‹ Pages choisies de CalvinChapitre 18 sur 28 · AUX SEIGNEURS DE GENÈVE · texte numérisé non relu

AUX SEIGNEURS DE GENÈVE

Suivant le désir exprimé par les ministres de l'église de Strasbourg, Calvin s'était rendu avec Bucer, en 1540, au congrès de Worms pour assister aux conférences qui devaient avoir lieu entre les théologiens des deux cultes. Ce fut dans cette ville qu'il reçut les députés du Conseil de Genève, porteurs de la lettre suivante:

Au docteur Caulvin, Ministre évangélique.

Monsieur nostre bon frère et singulier amy, très affectueusement à vous nous recommandons, pource* que sûmes* entièrement informés que vostre désir n'est aultre synon l'accroyssement et avancement de la gloyre et honneur de Dieu et de sa saincte pa- 5 roUe. De la part de nostre petit, grand et général Conseil (lesquels de cecy faire nous font grandement admonester), vous prions très affectueusement vous volloyr transporter par devers nous, et en vostre ' pristine* place et ministère retourner, et espérons 10 en l'ayde de Dieu que ce sera ung grand bien et fruict à l'augmentation de la Saincte Evangile,* voyeant que nostre peuple grandement vous désire, et ferons avecques vous de sorte que aurez occasion vous contenter. Ce 22 octobre 1540. 15

Vos bons amys,

Les sindicques et Conseyl de Genève.

Voici la réponse de Calvin:

MAGNiFiCQUES, puissants et honorables Seigneurs, j'ay receu les lettres qu'il vous a pieu de m'escrire, ensemble* entendu le rapport de vos ambassadeurs conforme à icelles.* Quand il n'y auroit que l'humanité et gra- 5 tieuseté dont vous usez envers moi en toutes sortes, je ne me pourroys aultrement acquiter de mon debvoir que en m'efïorseant en tant qu'il est en moy de satisfaire à vostre demande. D'advantaige elle est tant raisonnable qu'elle me doibt bien induire de faire ce qu'elle

lo contient. Toutesfois il y a encores une raison laquelle me contrainct plus à regarder les moyens de pouvoir obtempérer à vostre vouloir. C'est le singulier amour que je porte à vostre Eglise, ayant tous jours en mémoire qu'elle m'a esté une fois recommandée de Dieu et com-

15 mise en charge, et que par cela j'ay esté obligé à jamais de procurer son bien et salut.

Toutesfois je pense avoir excuse si juste et suffisante de ce que je n'exécute point si tost mon désir et le vostre, assavoir de vous déclairer par effect l'affection* de mon

2o cœur, que vous ne serez pas mal contents de la response que j'ay faict à vos ambassadeurs. Je vous prie doncq, comme je vous ay naguères escrit, de vouloir toujours considérer que je suis icy pour servir selon la petite faculté que Dieu m'a donnée à toutes les Eglises chres-

25 tiennes, au nombre desquelles la vostre est comprise, et pourtant que je ne puis pas délaisser une telle vocation, mais suis contrainct d'attendre l'issue qu'il plaira au Seigneur de nous donner. Car combien* que je ne soys rien, il me doibt suffire que je suis constitué en ce lieu

30 par la volunté du Seigneur, affin de m'employer à tout

ce où il me vouldra applicquer; et combien* que nous ne voyons pas les choses disposées à procéder fort avant, si* nous fault-il mettre toute diligence et nous tenir sur nos guardes, d'aultant que nos ennemys ne demandent qu'à nous surprendre au desproveu,* et qui plus est, 5 comme ils sont plains de cautèles,* nous ne sçavons pas ce qu'ils machinent. Par quoy il nous fault préparer d'attendre une aultre journée nouvelle, s'ils obtiennent par leurs practiques* qu'il ne se dépesche* rien icy. Cela faict que pour le présent je ne puis pas venir pour vous 10 servir en la prédication de l'Evangile, et au ministère de vostre Eglise. Pareillement en telle incertitude je n'oserois vous déterminer aulcun temps certain, à cause, comme j'ay desjà dict, que ceste assemblée nous en produira possible une seconde à laquelle je pourroys estre envoyé, 15 et ne sçauroys refuser. Tant s'en fault que je doubte que ceste response ne vous soit agréable, que, si la chose estoit en vostre main, j'attendrois un mesme conseil de vous.

Au surplus incontinent* que Dieu m'aura donné le loy- 20 sir et opportunité, c'est à dire que je seray délibvré de charge extraordinaire, je vous asseure que en toutes sortes qu'il me sera possible de m'employer pour subvenir à vostre Eglise, j'en feray mon debvoir, aultant comme si j'avois desjà accepté la charge en laquelle vous m'ap- 25 pelez, voire aultant que si j'estoys desjà entre* vous faisant office de pasteur. Ceste solicitude* que j'ay que vostre Eglise soit bien entretenue et gouvernée, ne souffrira poinct que je ne tente tous les moyens qu'il me sera possible, pour assister à la nécessité d'icelle.* 30

Bien est vray que je ne puis quicter la vocation en laquelle je suis à Strasbourg, sans le conseil et consente-

ment de ceulx auxquels nostre Seigneur a donné authorité en cest endroit. Car pour ne point confondre l'ordre de l'Eglise, comme nous ne debvons pas entreprendre le gouvernement d'une Esglise bien réglée sans qu'on nous 5 le présente, aussy nous ne debvons pas laisser les Eglises qui nous sont commises à nostre phantasie, mais attendre que ceulx qui ont la puissance nous en délibvrent par bon et légitime moyen. Ainsi comme n'estant pas libre, je désire toujours de me gouverner par le conseil de mes

^o frères qui sont au ministère de la parole avec moy, mais cela n'empeschera pas que je ne soye prest à vous faire tout service dont le Seigneur nous vouldra faire la grâce. Car leur affection* n'est pas aultre que de me induire, plus tôt que me retirer, de secourir vostre Eglise, en tant

15 qu'ils congnoistront estre expédient pour le salut d'icelle.* Parquoy je vous supplie affectueusement de vouloir avoir ceste fiance* que mon couraige* est du tout à cela, de monstrer que j'ay aultant en recommandation d'assister en tant qu'il me sera licite à vostre Eglise, et faire qu'elle

20 soit proveue* selon la conséquence qu'elle porte,* comme* de chose du monde. Au surplus je vous remercie très humblement de la bonne affection qu'il a pieu de vostre grâce déclairer envers moy, comme je l'ay entendue par vos lettres et encore plus amplement par le rapport de

25 vos ambassadeurs.

A tant magnifiques, puissants et honorables seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplye le Seigneur de vouloir vous augmenter de jour en jour ses grâces qu'il a commencées en vous,

30 et vous conserver tellement par son Sainct Esperit, que vous puissiez servir en vostre dignité à la gloire de son nom, et ainsy que vostre gouvernement et Testât de

vostre ville par sa bénédiction journellement prospère. Sur toutes choses, je vous prie au nom du Seigneur Jésus, de maintenir vostre bonne paix et concorde, tant qu'il vous sera possible, et entre* vous et avec ceulx qui vous sont conjoincts en nostre Seigneur. De Wormes ce 12 5 de novembre 1540.

Vostre humble serviteur en nostre Seigneur,

Jehan Calvin.

(Vol. I, p. 32.)

A MONSIEUR DE FALAIS

Jacques de Bourgogne, seigneur de Falais et de Bréda en Brabant, arrière-petît-fils naturel de Philippe le Beau, duc de Bourgogne. Elevé à la cour de Charles Quint, ce seigneur adopta, dès sa jeunesse, la foi réformée, et ne pouvant la professer librement sous le régime espagnol, il quitta sa patrie d'après les conseils de Calvin, abandonnant tous ses biens qui furent confisqués par un arrêt de la cour de Malines. Voué dès lors à un perpétuel exil, il habita successivement Cologne, Strasbourg, Bâle, Genève, et entretint une correspondance active avec le réformateur qui le combla des marques de son amitié, et lui dédia en 1546 son Commentaire sur la première épître de saint Paul aux Corinthiens. Ces bonnes relations furent troublées à la suite du procès de Jérôme Bolsec, dont M. de Falais prit ouvertement parti contre Calvin, {Bonnet.)

U Apologie de M. de Falais, ouvrage auquel il est fait allusion dans cette lettre, est ainsi décrite dans le post-scriptum à la lettre adressée par Calvin au même, le 10 septembre 1547:

«Le titre me semblera advis* bon tel : Excuse composée par M. Jacques de Bourgoigne, etc., pour se i purger* vers la Majesté Impériale des calumnies à luy imposées* à Voccasion de sa foy, de laquelle il fait confession. Car le mot à^ Apologie n'est pas usité en françois.»

MONSEIGNEUR, suivant ce que vous m'aviez escrit j'ay bien esté d'advis que le frère maistre François de la Rivière^ se retirast là, au moins pour quelque temps. Car quant ainsi seroit qu'il luy convint retourner icy, il 5 n'auroit pas long voyage à faire. Et apportant quelque recommandation de Basle, il pourroit s'adresser à Berne pour estre envoyé à Lausanne avec quelque provision en attendant. Toutefois cela ne m'eust pas faict conclurre, sinon que vos lettres y eussent aydé. Je luy ay seule-

lo ment dict que vous seriez joieux de sa venue, affin que vostre famille receust instruction de luy quelques fois par sepmaines. Car je me suis voulu garder d'entrer en plus grande obligation, afiân que cela demeurast en vostre pure liberté.

15 Quant à la maison je vous prie m'en vouloir mander ce qu'il vous plaira que j'en face. Mais que j'aye vos lettres à la my-aoust. Car selon les uz* de la ville, j'ay congé de renoncer au marché pour la demie année suivant, le signifiant six sepmaines devant le terme. En

20 ce faisant, vous ne serez pas chargé sans propos; comme je crains qu'en la tenant plus longtemps, ce ne fust despense à nul profict.

Je croy que Sainct-André vous a mandé ce qu'avons faict de V Apologie. L'impression n'en sera pas retardée

25 par faulte de la copie. De l'argent, mon advis n'est pas que vous en retiriez rien pour éviter les murmures qui en pourroient sortir, mais plus tost qu'en advertissant ceux qui en ont la charge de s'y gouverner comme il fault, corrigeant les abus, s'il y en avoit, vous subroguiez* quel-

30 qu'un en vostre lieu. Toutefois vous y adviserez selon vostre bonne discrétion. Mais je n'ay voulu faillir à

^Le ministre François Perucel, dit la Rivière. {Bonnet.)

vous en mander mon semblant,* puisqu'il vous avoit pieu de vous en conseiller à moy.

Nous n'avons eu nouvelles d'AUemaigne depuis la prinse du Landgraff' qui a eu un payement digne de sa lascheté. Les choses estant ainsi, je recongnois que nostre Seigneur s nous veult du tout oster cest Evangile triumphant, pour nous contraindre à combattre soubs la croix de nostre Seigneur Jésus. Mais contentons-nous qu'il face son premier mestier, de garder son Eglise miraculeusement par sa vertu, sans ayde de bras humain. La probation* est lo dure, je le confesse ; mais nos pères en ont bien eu d'aussi pressantes, et sont demeurez constans néantmoins; et n'ont point esté frustrez en leur fermeté. C'est icy qu'il convient practiquer le proverbe: Espérons, et nous verrons. D'advantaige, il ne nous fault point esbahir, si 15 Dieu nous a corrigez si rudement, attendu* la vie. Mais comme vous dictes, que ceux qui n'ont pas encore esté touchés se mirent* à tels exemples, pour se réduire, et par ce moien prévenir la main du Juge.

Il y a eu de l'inadvertance aux commis de ceste ville, 20 qu'ils ne me iisrent sçavoir leur partement.* Toutefois je ne laisse pourtant d'attendre de vos nouvelles par eux. Je ne sçay s'il y sera venu quelque bruict de nos troubles jusque-là, car on en parle si hault par le païs circonvoisin, qu'il semble que nous soions tous perdus. Sur tout on 25 me faict mort souvent ou bien navré.* Mais tant y a que je n'en sens rien. Et en la ville nous ne voyons point la centiesme partie de ce qui s'en dict. Il y a bien eu quelques murmures et menaces des gens desbauchés qui

^Intimidé par la défaite de l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse s'était soumis à l'empereur, et n'avait obtenu son pardon qu'en l'implorant à genoux, et en livrant à ce prince sa personne et ses états. (Bonnet.)

ne peuvent porter* le chastiement. Mesme la femme^ de celluy qui vous devoit aller veoir et vous escrivit de Berne, s'estoit eslevée bien fièrement. Mais il fallu qu'elle ait gagné les champs pource* qu'il ne faisoit pas bon en 5 la ville pour elle. Les aultres baissent bien la teste, au lieu de lever les cornes. Il y en a un^ qui est en danger de payer un escot* bien chier;* je ne sçay si la vie n'y demeurera point. Il semble advis* aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur es toit tenue lo roidde, ce seroit pitié. Ainsi il fault procurer leur bien, maulgré qu'ils en ayent.

Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle,^ je prieray nostre bon Dieu qu'il vous ait toujours en sa garde, vous forti- 15 fiant par son Sainct-Esprit pour résister à toutes tentations, et vous augmentant en tout bien à son honneur. Et pource* que le terme de Madamoiselle approche, nous aurons souvenance de pryer pour sa bonne délivrance. Ma femme se recommande aussi humblement à tous deux. 2o Ce 14 de juillet (1547).

Vostre serviteur et humble frère,

Jehan Calvin.

(Vol. I, p. 209.)

^Amédée Perrin. Sa femme, fille d'un riche bourgeois, et réprimandée sans cesse par le consistoire, était l'ennemie implacable des ministres et de Calvin. {Bonnet.)

^Jacques Gruet, ancien chanoine de mœurs licencieuses et déréglées, impatient de tout frein dans l'Eghse comme dans l'Etat. Censuré sévèrement par les ministres à cause de ses débauches, il avait proféré contre eux des menaces de mort, qu'il osa afl&cher jusque sur la chaire de Saint Pierre à Genève. Son procès, instruit avec la rigueur de ce temps, se termina par une sentence capitale. Il périt sur l'échafaud le 26 juillet 1547. (Voir la lettre suivante.)

^Madame de Falais.

Page 1