‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 15 sur 38 · HARPAGON, CHÉRUBIN, YVONNE · texte numérisé non relu

HARPAGON, CHÉRUBIN, YVONNE

Yvonne (elle dispose V œuf et deux couverts sur la petite tablé). — Voilà! (A Chérubin, timidement:) Vous n'allez pas faire un bien beau dîner, Monsieur.

Harpagon. — Que dis-tu là? Vous autres, si vous n'avez des monceaux de victuailles, vous ne sauriez vous satisfaire ! Apprends à gagner ta vie, petite sotte, avant de jeter l'argent par la fenêtre, et retiens cette maxime que je fis graver en lettres d'or dans ma salle à manger, autrefois, quand j'habitais à la ville : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » (A Chérubin.) Allons ! assieds-toi, Chérubin.

Yvonne (à part.) — Chérubin ! Comme ça lui va bien, ce joli nom !

Harpagon (cassant l'œuf, à Chérubin). — Prépare les mouillettes.

Yvonne (tendant le pain à Chérubin). — Voici le pain, Monsieur.

Chérubin (avec grâce). — Merci, ma belle.

Harpagon. — Aimes-tu très salé?

Chérubin (pendant qn Harpagon fait tomber des grains de sel dans Vœuf). — Là, c'est assez.

Harpagon (prenant une mouillette). — Régaletoi !

Chérubin (prenant aussi une mouillette). — Après vous, grand'-père.

(Harpagon et Chérubin, à droite, trempent leurs mouillettes dans V œuf et mangent. Yvonne, à gauche, les regarde en joignant les mains dans un geste de commisération.)

Rideau.

Conférences faites à Genève, en 1892.

Dans le titre et dans la pensée générale de ce livre, il y a Vintnition dan principe affirmé dés La Littérature de tout à l'heure, mais que je devais achever de découvrir bien longtemps ensuite : à savoir que, nécessairement, la Poésie, comme tous les autres arts, est d essence religieuse. Je me trompais, toutefois, quant à la nature de cette Religion qui fait le fond du sentiment poétique, je la réduisais à un idéal humain ; je ne discernais pas encore quelle est d ordre, incontestablement, surnaturel. Et je prêtais quelque réalité à des billevesées — le « progrès », entre autres — dont je connais enfin le néant. Pourtant, l'association de ces deux mots sacrés, Religion, Poésie, comporte un pressentiment de la vérité, dont je reste d'autant plus fier que cette vérité est plus ardemment niée par V Adversaire en ses plus illustres incarnations, — Renan, par exemple.

(1) Vanier ; A. Messein successeur.

(Fragments.)

L'évolution est la loi du monde : tout ce qui vit se meut vers un but ignoré. C'est la loi de la société humaine comme de la nature et, dans la société comme dans la nature, l'histoire constate que, de l'état primitif et barbare à l'état de civilisation, en dépit de souvent graves mais toujours partiels retours en arrière, cette marche est ascendante, progressive, du mal au bien, du bien au mieux. Matériellement et socialement, la vie s'améliore; scientifiquement, chaque jour apporte sa conquête et, peu à peu, la persévérante investigation des chercheurs élargit l'empire de la connaissance. Aux heures troubles ou mornes, quand ce sont les violents ou les médiocres qui semblent triompher, — toujours, en quelque lieu caché, dans des âmes inconnues mais valeureuses et fécondes, la pensée créatrice se recueille, préparant les belles revanches du lendemain. On peut dire avec assurance que, dans tous les domaines de l'activité humaine, la grande marche en avant ne s'est jamais interrompue. Les tergiversations mêmes de la philosophie quant à son objet propre, qui est la Vérité de Dieu, de l'Ame et du Monde, n'ont pas été sans bienfaisant résultat: elles ont affranchi l'homme, lentement et sûrement, d'anciennes servitudes, et surtout elles lui ont enseigné

ses propres limites. Aujourd'hui, la philosophie, penchée vers la science, attend son avenir de cette patiente collaboratrice et lui commet le soin de fonder les prémisses qui les conduiront ensemble aux conclusions générales. C'est là, certes, un progrès bien réel et qui entraîne des conséquences de sécurité sans lesquelles la désirable fleur de certitude ne saurait trouver l'atmosphère propice à son éclosion. Les systèmes continuent à ne valoir que la valeur individuelle de leurs auteurs : mais ceuxci ont appris à connaître les bornes de leur puissance, l'imagination a fait d'utiles écoles. Des rêveuses hypothèses d'autrefois nous avons retenu ce qu'elles recelaient de lumineux et la prudente vérification moderne les a dépouillées des végétations parasites qui risquaient d'en compromettre la part de vérité.

Donc, tout se meut, tout évolue, tout progresse...

Pourtant, hier (1), en esquissant l'histoire de la Poésie, nous n'avons pas été conduits, à propos d'elle, à prononcer le mot de progrès. Toujours, au contraire, et partout, sous les divers visages qu'elle emprunte ainsi que de délicieux masques, nous l'avons vue immuable en sa réalité profonde, c'est-à-dire dans le sentiment de son idéal divin. Serait-ce que, seule, la poésie, dans l'immense mouvement commun des idées et des êtres, demeure condamnée à l'immobilité?

(1) Allusion à une précédente conférence.

Heureuse condamnation ! Répondons hardiment : oui ! Le Progrès et l'Art sont deux notions qui s'excluent. J'ajoute que cette constance invincible, cette immobilité de l'Art est la condition esseniielle de tous les progrès.

Je m'explique.

Rappelons-nous notre définition : la poésie est, par la beauté, l'expression humaine de la notion divine. Nous avons vu que ces mots : la notion divine, signifient un idéal anthropomorphique de Dieu, c'est-à-dire l'achèvement et le perfectionnement de l'homme tel que nous le connaissons : en d'autres termes, un absolu d'humanité. — Or, comment l'absolu pourrait-il augmenter ou diminuer? Il est! Que lui ajouter, que lui retrancher, sans altérer sa nature? Il est !

Sa forme, toutefois, varie. A travers les siècles et les latitudes l'absolu humain change indéfiniment. Mais ces variations ne constituent point du tout un progrès. C'est le même diamant contemplé sous ses diverses facettes dans le temps et dans l'espace.

C'est toutefois un usage immémorial, celui de distinguer, dans les époques de l'art, ce qu'on nomme les grands siècles et les siècles de décadence. Comment concilier ces termes et les idées qu'ils signifient avec cette affirmation : Il n'y a pas de progrès en art?

Nous pourrions, au préalable, discuter ce terme de décadence et refuser de le recevoir. Si nous

étions obligés de choisir entre Tite-Live et Tacite, par exemple, il se pourrait que nous fussions plusieurs à préférer l'historien de la décadence latine à l'historien de la bonne époque. Je connais même plus d'un excellent esprit, dans la littérature contemporaine, qui professe une admiration passionnée pour l'art de ces instants crépusculaires où les civilisations mourantes, lourdes d'œuvres mais épuisées de sève, donnent leurs derniers efforts à des pensées compliquées ou singulières, à des sentiments profonds et sans naïveté. Les états simples de l'âme sont exprimés depuis longtemps : mais les esprits dont je parle, et qui se recommandent de très grands poètes, estiment qu'il y a beaucoup d'art et du meilleur dans l'expression de ces heures sénescentes où le regret l'emporte sur le désir, où l'âme pleine d'expérience perce d'un regard subtil les apparences premières de la nature et, par d'exquis artifices de rhythme et de style, évoque le sens dernier des choses.

Mais supposons qu'une telle opinion soit erronée, acceptons cette distinction des époques de grandeur et des époques de décadence de l'art. — Eh bien, nous dit-on, elle n'est donc pas immuable, la notion d'art et de beauté, puisqu'elle subit cette variation de progrès et de regrès.

— Non pas. C'est nous qui nous élevons vers elle et puis retombons, las de l'effort, celarhythmiquement et d'une façon très harmonieuse. Je comparerai ce perpétuel mouvement ascendant et des-

cendant de l'esprit humain vers la beauté aux oscillations d'un pendule. Il monte, il descend, il remonte : grandeur, décadence et nouvelle grandeur. Mais les amplitudes de ses oscillations demeurent constantes et — pendule de spéciale nature — égales ! On perd, parfois, le sens de l'idéal et l'on dit alors que la notion de la beauté s'est obscurcie : ne dit-on pas aussi que le soleil se couche ?

Cette constance de la beauté en soi, ou plutôt telle que la peut concevoir l'esprit humain illuminé d'absolu, est si naturelle, si instinctive, si foncière chez tous les vrais artistes, qu'ils ont pour la plupart pris* en disgrâce le mot même de progrès. Ces habitants d'un infini qui ne saurait se déplacer ont souvent le tort de ne pas comprendre que l'humanité, dans sa vie active et pensive hors de l'art, s'efforce de rejeter une à une ses douloureuses contingences, — de ne pas comprendre qu'en s'élevant d'âge en âge vers plus de bonheur, c'est-à-dire vers plus de vérité, l'humanité s'élève aussi vers plus de beauté et tend les bras aux poètes.

L'excuse de ceux-ci, quand ils semblent parfois se refuser à l'appel de l'immense fraternité, quand avec le dédain de Baudelaire ou d'E. Poe ils traitent le progrès d' « extase de gobe-mouches », je viens de vous la dire. Fondés, non sans un peu d'égoïsme, sur le roc de leur éternité, ils sont exposés à volontiers voir, dans l'évolution du

monde, l'agitation d'un océan qui s'irrite contre son rivage, mais qui ne le dépassera jamais et ne s'élève que pour retomber. Dans leur propre histoire, dans l'histoire des lettres et des arts, ils sont dès si longtemps habitués au spectacle rhythmique des symétriques retours de la pensée sur ellemême et vers tel idéal naguère renoncé !

De ces retours on pourrait, je crois, voir un éclatant exemple dans l'instant où nous sommes, dans l'actuelle et très forte régression de nombreux poètes vers le mysticisme, en plein triomphe pratique des croyances matérialistes ou positivistes. Les mystères religieux ont soudainement acquis, aux yeux des poètes et des artistes dont je parle, un irrésistible charme ; les rites et les décors du culte les passionnent : V artiste officie. Les peintres — la France de Puvis de Chavannes et de ses innombrables imitateurs, après l'Angleterre de Burn Jones et de Rossetti — s'inspire des Préraphaélites, des Primitifs, avec prédilection. Chez nos meilleurs écrivains, quand la pensée n'est pas directement chrétienne comme chez Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam ou Paul Verlaine, elle est au moins profondément spiritualiste. Dans une récente et retentissante enquête sur l'évolution littéraire en France, l'adroit journaliste qui nous a tous consultés a dû conclure que les directions de la littérature vivante sont presque unanimement orientées vers l'idéalisme. Cela, au lendemain des victoires du naturalisme et alors que les

doctrines d'Auguste Comte, de M. Taine et de M. Laffîtte font toujours dans la science et dans la philosophie de nouvelles recrues. — Nous verrons tout à l'heure que ce vaste mouvement emprunte aux circonstances un sens très grave et très particulier. Mais n'est-il pas permis d'en voir une correspondance exactement symétrique dans cette époque de la Renaissance : alors qu'en plein épanouissement chrétien une soudaine récurrence sensualiste ramena les artistes au culte et à l'imitation de l'antiquité païenne?

Trop personnellement intéressés pour ne pas apercevoir ces analogies» les poètes considèrent volontiers l'histoire comme une symphonie énorme, avec son thème principal, ses développements, ses variations, ses rappels et ses retours. Le thème principal c'est l'homme, l'homme naturel et vrai, et sur ce thème les temps et les lieux font, à l'indéfini, des variations. Mais ces variations, quoique bien unies entre elles, ne mènent nulle part. L'ouverture nous a aussitôt transportés dans le domaine infini où éclatera le dernier accord de l'andante final. Les poètes veulent croire que telles sont les conditions de la vie universelle, parce que telles sont les conditions de l'art universel.

En vain leur dit-on : Pourtant ! vous-mêmes, vous faites sans cesse des acquisitions nouvelles ; est-ce sans bénéfice que vous pouvez comparer vos désirs avec ceux de tant de siècles d'œuvres et

de génie? Est-ce sans bénéfice que la Chine et le Japon vous ont montré leurs merveilles, et tant de conquêtes n'ont-elles pas élargi votre empire de rêve? — Ils répondent: La quantité n'ajoute et n'enlève rien à la qualité. C'est plus, ce n'est pas mieux ; le degré de l'idéal n'a pas varié. D'ailleurs, l'avantage de la multiplicité des modèles n'est pas sans comporter des dangers. Si tout subsistait sans altération ni perte, de ces innombrables conquêtes, l'esprit humain s'y perdrait! Le choix, c'est-à-dire le sacrifice, deviendrait une intolérable torture, la vie suffirait à peine à l'admiration : que resterait-il à la création? Mais la rigoureuse providence des choses a elle-même conjuré le péril. Un siècle détruit autant d'œuvres qu'il en apporte ; la guerre, les révolutions, l'incendie ont pris en pitié notre mémoire surchargée, et de temps en temps la soulagent avec une affreuse mais, en dernière analyse, peut-être bienfaisante cruauté. Il est vrai que des œuvres détruites survivent les reproductions : croyez-nous, si adroites qu'elles soient, si satisfaisantes qu'elles puissent devenir, il leur manquera toujours quelque chose, un inconnu qui échappe à l'analyse, un accent inappréciable et sans quoi tout est comme s'il n'était pas, un certain rien qui est tout. — A un autre point de vue, le Japon et la Chine nous ont laissé voir laquelle des facettes de l'unique diamant ils contemplent et nous avons admiré, et vous dites que nous nous sommes enrichis. En-

core une fois, il ne saurait s'agir ici que de quantité et non de qualité : mais même la quantité n'est point si évidente. La Chine et le Japon, en nous initiant à leur génie, l'ont perdu. Ils ont fait avec nous un malheureux échange : ils nous ont donné leurs meilleurs artistes et pris les pires des nôtres. Ils ont perdu Hokusaï et ils imitent M. Bouguereau ! Certes, nous avons gagné au troc : mais eux? On sent frissonner ici le mystère d'une loi que les anthropologues devraient bien préciser. La somme totale de la richesse esthétique du monde ne varie pas, puisque, pour qu'une race s'enrichisse, il faut qu'une autre race soit ruinée, et le comportement des choses étant analogue dans le temps et dans l'espace, on peut dire que le grand musée humain, le Louvre universel demeure sensiblement constant. Ne serait-ce pas là un reflet du caractère d'absolu de la notion de beauté? Constance de la quantité et de la qualité de l'expression esthétique. Les grands sculpteurs grecs, pour accomplir leurs œuvres admirables, devaient disposer de suffisants éléments d'éducation artistique, et, si le nombre des modèles pouvait élever le degré de l'idéal, il faudrait croire que nos musées ne sont pas plus abondants que ceux des grecs, puisque, certes, nous ne faisons pas mieux qu'eux. Voilà pour la quantité. Quant à la qualité, nous demandons si la Vénus de Milo est plus belle que le Sphinx des pyramides, si la Joconde est plus belle que la Vénus de Milo, si

n'importe lequel des artistes modernes a fait plus beau que la Joconde.

Voilà ce que répondent les poètes et je crois qu'ils ont bien raison. Ni l'idéal, ni le désir créateur n'ont de degrés. L'expression varie, seule, indéfiniment.

Le tort grave serait d'assimiler la vie entière aux conditions exceptionnelles de l'art. Le tort serait de ne pas voir que la Beauté, constante dans le degré, flottante dans l'expression, est l'assise incontestable et unique où l'humanité puisse trouver quelque point d'appui qui lui permette d'aller plus loin vers l'idéal moral et matériel de la vie.

La Vérité est le but de nos esprits : la vérité métaphysique et physique de la destinée de l'homme et des lois du monde. Qu'on le nie ou qu'on l'affirme, qu'on y pense ou qu'on tâche de s'en distraire, ce souci de savoir est au fond de toutes nos pensées et de tous nos sentiments. Nous nous hâtons de recueillir, comme le plus précieux des héritages, la somme des certitudes acquises par ceux qui vinrent avant nous, dans le secret espoir d'ajouter au trésor ce qui lui manque... qu'est-ce à dire? Eh! oui, ce qui lui manque pour être le trésor de toute la vérité.

Mais il suffit d'un peu de réflexion pour con-

clure, du fait même de cette partieularisatioii et du caractère successif des conquêtes de la connaissance, que l'absolu de la vérité n'est pas une proie naturellement humaine. Car l'absolu ne saurait se décomposer et s'acquérir pièce à pièce, et ce quelque chose de sentant et de pensant dans la durée que je suis, ce quelque chose de successif, de composé, dont les diverses parties ne sont reliées que par les mystérieux phénomènes de la mémoire, n'est point en état de concevoir par soimême l'absolu de la vérité.

C'est pourquoi, malgré le respect qu'il faut professer pour les savants, on ne peut se défendre d'un mélancolique sourire à les voir s'enorgueillir un peu puérilement de leurs découvertes. Ils ont fait à coup sur de grandes choses. Il est beau d'avoir éludé l'espace, trompé le temps, reculé les frontières de la nuit. Pourtant, ce ne sont là — en face des vrais problèmes de la vie et de la mort — qu'amusettes, ou, pour employer le mot expressif de Pascal, « distractions ». En réalité, le télégraphe et le téléphone, la bactériologie et la lumière électrique nous détournent des vraies, des seules préoccupations légitimes, qui sont celles-là dont l'infini est l'objet. Il importe assez peu, en définitive, que nous vivions quelques années de plus ou de moins, avec un peu plus ou un peu moins de plaisir ou de souffrance : ce qui importe, c'est d'accomplir notre destinée, c'est d'aimer et de penser, c'est de rendre un grand témoignage de

notre humanité. Quant aux inventions pratiques de la mécanique et de l'industrie — quoiqu'elles soient des progrès réels si nous savons les employer vers le but suprême de la vie, lequel est hors de l'espace et du temps — elles ont eu le grand tort de donner aux passants trop de vanité et de pousser à toute outrance la vie individuelle.

Redoutables choses que les machines, ces créations contre la création. Je les admire en tremblant. Elles relient dans l'espace les portions les plus lointaines de l'humanité, mais elles ont fait que deux voisins sont devenus étrangers l'un à l'autre. On parle chinois à Paris et anglais à Singapour. L'idée de patrie commence à chanceler ; le xxc siècle la reléguera parmi les préjugés caducs. C'est la vapeur et c'est l'électricité qui ont fait cela. En supprimant la distance, elles ont supprimé la constance de la vie dans un lieu déterminé. Ni les peuples, ni les individus n'ont plus de centre; les peuples par ce que les toujours croissantes facilités des communications les ont uniformisés, les individus parce que la certitude de correspondre entre eux rapidement à travers toute la terre a séché les larmes des anciens adieux. Qu'importent les bons hasards de la naissance, les douces habitudes de l'existence commune? La vapeur nous sépare, mais l'électricilénous rapproche.

Il n'y a plus de centre pour le monde politique, plus de lieu distinctif où se tienne la balance

de l'équilibre européen. Ce lieu fut Rome, pour le monde romain, puis pour le monde impérial et papal. Aujourd'hui Rome est une ville américaine comme toutes les autres, avec une sorte de vaste musée des antiques « à ciel ouvert », dont les conquérants et les voyageurs ont emporté çà et là de précieux fragments. Paris a cru prendre la succession romaine et ça été le rêve de quelques années. Il n'y a plus d'Europe, il n'y a plus de parties du monde ; il n'y a plus que le monde, un grand tout composé d'innombrables individualités qui se coudoient sans même s'entrevoir, inquiètes, agitées, et chacune plus soucieuse des antipodes que des toutes voisines existences. Encore un coup, c'est la vapeur et c'est l'électricité qui ont fait cela. Si Paris et New-York sont deux villes plus semblables entre elles que n'étaient Athènes et Sparte, c'est qu'Athènes et Sparte étaient en réalité plus distantes l'une de l'autre que ne sont Paris et New-York. Et les individualités qui habitent ces villes modernes identiques ont entre elles aussi subi cette grande uniformisation. Nous pouvons le constater en regardant autour de nous — et c'est un mot que j'emprunte à M. de Concourt : « L'humanité s'en va des choses, » entendons : l'humanité personnelle. Nos maisons, nos habits et tous les accessoires de la vie quotidienne ont perdu le sens caractéristique. Sous de spécieux prétextes d'hygiène, d'ordre et de confort, surtout de célérité,

nos villes au cordeau sont devenues de monotones habitacles. Au plus vite! et nous sillonnons de routes carrossables jusqu'aux jardins citadins, — ces derniers vestiges d'une humanité moins fiévreuse, moins avide que celle-ci et qui dérobait volontiers à la folie de tuer le temps quelques paisibles minutes pour s'asseoir en plein soleil dans un lieu purifié par la respiration des arbres. On ne s'asseoit plus guère qu'en wagon, aujourd'hui. Et la vue s'ennuie au long d'interminables avenues, droites comme des colonnes de chiffres et bordées d'hôtels qui seraient bien disparates s'ils n'avaient pour trait d'union un égal mauvais goût. Cest à croire qiïun seul homme les habite tous ! Essayez de distinguer la porte d'un savant de celle d'un marchand! et tous deux se fournissent chez le même tailleur qui les asservit à la même mode ! En sorte, comme le disait avec l'accent délicieux qui lui était propre, Théodore de Banville, en sorte que, « Grâce à l'égalité du luxe « que nous avons tristement conquise, nous voilà « revenus au temps du paradis terrestre où il n'y « avait qu'un homme et qu'une femme : un veston « en vaut un autre, et la première dame venue, hon- « nête ou frivole, n'a pas plutôt dépensé trente u billets de mille francs qu'elle est mise comme « tout le monde et de façon à ne pas se faire re- « marquer. »

Or, cette identification de chacun avec tous, ce souci unique de la jouissance immédiate et du

confort, ce soin jaloux que nous avons de nous dissimuler les uns aux autres noire personnelle originalité afin, précisément, de ne pas troubler la jouissance individuelle de la vie, tous ces signes joints à la conception basse que la science vulgaire s'est faite de la vérité, ont compromis dans la plupart des esprits le sentiment juste de la civilisation, nous ramènent à un état de barbarie paisible, satisfaite, et, dans le mouvement perpétuel de la vapeur, à la lumière brutale de l'électricité, montreront bientôt à la nature épouvantée, sous nos chapeaux ridicules, la face cruellement béate du singe ancestral.

Admirez la merveilleuse indifférence de l'art qui, fondé sur un principe immuable, sert successivement et également le paganisme et le christianisme, dérivant de l'un vers l'autre, sans démentir son passé et utilisant au service de l'un les conquêtes qu'il devait à l'autre. Il change seulement de caractère. Il avait chanté la joie de vivre : il célèbre la volupté de souffrir.

C'est Marie Madeleine rencontrée par Jésus. Miraculeux symbole ! Elle riait, toute épanouie dans son insouciance et sa beauté, et voilà que le divin passant l'arrête, la regarde, lui dit deux paroles, et la courtisane jette ses fleurs, s'agenouille et pleure. Elle pleure depuis dix-huit siècles. — Les deux existences de Marie-Madeleine, c'est la vie ancienne et la vie moderne, toutes les Vénus heu-

reuses et rieuses et puis toutes les Madones douloureuses. Mais elle rhythme sa pénitence harmonieusement comme elle rhythmait safolie;elle est aussi belle dans le désespoir que dans le plaisir: et même, elle ne saurait du tout se passer d'être belle.

La Beauté, par son caractère de constance, peut seule servir d'assise solide au progrès humain. Mais elle a besoin de se sentir unie à la Vérité : et voilà que celle-ci perd les vieilles certitudes des religions précises ! Ce grand changement a jeté le monde dans un désarroi dont nous sommes les témoins et les victimes. L'art s'eiîorce de recréer un mysticisme sauveur en scrutant les secrets de la nature; d'instinct il appelle au secours vers ceux qui, de leur côté, cherchent le vrai, vers les philosophes et les savants. Mais ceux-ci manquent eux-mêmes d'assurance totale, expliquent le comment des choses, avouent qu'ils ignorent le pourquoi. Quand auront-ils achevé la conquête de l'Infini ? L'humanité ne peut attendre ! Elle a besoin d'affirmations : qui les lui donnera ? — Le salut est dans la main du Poète, cette main qui seule compte les pulsations et charme les douleurs du cœur universel...

Le désir de participer à la vie publique sans assumer l'obligation d'y tenir un personnage défini de parlementaire ou de fonctionnaire, la conviction qu'un écrivain lia pas le droit détre ou de paraître indifférent aux destinées de son pays et de son temps, qu'il leur doit la lumière de sa pensée et que, du reste, dans l'étude — à défaut de la pratique — des grandes affaires il trouvera des éléments certains de développement, furent toujours parmi les plus actives impulsions de ma vie spirituelle. Il semble que cette intervention delà pensée parmi les événements pourrait se produire de la façon la plus rationnelle, la plus légitime, la plus utile, dans les journaux, où Vinformation, malgré l'importance excessive qu'elle s'attribue, ne parvient pas encore à tenir toute la place. Mais, quoi qu'en disent les lois, la Presse n'est pas libre, et elle ne peut pas l'être. Gouvernementale ou d'opposition, elle est un instrument de règne ou de parti, et la conservation ou l'usurpation du pou-

voir Y occupe, non pas la conquête de la vérité. Indépendante, elle est la chose d'un homme, qui professe une « opinion » personnelle et ne permet pas qu'on s'en écarte.

C est donc du besoin de m' exprimer librement sur les grands événements de l'heure, sur leur signification sociale et leurs conséquences, que procéda la publication de ces Opinions.

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