VIE DE CALVIN
Jean Calvin naquit à Noyon, en Picardie, en 1509. Son nom était Cauvin, en latin Calvinus, retraduit Calvin en français. Son père Gérard Cauvin cumulait les fonctions de notaire apostolique, procureur fiscal, secrétaire de l'évêché et promoteur du Chapitre de Noyon: il avait trois fils, Charles, Jean et Antoine. Jean, le futur réformateur, destiné à l'Eglise, obtint à l'âge de douze ans le bénéfice de la chapelle de Gésine en la cathédrale de Noyon. Quand il eut dix-huit ans, on lui octroya la cure de Saint-Martin de Martheville, qu'il échangea deux ans plus tard contre celle de Pontl'Evêque. Ces bénéfices lui donnaient droit à une rétribution qu'il partageait avec ses délégués. Calvin commença ses études au collège des Cappettes, à Noyon; il les continua à Paris, où il se rendit à l'âge de quatorze ans, d'abord au collège de la Marche, puis au collège de Montaigu. C'est pendant son séjour à Paris que la Réforme luthérienne pénétra en France. Son père le fit passer de l'étude de la théologie à celle du droit: les années 1 528-1 530 le virent donc aux universités d'Orléans et de Bourges. Gérard Cauvin venait de se brouiller avec le clergé de Noyon: frappé de plusieurs blâmes et censures, il fut excommunié en 1528 et mourut en 1531 sans s'être réconcilié avec l'Eglise. Après la mort de Gérard Cauvin, la lutte continua entre les chanoines et le frère de Calvin, Charles, chapelain de la cathédrale de Noyon. Excommunié en 1531, ce dernier est accusé d'hérésie et meurt en 1534, refusant les sacrements à son lit de mort,
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Pendant que Calvin étudiait le droit à Orléans, il s'était fait beaucoup d'amis: à Orléans, comme plus tard à Bourges, il laissa un souvenir légendaire de sa puissance de travail: il travailla trop, et compromit sa santé. A la mort de son père, il quitta l'étude du droit pour celle des lettres, et revint à Paris. Déjà initié aux doctrines luthériennes par son cousin Olivetan, Calvin se détache alors de l'Eglise catholique. M. Abel Lefranc nous dit qu'il n'a point connu, et en cela il diffère grandement de Luther, l'incertitude douloureuse et le déchirement poignant qui accompagnent souvent les crises religieuses dans la vie d'un homme. "Son évolution religieuse s'est faite méthodiquement. Il a pesé en juriste le pour et le contre, et il ne se déclare franchement huguenot que le jour où toutes les circonstances réunies l'entraînèrent presque contre son gré." A la fin de 1532 — Calvin avait alors vingt-trois ans — cette évolution était terminée. Il eut l'occasion de rompre avec l'Eglise l'année suivante, en rédigeant pour son ami Nicolas Cop, alors recteur de l'université de Paris, son discours de la Toussaint. Ce discours fut prononcé en présence des professeurs du collège de Navarre, dont l'intolérance était bien connue, et bien qu'il ne fût que simplement audacieux, et non révolutionnaire, il provoqua un immense scandale. Cop poursuivi se réfugia à Bâle. Calvin n'échappa qu'en se sauvant par la fenêtre et en s'aidant des draps de son lit en guise de cordes. Peu de temps après, un séjour tranquille en Saintonge, chez un de ses amis, lui permit de commencer la préparation de son Institution Chrétienne. Après un autre voyage, il se rendit à Noyon où il se démit de ses bénéfices ecclésiastiques et fréquenta assidûment les cercles luthériens. Il rompit ouvertement avec l'Eglise au moment le plus difficile des différends des chanoines avec son frère, en provoquant dans la cathé-
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drale de Noyon une manifestation tumultueuse qui amena son arrestation. Libéré, il quitta la ville et se rendit à Paris. Jusque là, les protestants de France avaient été relativement peu inquiétés. François I avait cherché à faire prévaloir la modération. C'est alors qu'eut lieu l'affaire des placards du 17 octobre 1534, dans lesquels les luthériens exaltés attaquaient violemment la célébration de la messe, ainsi que ''le pape et toute sa vermine de cardinaux, d'evesques et de prestres, de moynes et autres caphards." Les persécutions commencèrent: Anne Du Bourg et de nombreux martyrs furent envoyés au bûcher. Calvin se réfugia à Strasbourg, puis à Bâle, où, caché sous le nom de Martianus Lucianus et vivant dans une solitude complète, il terminait V Institution Chrétienne en août 1535. L'ouvrage était imprimé en août 1536. Calvin avait alors vingt-sept ans.
Après un court voyage en Italie, Calvin retourna à Bâle, puis à Paris. Il voulut aller s'établir à Strasbourg, mais la guerre l'ayant forcé de faire un détour par le sud et de passer par Genève, Guillaume Farel le décida à rester en cette ville. Là il commença par donner des leçons de théologie, puis fut admis à exercer les fonctions pastorales. Il prit de suite un ascendant marqué sur ses collègues de Genève. Il composa son Cathéchisme pour donner à la doctrine protestante une forme précise et accessible à tous, et rédigea des mémoires sur le gouvernement de l'Eglise, qui furent approuvés par le Conseil de la ville. Il entreprit aussi à Genève une réforme générale des mœurs au moyen d'une discipline ecclésiastique sévère. C'est au sujet de cette discipline que s'engagea la lutte entre Calvin, soutenu par les Evangélistes, et le parti des vieux Genevois, résolus à défendre les libertés de la cité contre ceux qu'ils appelaient les étrangers. Dans cette lutte entre le corps politique et le corps pastoral, Calvin avait per-
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suadé aux pasteurs de refuser la cène à ceux qu'ils considéraient comme indignes; lui-même, le jour de Pâques 1538, refusa la cène à plusieurs personnes. Le parti libéral, connu plus tard sous le nom de parti des libertins, l'emporta dans la lutte, et Calvin, banni de Genève, se rendit à Bâle, puis à Strasbourg, où il fit un cours de théologie et prêcha au Temple- Neuf.
A Genève, les libéraux commirent faute sur faute. Il y eut une émeute, et quatre chefs libertins ayant été obligés de s'exiler, les Evangélistes reprirent le dessus. Ce ne fut pourtant que sur les instances de Genève, Berne, Bâle, Zurich, et à la prière de Farel, que Calvin consentit à revenir à Genève: il y rentra triomphalement en septembre 1541 et y resta le maître jusqu'à sa mort. Les doctrines protestantes furent enseignées par les ministres, l'instruction des enfants surveillée par eux. Les anciens furent chargés du maintien de la discipline. Un conseil fut formé des ministres et de douze anciens pour veiller sur les mœurs, contrôler les opinions, punir les coupables, prononcer l'excommunication: Le luxe fut prohibé, les fêtes furent réglementées, les lieux de plaisir fermés, les familles soumises à une surveillance minutieuse. Les libertins ayant tenté de ressaisir le pouvoir et d'abattre l'élément français, les ministres demandèrent au Conseil des édits plus sévères contre les blasphèmes et paillardises. Dans la lutte qui s'engagea de nouveau, Calvin se montra inflexible. En mai 1555 les libertins excitèrent une nouvelle émeute qui eut pour résultat de faire adopter les mesures de répression les plus sévères. Les vaincus s'enfuirent, et le triomphe du réformateur fut encore raffermi par de nombreuses admissions de bourgeois étrangers.
Non seulement Calvin faisait ses cours de théologie, mais il prononça encore plus de deux mille sermons à Genève: cette
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activité prodigieuse finit par épuiser ses forces. Il prêcha pour la dernière fois le 6 février 1564. Le 27 mai, dans la soirée, il rendit l'esprit, "si paisiblement, dit Théodore de Bèze, que jamais n'ayant râlé, ayant pu parler intelligemment jusqu'à l'article de la mort, en plein sens et jugement, sans avoir jamais remué ni pied ni main, il semblait plutôt endormi que mort. Voilà comment en un même instant, le soleil se coucha et la plus grande lumière qui fût en ce monde pour l'adresse de l'Eglise de Dieu, fut retirée au ciel."
Calvin mourut pauvre. Sa vie avait toujours été extrêmement modeste et simple. Jamais il ne consentit à recevoir la moindre somme sur la vente de ses livres, en abandonnant le profit aux étudiants pauvres. Cet homme si altier et si dur dans la vie publique, connut les attachements du cœur et sut inspirer d'inaltérables amitiés.
La biographie de Calvin ne serait pas complète si l'on passait sous silence la sévérité qu'il montra dans la censure des opinions. Si Calvin était devenu le maître en France comme il le devint à Genève, on peut croire qu'il aurait été persécuteur comme le furent les protestants d'Angleterre. M. Faguet croit cependant que les persécutions religieuses furent sensiblement moins nombreuses à Genève, en proportion de la population, qu'elles ne le furent autrepart. Les pasteurs qui se séparèrent de Calvin en matière de dogme furent déposés. D'autres personnes furent incarcérées, ou censurées publiquement. Jacques Gruet fut décapité pour crime de rébellion et de blasphème; Calvin n'intervint pas directement dans cette dernière condamnation, mais il fit poursuivre Servet et montra le plus grand acharnement contre lui. Calvin avait échangé des lettres fort aigres avec Servet, et lorsque ce dernier s'évada de France où il venait d'être condamné à mort après la publication de son livre latin sur la Restitu-
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tion du Christianisme, il fut arrêté à Genève où il subit le supplice du feu en 1553. On regrette cette tache dans la vie de Calvin, quoiqu'un bien petit nombre de ses contemporains ait réprouvé cette condamnation. Ceux de ses adversaires qui couvraient alors l'Europe de bûchers n'ont certes pas le droit de la lui reprocher.