nous reputons* en quelle fin Dieu a créé les viandes; nous trouverrons qu'il n'a pas seulement voulu pourveoir à nostre nécessité : mais aussi à nostre plaisir et récréation. Ainsi aux ves- 5 temens, oultre la nécessité, il a regardé ce qui estoit propre et convenable aux herbes, arbres et fruictz: oultre les diverses utilitez qu'il nous en donne, il a voulu resjoiiyr la veuë par leur beaulté, et nous donner encores un autre plaisir en leur odeur. Car si cela n'estoit vray: le Pro- 10 phete ne racompteroit* point entre les bénéfices de Dieu, que le vin resjoûyst le cœur de l'homme, et l'huile faict reluyre sa face. L'Escriture ne feroit point mention cà et là, pour recommander la bénignité de Dieu, qu'il a faict tous ces biens à l'homme. Et mesmes les bonnes 15 qualitez, que toutes choses ont de nature, nous monstrent comment nous en devons joùyr, et à quelle fin, et jusques à quel point. Pensons-nous que nostre Seigneur eust donné une telle beauté aux fleurs; laquelle se presentast à l'œil; qu'i* ne feust licite d'estre touché de quelque 20 plaisir en la voyant? Pensons-nous qu'il leur eust donné si bonne odeur, qu'il ne voulsist bien que l'homme se delectast à fleurer?* D'avantage n'a-il pas tellement distingué les couleurs, que les unes ont plus de grâces que les autres? N'a-il pas donné quelque grâce à l'or, à l'argent, 25 à l'y voire et au marbre; pour les rendre plus précieux et nobles que les autres metaulx et pierres? Finalement ne nous a il pas doné beaucoup de choses, lesquelles nous devons avoir en estime; sans ce qu'elles nous soyent nécessaires? Laissons là donc ceste Philosophie inhumaine : 30 laquelle ne concédant à l'homme nul usage des créatures de Dieu, sinon pour sa nécessité, non seulement nous

prive sans raison du fruict licite de la beneficence divine : mais aussi ne peut avoir lieu, sinon qu'ayant despouillé l'homme de tout sentiment, le rende semblable à une bûche de bois. Mais aussi de l'autre costé il ne fault pas 5 moins diligemment aller au devant de la concupiscence de nostre chair: laquelle se desborde sans mesure, si elle n'est tenue soubz bride. D'avantage il y en a d'aucuns* (comme j'ay dict) qui soubz couverture de liberté, luy concèdent toutes choses. Il la fault donc brider* pre-

lo mierement de ceste reigle. C'est que tous les biens que nous avons, nous ont esté créés, à fin que nous en recongnoissions l'autheur, et magnifions sa bénignité par action de grâces. Or où sera l'action de grâces ; si par gourmandise tu te charges tellement de vin et de viandes; que tu

15 en devienne stupide; et sois rendu inutile à servir Dieu; et faire ce qui est de ta vocation? Où est la recongnoissance de Dieu; si la chair estant incitée par trop grande abondance à vilaines concupiscences; infecte l'entendement de son ordure; jusques à l'aveugler; et luy oster la

20 discrétion du bien et du mal? Comment remercironsnous Dieu; de ce qu'il nous donne les habillemens que nous portons? S'il y a une somptuosité, laquelle nous face enorgueillir, et mespriser les autres? S'il y a une braveté,* laquelle nous soit instrument pour nous servir

25 à paillardise;* comment, dy-je, recongnoistrons nous nostre Dieu; si nous avons les yeux fichez* à contempler la magnificence de noz habitz? Autant en peut on dire de toutes autres espèces. Il appert donc que par ceste considération la licence d'abuser des dons de Dieu, est

30 desjà aucunement* restraincte. Mais il n'y a point de voye plus certaine ne plus courte, que quand l'homme est ramené à contemner* la vie présente, et méditer l'immor-

talité céleste, car de là s'ensuyvent deux reigles. La première est, que ceux qui usent de ce monde, y doivent avoir aussi peu d'affection, comme s'ilz n'en usoient point : ceux qui se marient, comme s'ilz ne se marioient point: ceux qui acheptent, comme s'ilz n'avoient rien, selon le 5 précepte de Sainct Paul. L'autre, que nous aprenions de porter* aussi patiemment, et d'un cœur autant paisible, povreté, comme d'user modérément d'abondance. Celuy qui commande d'user de ce monde comme n'en point usant, non seulement retrenche toute imtemperance en lo boire et en menger, toutes délices, trop grande ambition, orgueil, mescontentement importun, tant en édifices, comme en vestemens et f aceon de vivre : mais aussi corriger toute solicitude* et affection* : laquelle nous détourne ou empesche de penser à la vie céleste, et parer nostre 15 ame de ses vrays ornemens. Or cela a esté vrayement dit anciennement de Caton: que là où il y a grand soing de brave té,* il y a grand'negligence de vertu: comme aussi le proverbe ancien porte, que ceux qui s'occupent beaucoup à traicter molement et parer leurs corps, ne se 20 soucient guaires* de leur ame. Par quoy combien* que la liberté des fidèles, es* choses extérieures, ne se doive restraindre à certaines formules: toutesfois elle est subjecte à ceste loy, à scavoir qu'il* ne se permettent que le moins qu'il leur sera possible. Aucontraire qu'ilz soient 25 vigilans à retrencher toute superfluité, et vain appareil d'abundance: tant s'en fault qu'ilz doivent estre intemperans: et qu'ilz se gardent diligemment de se faire des cmpeschemens, des choses qui leur doivent estre en ayde. L'autre reigle sera, que ceux qui sont en povreté aprennent 30 de se passer patiemment de ce qui leur deffault,* de peur " d'estre tormentez de trop grand'solicitude.* Ceux qui

peuvent observer ceste modération n'ont pas petitement profité en l'escole du Seigneur. Comme d'autrepart celuy qui n'a rien proffité en cest endroit, à grand'peine pourra-il rien avoir en quoy il s'approve Disciple de S Christ. Car oultre que plusieurs autres vices su3rsrent la cupidité des choses terriennes,* il advient quasi* tousjours que celuy qui endure impatiemment povreté, monstre un vice contraire à l'abondance. Par cela j'entendz que celuy qui aura honte d'une meschante robbe, se glorifiera

lo en une pretieuse: celuy qui n'estant point content d'un maigre repas, se tormentera du désir d'un meilleur: ne se pourra contenir en sobriété, quand il se trouverra en bon appareil: celuy qui ne se pourra tenir en basse condition ou privée, mais en sera molesté et fasché:* ne se pourra

15 pas garder d'orgueil et arrogance, s'il parvient à quelques honneurs. Parquoy tous ceux qui veulent servir à Dieu sans fainctise,* se doivent estudier, à l'exemple de l'Apostre, de povoir porter* abondance et indigence : c'est de se tenir modérément en abundance : et avoir bonne patience

20 en povreté. L'Escriture ha encores une troisiesme reigle, pour modérer l'usage des choses terriennes:* de laquelle nous avons brièvement touché en traictant les préceptes de charité. Car elle monstre que toutes choses nous sont tellement données par la bénignité de Dieu, et destinées

25 en nostre utilité, qu'elles sont comme en depoz: dont il nous fauldra une fois rendre raison. Pourtant il nous les fault dispenser en telle sorte, que nous ayons tousjours mémoire de ceste sentence qu'il nous fault rendre compte de tout ce que nostre Seigneur nous a baillé* en charge.

30 D'avantage nous avons à penser qui c'est qui nous appelle • à compte, à savoir Dieu : lequel comme il nous a tant recommandé abstinence, sobriété, tempérance et modestie:

aussi il ha en exécration toute intempérance, orgueil, ostentation et vanité: auquel nulle dispensation n'est approvée, sinon celle qui est compassée* à charité, lequel eage a condamné de sa bouche toute délice dont le cœur de l'homme est destourné de chasteté et pureté, ou son s entendement rendu stupide.

Nous avons aussi à observer diligemment, que Dieu commande à un chascun de nous, de regarder sa vocation en toutes les actions de sa vie. Car il congnoist combien l'entendement de l'homme brusle d'inquiétude, de lo quelle légèreté il est porté cà et là : et de quelle ambition, et cupidité il est sollicité à embrasser plusieurs choses diverses tout ensemble. Pourtant de peur que nous ne troubUssions* toutes choses par nostre folie et témérité, distinguant les estatz et manières de vivre : il a ordonné 15 à un chascun ce qu'il auroit à faire. Et à fin que nul n'oultrepassast légèrement ses limites, il a appelé telles manières de vivre, vocations. Chascun donc doibt reputer* à son endroit que son estât luy est comme une station assignée de Dieu, à ce qu'il ne voltige et circuise* 20 cà et là inconsidérément tout le cours de sa vie. Or ceste distinction est tant nécessaire, que toutes noz œuvres sont estimées devant Dieu par icelle,* et soventesfois autrement que ne porte le jugement de la raison humaine, ou philosophicque. Non seulement le commun, mais les 25 Philosophes, reputent* que c'est l'acte le plus noble et excellent qu'on scauroit faire, que de délivrer son païs de tirannie. Aucontraire tout homme privé, qui aura violé un tirant, est appertement* condamné par la voix de Dieu. Toutesfois je ne me veux pas arester à reciter tous 30 les exemples qu'on pourroit alléguer. Il suffist que nous congnoissons la vocation de Dieu nous estre comme un

principe et fondement de nous bien gouverner en toutes choses: et que celuy qui ne se dirigera à icelle,* jamais ne tiendra le droict chemin pour deûement s'acquitter de son office. Il pourra bien faire quelque acte aucunesfois 5 louable en apparence extérieure, mais il ne sera point accepté au Throsne de Dieu, quelque estime qu'il ayt devant les hommes. D'avantage, si nous n'avons nostre vocation comme une reigle perpétuelle, il n'y aura point de certaine teniie ne correspondance entre les parties de

lo nostre vie. Pourtant celuy qui aura dirigé sa vie à ce but, l'aura tresbien ordonnée. De là nous reviendra une singulière consolation, qu'il n'y aura œuvre si vile ne sordide, laquelle ne reluyse devant Dieu, et ne soit fort précieuse, moyennant qu'en icelle* nous servions à nostre

15 vocation.

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