A LA REINE DE NAVARRE
Le dévouement de Jeanne d'Albret, reine de Navarre et mère de Henri IV, à la cause de la réforme, est bien connu. Elle avait épousé Antoine de Bourbon, dont la faiblesse avait trompé les calculs de Calvin et les espérances des réformés. Nommé cette même année lieutenant-général du royaume, le roi de Navarre pouvait beaucoup pour l'affermissement et le progrès des Eglises réformées: aussi Calvin n'épargnait-il à ce prince ni les avertissements ni les conseils.
Théodore de Bèze était alors retenu à Saint-Germain par les instances de la reine Jeanne d'Albret, qui usait de son crédit à la cour pour préparer les voies au régime de tolérance que devait inaugurer l'édit de janvier.
i\/rADAME, ce ne sera pas sans grand regret que nous IVl serons encore privez pour quelque temps de la pré- 5 sence de mon frère, Monsieur de Bèze, car l'Eglise y a dommaige et les escholiers qui sont icy pour profiter en théologie sont reculez d'aultant, pource* que je ne puis satisfaire à tout. Et puisqu'il fault qu'ainsy soit, je prieray Dieu, Madame, que le fruict qui reviendra de 10 son labeur pour l'advancement du règne de Jésus-Christ, nous soit comme récompense pour nous esjouir* ou alléger en partie nostre mal. Cepandant nous avons de quoy bénir Dieu de ce qu'il besongne vertueusement en vous. Madame, et vous fait surmonter tout ce qui vous pour- 15 roit divertir du bon chemin. Il seroit bien à désirer que le roy vostre mary print pour ung bon coup telle résolu-
tion, que ce ne fust plus pour nager entre deux eaux. Je sçay comment vous y travaillez. Mais je vous prie, Madame, que si vous n'en venez si tost à bout qu'il seroit à souhaitter, que l'attente ne vous lasse ne refroidisse. 5 Au reste, quoy qu'il en soit, vous sçavez, Madame, comme il vous fault garder songneusement de vous esloingner de Dieu pour gratifier aux créatures mortelles, ce qui vous doibt donner couraige de poursuyvre vivement, tendant au but qui vous est proposé, quelques vens qui soufflent
10 à l'opposite.
J'ay aussy, Madame, à vous advertir d'une chose, dont je vouldrois bien me déporter* s'il estoit en ma liberté. Mais je croy qu'aiant entendu la raison qui me contrainct, vous m'excuserez aisément de ce que j'en faict.
15 II y a ung certain rustre^ que le roy vostre mary a faict magister de son bastard, lequel estant ung apostat et traistre à la religion, a desgorgé par ung livre imprimé contre moy toutes les injures qu'il a peu forger.* Or oultre ce qu'il se taudit* du nom du roy vostre mary, ne
20 lui faisant point trop d'honneur en cela, il faict aussy bouclier contre moy de la feue royne vostre mère, en ce que pour ung temps elle fut faschée de ce que je rédarguois* asprement la secte des libertins. Je lui en respondis pour lors, et vous envoyé. Madame, la coppie de
^François Baudouin, nommé précepteur de Charles de Bourbon, fils naturel du roi de Navarre, en récompense de ses efforts pour opérer un rapprochement entre les protestants et les catholiques. Il avait publié un livre de Cassander, qui était le manifeste du parti des moyenneurs en matière de religion. Calvin, qui ne pouvait admettre les compromis, y répondit par un de ses traités latins les plus virulents. La réplique de Baudouin, pleine d'injures contre le réformateur, provoqua une seconde lettre de Calvin, et la polémique, continuée par Théodore de Bèze, s'égara de plus en plus hors des voies de la modération. {Bonnet.)
la lettre^ escripte de la main de nostre frère des Gallars, il y a passé quatorze ans, afin que vous jugiez du mérite de la cause. Je ne prétens point à vous animer contre luy. Vous en ferez ce que Dieu vous monstrera. Mais je ne puis pas m'abstenir, Madame, de vous prier de 5 mectre ordre par vostre authorité, qu'il ne mecte point en jeu ma dicte dame vostre mère, de peur que je ne sois contrainct en maintenant la querelle de Dieu, de plus dire que je ne vouldrois. La malice et artifice de telle racaille* est de faire une faulse couverture du nom des 10 princes, afin de clorre la bouche aux serviteurs de Dieu sous telle umbre; et d'aultant plus les princes doibvent tenir la main à les rembarrer.*
Sur ce. Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père 15 céleste vous maintenir en sa protection, vous gouverner tousjours par son Esprit, et accroistre vostre Majesté en tout bien. Ce 24 de décembre 1561.
Vostre très humble serviteur,
Charles d'Espeville." 20
(Vol. II, p. 437.)
^Lettre du 28 avril 1545, adressée à Marguerite de Valois, sœur de Françlois I, reine de Navarre, morte en 1549. Cette princesse se montra de bonne heure amie de la Réforme qu'elle protégea ouvertement. Elle inclina, en avançant en âge, vers les doctrines qui proclament l'indifférence des formes extérieures, et unit la profession du culte catholique aux croyances d'une foi épurée.
^Charles d'Espeville, pseudonyme du réformateur. Un grand nombre de ses lettres sont signées de ce nom.