COMMENTAIRE SUR L'ÊPITRE Â TITE
(Meyrueis, Paris, 1855)
Jehan Calvin à deux excellens serviteurs de Christ,
M. Guillaume Farel,^ et M. Pierre Viret,^
ses frères bien aimez
et compagnons en l'œuvre de nostre Seigneur, salut.
Combien* que ce mien Commentaire, que je vous dédie, soit un petit don: toutesfois je tien pour certain que ne
10 laisserez point de l'avoir bien agréable, pource* que l'argument mesme de l'Epistre m'a incité à ce faire. Tite auquel ceste Epistre est envoyée, avoit pris la charge en Crète de parachever et mettre fin au bastiment que S. Paul avoit laissé commencé. Il en est presque ainsi de
15 moy en comparaison de vous. Car comme ainsi* soit que vous eussiez commencé à dresser* ceste Eglise de Genève, voire* avec grans labeurs et dangers, je survein après quelque espace de temps, premièrement pour coadjuteur: et puis après demeuray vostre successeur, pour ^Voir notes pages 40 et 41.
m'employer selon mon pouvoir à avancer tousjours en mieux l'œuvre qu'aviez bien et heureusement commencée. Ce que moy et mes compagnons taschons encore aujourd'huy à faire : si avec moindre avancement qu'il ne seroit à désirer, néantmoins de bon cœur et fidèlement, selon 5 nostre petit pouvoir. Mais pour retourner à vous : d'autant qu'en comparaison de vous la condition de ma charge ressemble à celle que sainct Paul avoit commise à Tite: il m'a semblé que ceste convenance* me convioit à vous choisir sur tous autres, pour vous dédier ce mien labeur. lo Cependant il servira pour le moins à ceux qui sont de nostre temps, et paraventure à ceux aussi qui viendront après nous, de quelque tesmoignage de nostre amitié et conjonction* saincte. Je ne pense point qu'il y ait jamais eu une couple d'amis, qui ait vescu ensemble en si 15 grande amitié en la conversation* commune de ce monde, que nous avons fait en nostre ministère. J'ay fait y ci office de Pasteur avec vous deux. Tant s'en faut qu'il y eust aucune apparence d'envie, qu'il me sembloit que vous et moy n'estions qu'un. Nous avons esté puis après 20 séparez de lieux. Car quant à vous, Maistre Guillaume, l'Eglise de Neuf-chastel, laquelle vous avez délivrée de la tyrannie de la Papauté, et conquestée* à Christ, vous a appelé : et quant à vous, Maistre Pierre, l'Eglise de Lausane vous tient à semblable condition. Mais cepen- 25 dant chacun de nous garde si bien la place qui luy est commise, que par nostre union les enfans de Dieu s'assemblent au troupeau de Jésus-Christ, voire* mesme sont unis en son corps, et au contraire, les ennemis d'iceluy* crèvent de despit: je di non-seulement ceux de dehors, 30 qui nous font la guerre apertement,* mais aussi les autres de plus près, et domestiques, qui nous tormentent au
dedans. Car je conte* aussi ceci entre les autres biens de nostre amitié et conjonction,* que ces vilains mastins,* les morsures desquels ne peuvent nous atteindre pour la rompre et deschirer, ne gaignent non plus à abbayer* S tant qu'ils peuvent à l'encontre. Et certes il ne nous faut pas beaucoup soucier de leur inpudence, veu que nous-nous pouvons vrayement glorifier devant Dieu, et avons monstre par évidens tesm.oignages et à bonnes enseignes* devant les hommes, que nous n'avons point en-
10 trenous autre intelligence ou amitié, que celle laquelle ayant esté consacrée au nom de Christ, a esté jusques à présent proufitable à son Eglise, et ne tend à autre fin, sinon que tous avec nous soyent un en luy. Or je vous recommande à Dieu, mes frères bien-aimez et entiers
15 amis. Le Seigneur Jésus vueille tousjours bénir vos labeurs.
De Genève, ce xxix^ jour de Novembre, m.d.xlix.
D'après l'édition des Lettres de Jean Calvin
publiées par Jules Bonnet, Meyrueis,
Paris, 1854.