A L'AMIRAL DE COLIGNY
Dans cette lettre adressée à l'Amiral de Coligny, chef du parti réformé en France et victime du massacre de la Saint-Barthélémy en 1572, Calvin désavoue publiquement avoir été l'instigateur de la conjuration d'Amboise, ce dont il avait été accusé par ses ennemis.
Tentative hardie d'une minorité religieuse exaltée par la persécution, la conspiration d'Amboise, en mars 1560, fut le premier acte du protestantisme potitique et militaire qui devait s'associer désormais au protestantisme de la foi et du martyre. Elle eut pour agent La Renaudie, pour instrument la noblesse protestante, pour chef secret le prince de Condé, pour motif la tyrannie des Guises sous un roi mineur. Le but qui ne fut pas atteint, était de soustraire le jeune roi à l'influence des Guises pour y substituer celle de Condé.
Coligny fut également étranger à cette entreprise.
10 11 /r ONSEiGNEUR, j'ay esté adverti par mon frère,^ lequel ^^^ est avec vous, qu'il vous sembloit bon, et eussiez désiré que je fisse imprimer une excuse, pour me descharger du blasme qui m'a esté mis sus,* touchant l'entreprise d'Amboise, comme si j'y eusse consenti. Vray
^Antoine Calvin.
est que desjà de longtemps et de plusieurs endroits, j'ay esté requis et solicité de ce faire, et le pouvois aysément, si je n'eusse eu esgard qu'à ma personne. Mais je m'en suis abstenu, tant pource* que plusieurs m'eussent estimé cruel d'insulter à la calamité des povres gens, desquels S tout le crime estoit d'avoir esté esmeus d'un zèle inconsidéré, qu'aussi pource* qu'on eust peu estimer que j'eusse attendu l'issue pour caller* la voile au vent. Parquoy j'ay mieux aimé souffrir en patience d'estre accusé à tort, que de me soucier par trop de ma réputation. Cepen- lo dant je n'ay jamais rien dissimulé du fait à ceux qui s'en sont enquis, comme maintenant, s'il vous plaist, Monseigneur, d'en ouïr le sommaire, je le vous déduiray* à la vérité. C'est que sept ou huit mois auparavant, quelqu'un ayant charge de quelque nombre de gens, me de- 15 manda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quels moyens il y auroit. Pource* que je voyois que desjà plusieurs s'estoyent abreuvez de ceste opinion, après lui avoir donné response absolue qu'il s'en falloit dépor- 20 ter,* je m'efforçay de lui monstrer qu'il n'y avoit nul fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que légèreté et présomption qui n'auroit point bonne issue. Il n'y eut pas faute de réplique, voire* avec quelque couleur.* Car il n'estoit pas question de 25 rien attenter contre le Roy ni son authorité, mais de requérir un gouvernement selon les loix du pays, attendu le bas aage du Roy. Cependant les lamentations estoyent grandes de l'inhumanité qu'on exerçoit pour abolir la religion; mesme que d'heure en heure on attendoit une 30 horrible boucherie, pour exterminer tous les povres fidèles. Je respondi simplement à telles objections, que
s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les rivières en découUeroyent par toute l'Europe, Ainsi qu'il valoit mieux que nous périssions tous cent fois, que d'estre cause que le nom de Chrestienté et l'Evangile fust exposé à : 5 tel opprobre. Bien lui accorday-je que si les princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le bien commun, et que les cours de Parlement se joignissent à leur querelle, qu'il seroit licite à tous bons subjects de leur prêter main forte. L'homme me demanda
10 bien quand on auroit induit l'un des princes^ du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré, s'il ne seroit point permis. Il eust encore response négative en cest- endroit. Bref, je luy rabbaty si ferme tout ce qu'il me proposoit, que je pensois bien que tout deust
15 estre mis sous le pied. Et voylà pourquoy je n'en fis nul semblant,* pource* que ce n'eust esté qu'esmouvoir troubles sans raison.
Quelque temps après je fus bien esbahi que La Renaudier estant arrivé de Paris, me conta que la charge lui
20 estoit donnée, faisant valoir son cas par toutes les couvertures qu'il pouvoit prendre. Mesme je vous proteste, Monseigneur, qu'il vous mettoit de la meslée. Or l'ayant cognu toujours homme plein de vanité et d'outrecuidance, je le reboutay* bien loin, en sorte que jamais il ne peut
25 arracher de moy signe aucun de consentement, mais plustost je mis peine à le divertir de ces te folie par beaucoup de raisons qu'il seroit trop long de réciter. Luy se voyant frustré de son attente, complote en cacheté, tant pour desbaucher ceux qu'il congnoissoit estre légers, que pour
30 vuider* les bourses de ceux qui n'eussent point voulu marcher. Cela se faisoit en petite compagnie, et avec
^Allusion au prince de Condé.
serment de n'en sonner mot. Or il y eut quelqu'un qui n'estant pas si dévot* à desbourser, se retira vers maistre Pierre Viret, et lui descouvrit que La Renaudier le solicitant à faire quelque contribution, l'avoit adjuré de n'en rien dire, surtout à moy, pour* ce que je ne vouloys point 5 qu'on sceust que je m'y accordois. Maistre Pierre Viret incontinent vint à moy, selon son devoir, et sur-le-champ je priay monsieur de Bèze^ de faire venir l'homme, et appelay quelques tesmoins, en présence desquels je le rédarguay* asprement de ce qu'il avoit emprunté mon lo nom à fausses enseignes.* Luy protesta et jura qu'il n'en estoit rien, confessant de son bon gré que s'il eust parlé ainsy, il eust esté un menteur trop effronté, veu qu'il avoit entendu tout le contraire de moy. Celuy qui avoit fait le rapport, demeura confus. Cependant les menées 15 se poursuivirent. Mesme La Renaudier s'estant retiré au païs de Berne, au lieu de sa demeure, néantmoins il en avoit gagné aucuns* qui ne cessoyent d'attirer les autres. Là-dessus je tâche le mieux qu'il m'est possible à remédier au mal. Quand j'appelle ceux qui estoyent 20 embroullés* de ceste fantaysie, chacun me le nie. Cependant ils marchent, protestans toutesfois que c'estoit pour empescher toute mutinerie. Si* est-ce que voyant la chose aller ainsi au rebours, je me lamentois griesvement, et souvent on a ouy ces propos de ma bousche: 25 — «Hélas! je ne pensoys pas tant vivre que de voir le jour auquel nous eussions perdu tout crédit envers ceux
^Théodore de Bèze, né en 1519, alla trouver Calvin à Genève en 1548. Calvin lui confia une chaire de littérature grecque à Lausanne. Appelé par les princes protestants de France à la cour de Navarre (1560), il représenta les Eglises réformées au colloque de Poissy (1561), prit part dans l'armée de Condé à la guerre civile de 1562, revint à Genève en 1563 pour recevoir en 1564 la succession de Calvin, et dirigea la ville jusqu'à sa mort (1605).
qui se renomment fidèles! Faut-il donc que l'église de Genève soit ainsy mesprisée de ses enfans!» — Bref en tout ce temps-là je ne faisois que gémir. Le conseil estant adverty qu'il se faisoit quelque entreprise, encore qu'il 5 ne sceust que c'estoit, fit crier à son de trompe que nul ne bougeast, et en privé fit semblables défenses par les maisons. Parquoy nul n'est sorti d'icy qu'à la desrobée, et en petit nombre, tellement que nous ne sçavions pas ce qui se brassoit* sous terre. Et de fait, je pensoys que
lo ce fust un jeu de petis enfants; et quand je me voulois un peu alléger de ma tristesse, je disoys que c'estoit une croisade de chevaliers errans, ou de la Table ronde, qui vrayment estoyent ensorcelez. Il y en a un^ qui m'est aujourd'hui tesmoin devant Dieu, lequel vous avez cognu,
15 Monseigneur, qu'il n'est jà* besoin de nommer. Quand du commencement on luy en parla, il ne s'en fit que mocquer, et suivant la révérence qu'il me portoit, refusa plat et court de s'y joindre nullement. Depuis contre son naturel qui estoit d'estre franc et rond, me demande
20 conseil s'il pourroit pas faire un voyage pour avoir raison de son frère, lequel l'avoit mis en grande extrémité. Je pense bien que ceste raison le mouvoit; mais il y avoit quelque regard* de ne point estre estimé craintif, surtout de ce que La Renaudier s'estoit vanté vers luy, que vous,
25 Monseigneur, favorisiez la partie. Je luy dis que s'il me vouloit croire il n'y iroit pas. Pour* ce qu'il m'affermoit* et promettoit qu'il fuiroit du tout l'entreprise, et s'en tiendroit éloigné, j'usay de ces propres mots: — «Je vous cognoy; vous ne vous en tiendrez point estant sur
30 le lieu : Demeurez donc. » — Vray est qu'il m'exceptoit
^Le seigneur de Villemongis-Bricquemaut. Il fut condamné à mourir sur l'échafaud après le tumulte d'Amboise. {Bonnet.)
que si vous, Monseigneur, luy commandiez, il n'oseroit pas refuser. Sur quoy je luy répliquay : — «Comment avez-vous si mal profité en l'escole de Dieu, que de mal faire au plaisir des hommes? Plus tost le plus grand service que vous povez faire au seigneur auquel vous estes S tant affectionné, seroit de l'empescher, et luy dire franchement que je luy mande au nom de Dieu qu'il faict mal, s'il s'embrouille en telle confusion.» — Cependant je ne craignois pas trop de ce costé, pour* ce que j'estoys persuadé qu'il n'en estoit rien, et que l'affronteur qui lo s'estoit taudy* de vostre nom, avoit prins une fausse couverture. Quoi qu'il en soyt ce povre gentilhomme s'estant départi cinq ou six fois d'avec moy comme vaincu, en la fin me dit qu'il ne seroit jamais à repos qu'il n'eust fait un voyage vers vous. Et je croy de vray que son 15 intention estoit telle. Tant y a que j'avois conceu telle frayeur de ce qui est advenu, que je le laissay partir à mon grand regret. Mesme quand il me vint dire adieu, en luy tendant la main, je luy tournay le dos, monstrant la fascherie* que j'avoye au cœur. 20
Si on demande pourquoy je ne m'y suis plus formellement opposé, premièrement je ne pensois pas qu'il en fust grand mestier,* d'autant que je méprisois l'entreprise comme puérile. Et de fait, j'ay tousjours dit que si le fait me déplaisoit, la personne de La Renaudier 25 m'en desgoustoit encore plus. Cependant comme je le tenois homme frivole, je pensois que de soy-mesme il s'escouleroyt* ainsi. Puisque je ne doubtois* point d'aucun péril, je ne me voulois point escarmoucher* pour donner cause de grandes esmotions, ni allumer ung feu 30 qui se fust espandu par trop loing, car il estoit bien à présumer que plusieurs innocents eussent porté la paste
au four de ce qu'ils ne pouvoient mais. Ceste raison m'a retenu, à sçavoir d'espargner les innocens que je ne pourroys discerner d'avec les coulpables, comme aussy que je ne savois nul accès pour y donner ordre. Toutesfois 5 monsieur Coignet qui est ambassadeur aux ligues pour le roy, sçait ce que je luy en dicts alors. Tant y a que mon intention n'a pas esté de nager entre deux eaux ou dissimuler par astuce, et tant moins de grattifier à l'ardeur de ceux qui se précipitoient d'eulx-mesmes. Car
lo j'ay tousjours librement dict que si leur folie prenoit bien, je seroys l'homme le plus dégradé du monde, comme aïant trahi l'Eglise, ayant empesché l'œuvre de Dieu, m'estant opposé à la liberté, et choses semblables. Puisque je mesprisay le tout et aimois mieux estre tenu lasche
15 et couart, que de lascher la bride à ce que je réprouvois, vous pouvez juger. Monseigneur, pourquoy j'estois contraint de me taire, ou pour le moins ne faire point grande esmeute. Si* est-ce qu'en ce temps-là on a ouy des sermons plusieurs de moy, oii j'ay débattu ceste cause
2o avec aussi grande véhémence qu'il estoit possible. Ce qu'on peut assez voir, d'aultant qu'ils ont esté recueillis de mot à mot avec la daste du mois et du jour, dont il apert que je ne jouois point double personnage, et que je n'usois point de silence pour rien remuer par dessoubs
25 terre.
L'issue estant advenue telle que chascun sçait, j'en fus anguoissé, comme je debvois, mais non pas estonné comme d'une chose nouvelle, pource* que je l'avais constamment ainsi prédict, avec protestation que je crai-
30 gnois d'estre en la fin cognu trop vray prophète. Que s'il eust esté en ma liberté d'y mieux pourvoir, je ne m'y f eusse point espargné, comme j'ay bien dissipé d'aultres
pratiques* qui se menoient de loing, sans ce que nul du royaulme en ait esté adverty. Cependant je ne puis pas empescher qu'on ne m'accuse là où. je ne puis estre ouy, mais il me suffit d'avoir Dieu pour mon guarand, et tous ceulx qui ont commerce avec moi pour tesmoings, telle- s ment que partout où on me vouldra donner audience, j 'auray la bouche ouverte pour monstrer qu 'on me f aict grand tort en me chargeant de telles calomnies. Depuis, quant le roy de Navarre m'a requis de son bon gré et propre mouvement de luy envoyer monsieur de Bèze, il lo sçait que mon affection n'a pas tendu sinon au bien et repos public du païs de France, et à la seureté de Testât du roy. Mais ouitre ce qu'il sçait, j'ay de bons tesmoings que j'ay tasché par menées obliques* de refroidir ceux qui estoient par trop eschaufféz. S'il plaît à aucuns* soit is par malice ou aultrement de m'imputer tout le mal qui se fera bien loing de moy, quoy ferois-je sinon de requérir qu'on s'enquière et qu'on sasche comment il en va? Car quand la vérité sera cognue, j 'auray de quoy despiter tous malveillans qui me vouldroyent blasm.er. Il s'est 20 faict des excèz en Provence;^ aucuns* ont pris les armes; quelques gens ont esté tuez; mais il fault sçavoir si j'ay eu nulle intelligence avec les autheurs, si jamais je les avois veu ni cognu, si nous avions communiqué ensemble par lettres ou messages. Or on trouvera que je n'ay pas 25 moins réprouvé tous leurs actes, que ce qui s'estoit faict auparavant. Nous avons aussi ouy parler de quelque tumulte advenu à Lyon,^ mais quoy que ce soit, la source
^L'assassinat d'un gentilhomme protestant de Castellane, Antoine de Mouvans, avait mis toute la Provence en feu. Paul de Mouvans, frère d'Antoine, ne pouvant obtenir justice de ce meurtre, prit les armes et saccagea tout le pays autour d'Aix. {Bonnet.)
2En 1561, les pasteurs de Lyon, voyant que l'on prêchait publiquement
venoit bien d'ailleurs, et, s'il n'eust tenu qu'à moy, ceste légèreté se fut doulcement amortie. Cependant je n'ay jamais veu celuy à qui on atribue la faulte, et s'il y a eu de la légèreté, ce n'est pas à moy qui y ay résisté, d'en 5 porter* la condamnation. Mesmes pource* qu'alors, messieurs de ceste ville ouïrent seulement murmurer qu'aulcuns* se levoient souldain, ils firent deffences estroittes* à tous habitans de ne bouger, on n'a pas laissé pourtant de dire qu'il estoit sorty quinze cens chevaulx de Genève.
lo Mais il fauldroit avoir bien claire veue pour compter ce qui n'est jamais apparu. Je laisse encores à dire qu'il s'est faict en ceste ville des chastimens de ceux qui s'y estoient fourrez* trop avant, encores que ce fust plus tost par simplicité que par malice. Voilà en somme, Mon-
iS seigneur, toute l'histoire de ce qui me touche, voire* à la pure vérité, dont vous pouvez juger selon vostre prudence* s'il seroit expédient, pour me purger* comme il m'est facile, que j'aggravasse la cause de ceux lesquels je désire de supporter. Car je me suis esbahy, voiant des
20 bonnes gens et de grande piété avoir esté ravis et déceus par inconsidération, mesmes avoir esté circonvenus, parce qu'on leur avoit malicieusement caché l'advertissement que je leur donnois. Au reste je me doibs garder de m'estre induict par ambition à me justiffier, tellement
25 que cela leur nuise ou emporte* préjudice. Mesmes je désire, encores que tout le mal deubt retomber sur ma teste, que le scandale soit ensebvely.
Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prieray nostre bon Dieu vous
dans presque tout le royaume et même à Paris, s'enhardirent à en faire autant. Ces premières assemblées donnèrent lieu à quelques séditions. {Bonnet.)
tenir en sa protection, vous augmenter en toutes vertus,
et vous gouverner par son Esprit jusques en la fin. (i6
avril 1561.)
(Vol. II, p. 382.)