DIALOGUE : UN VIEILLARD ET UN JEUNE HOMME
— Si j'estime notre époque un peu moins folle que le furent tant d'autres, c'est qu'elle a devant les yeux un but précis et qu'elle y marche droit.
— Et ce but?
— C'est la paix ! Cette paix que vous me reprochez d'aimer, et qui ne m'en semble pas moins être l'objectif naturel et légitime de la civilisation.
— Je te reproche, non pas d'aimer la paix, mais de l'aimer à tout prix. Tu me dis qu'on fait la guerre avec l'argent, aujourd'hui, et non plus avec la poudre. Or, comme il fallait autrefois beaucoup de poudre pour gagner les batailles, il faut sans doute aujourd'hui beaucoup d'argent... On ne devient point si riche sans qu'il en coûte cher à l'honneur. On ne fait point tant de dépense sans y laisser un peu de soi-même. L'argent est une valeur représentative de cinq éléments :
l'eau, l'air, la terre, le feu et ton âme. Quand tu auras vendu ton vin et ton blé pour guerroyer à ta guise, tes troupeaux et tes mines, il te restera ton âme, et tu la vendras, disant : Il ne s'en faut que de cette somme et nous aurons la paix, — et la paix définitive, — et elle n'aura coûté que de l'argent !
Et puis, détrompe-toi: la paix, non plus que la guerre, n'est un but. La paix et la guerre sont des moyens, des moments, des états. Le but, socialement et individuellement, le seul but de l'humanité, c'est le bonheur. Entends ce mot dans son sens le plus pur. Le Bonheur est fait de Vérité, de Justice et d'Amour : et, en ce dernier terme, essentiellement se suggère la Beauté, premier principe et dernière fin du physique et spirituel Amour. Au bonheur de l'homme ou d'un groupe humain, il se peut que tantôt la guerre soit nécessaire, tantôt la paix. Il se pourrait même que la guerre fût une condition initiale de bonheur. Vois : la recherche de la vérité est une perpétuelle lutte contre l'erreur, contre toute autorité, contre les passions ; le culte de la justice exige un terrible et constant effort ; quant à l'amour, c'est lui qui a suscité toutes les guerres et il n'est en soi qu'une délicieuse agonie. Mais ce sont ces trois sources de larmes qui forment en s'unissant le fleuve de la joie humaine.
Oui, la France est en train de vendre son âme. Je m'explique. Ce formidable budget de la
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guerre — qui fait la préoccupation exclusive du gouvernement et des patriotes — absorbe les meilleures forces physiques et morales du pays et lui a peu à peu inspiré le culte atroce de l'or, en quoi il s'est accoutumé à voir son seul salut. Qu'en résulte-t-il? L'apothéose du commerce, surtout du commerce d'argent, et de l'industrie, aux dépens de cet art et de cette science dont tu réserves le triomphe au prochain siècle. Mais c'est là qu'éclate l'imprudence. Quel exemple dans l'histoire, quel principe en philosophie te permet de croire qu'après avoir, une trentaine d'années durant, abaissé chez un peuple le niveau intellectuel en obligeant les esprits à s'employer dans un sens évidemment vil et négatif, tu pourras faire que ce peuple, tout à coup, se reprenne et s'oriente au positif, à la beauté, à la vérité? Comptons sur les mystérieuses ressources de la race, je le veux ; mais il faut bien compter aussi avec les faits acquis, avec les situations acquises. Les industriels et les banquiers se sont trop volontiers crus investis d'une mission providentielle et supérieure pour y renoncer aisément. Qui sera donc assez fort pour obtenir d'eux l'abdication? Et qui, du reste, osera la leur demander au moment où ils se seront conquis des droits à la reconnaissance universelle? Tout le monde, à ce moment-là, sera satisfait. S'il est vrai qu'un général vainqueur puisse nous menacer d'une dictature, le système — quelconque — qui nous aura rendu nos fron-
tières de 70 pourra se promettre une longue durée. Ce ne sera point du tout le règne du poète ni du savant. Rien ne pourra troubler l'orgueil triomphant de l'ingénieur et de l'agioteur, — et rien non plus ne pourra consoler le penseur désintéressé, dans sa solitude, convaincu que le monde, systématiquement, s'éloigne toujours davantage des grandes vérités naturelles sur lesquelles seules puisse se fonder le progrès vraiment humain, convaincu que rien n'est à sa place, ni personne, et que, pour une société paisiblement désorganisée comme est la nôtre, il n'est plus d'espoir qu'en quelque formidable cataclysme.
Oui, les empereurs et les rois auront beaucoup voyagé, cette année. Même l'immobile Chine s'est mise en mouvement, — et, soit dit en passant, on n'a pas, à mon sens, paru comprendre toute la portée de ce tour du monde du Céleste en la sarcastique personne du comte Li doublé de son perroquet : tu sais que, selon la fiction Jaune, tous les Etats de l'univers ne sont que provinces de l'empire chinois et, de la part du Céleste, le fait de traiter de puissance à puissance avec les empires, les royaumes et les républiques d'Europe et d'Amérique, constitue la plus extraordinaire des nouveautés. — Quant à Nicolas, son voyage de joyeux avènement a moins de quoi nous étonner. Guillaume II aussi a voyagé. Tout ce que nous savons de Nicolas, cest qu'il est comme toi-
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même épris de la paix. L'impérial pupille du général Danilovitch est un très aimable jeune homme. Il a été simplement et fortement élevé. Ce qu'il y a de plus caractéristique en lui est un singulier mélange d'étiquette et de sentimentalité qui convient assez à son âge et à son rang, mais qui ne semble pas permettre beaucoup d'ouverture aux familiarités démocratiques. Il veut être respecté. Dans des circonstances solennelles, il a plusieurs fois manifesté son dégoût de « l'arrogance ». Son plus cher désir est pourtant de se faire aimer. « Le peuple, a-t-il dit, tremblait devant mon aïeul Nicolas ; je voudrais, moi, ne pas lui céder en force de caractère, mais être aimé. » Il s'est choisi une belle devise : « Le tigre attaque, le lion se défend. » Au métier militaire il préfère un emploi plus intellectuel de l'activité et, des trois empereurs allemands, « l'empereur blanc, l'empereur savant, l'empereur voyageant », — ces expressions sont de lui — c'est le second qu'il aime le mieux. Il est possible que Guillaume II rêve d'être « l'empereur des eaux ». 11 est possible que Nicolas II se promette d'être « l'empereur de la paix ». Je ne sais trop si nous devons nous en féliciter.
— Au-dessus de la question d'argent, il y a la question politique. L'Allemagne n'est que trop puissante, telle qu'elle est : la Russie, à ne consulter que ses propres intérêts, devrait s'opposer aux ambitions germaniques...
— C'est possible. Mais la Russie ne peut davantage permettre ni l'écrasement de l'Allemagne, ni l'agrandissement « exagéré » — voilà un mot bien sensible et difficile à préciser — de la France. Les principes dynastiques et politiques nous en préviennent, et c'est là qu'il faut bon gré mal gré constater le caractère précaire de l'alliance entre une république et \ un empire. Contribuer à fortifier la république? C'est bien dangereux ! Ne peut-on toujours craindre que la France républicaine, délivrée de ses soucis extérieurs, soit prise de prosélytisme? Le prosélytisme ! Ce fut jadis son péché d'habitude. Est-elle bien corrigée? Ah! si la royauté existait encore chez nous !...
— Qu'arriverait-il ?
— L'alliance serait vraiment solide. Il est même impossible que le Tsar n'y pense pas et l'enthousiasme monarchique que Paris va lui témoigner demain ne sera pas de nature à le persuader que notre république soit inexpugnable. — Mais, ah ! si la Russie était une république !...
— Eh bien ?
— Les Etats-Unis d'Europe seraient bientôt faits !
— A votre tour de rêver.
— Peut-être. Ce rêve est du moins permis, puisque c'est le but manifeste et fatal de l'histoire moderne. Mais poursuivons.
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Au delà ou au-dessus de l'intérêt des dynasties et des races, il y a les circonstances. Prenons-en deux seulement : l'une individuelle et à titre d'exemple, l'autre sociale et foncière...
— Allez donc! Que vous aimez les procédés scolastiques, les classifications et les catégories !
— Et Tordre, et la clarté. — Je te parlais des ambitions maritimes, coloniales, de Guillaume. Il se pourrait fort bien qu'elles donnassent lieu à quelque conflit de l'Allemagne avec une autre puissance. On a beaucoup dit que la prochaine guerre européenne naîtrait hors d'Europe, des difficultés de toutes sortes qui accompagnent la délimitation des possessions blanches dans le continent noir ou en Asie. Si c'est la Russie qui se trouve lésée, elle nous criera rescousse et tu peux compter que nous marcherons. C'est l'éventualité la plus heureuse que puissent souhaiter nos patriotes...
— Permettez-moi de vous interrompre. Voilà la troisième fois que vous parlez des patriotes à la troisième personne, comme pour vous distinguer d'eux. Etes-vous donc un « sans-patrie » ?
— A mêler ainsi les questions, nous risquons de ne guère conclure. Ouvrons pourtant la parenthèse.
(Par instinct et par raisonnement, j'aime ma Patrie. Mais ce mot n'a pas pour moi le sens restrictif que lui infligent les amis de M. Deroulède. Comment un poète pourrait-il ne pas être pa-
iriote? Dans l'instrument même de son art la Patrie réside et vibre. Pourtant le poète parle à tous les hommes, et, tandis que « nos patriotes » fondent leur amour de la Patrie sur la haine de l'étranger, le poète fonde son patriotisme sur V amour de l'humanité entière, mettant et sa propre gloire et celle de son pays à travailler pour V humanité entière. « Nos patriotes » voudraient agrandir la France; c'est aussi le désir du poète, mais il ne se contenterait point comme eux d'un simple déplacement de frontières, provisoire et révisable à perpétuité. Son patriotisme n'est pas égoïste comme le leur. Il voudrait que tous les peuples concourussent à la réalisation de la perfection humaine et cessassent de croire ou de dire, chacun, qu'elle est dans le caractère qui distingue telle nation de toutes les autres... Mais vraiment ce sujet est trop grave pour n'être qu'incidemment et si brièvement examiné. Nous y reviendrons, quelque jour, à fond, dans un autre entretien, et nous étudierons, au point de vue individuel, la dignité du patriote, au point de vue humain, le rôle de l'idée de patrie dans l'évolution de l'espèce. Je te dirai seulement, aujourd'hui, que cette idée est devenue chez les peuples modernes à la fois une abstraction artificielle et une réalité injuste. Car, la Patrie, c'est un ensemble de droits et de devoirs qui ne devraient pas être séparés. L'idée de patrie, comme on l'a maintes fois noté, était, à l'origine, indissolublement liée avec l'idée de
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patrimoine. La patrie était la terre possédée par les patres, qui seuls avaient le droit d'être patriotes : c'est-à-dire de cultiver et de défendre leurs biens. Quand les Spartiates, attaqués de toutes parts, armaient les Ilotes, comme dans la guerre contre les Messéniens, les Ilotes étaient massacrés au lendemain de la victoire, de peur qu'ils ne prétendissent au titre et aux droits de patriotes parce qu'ils avaient combattu pour le patrimoine des Spartiates. Cette notion si claire s'est singulièrement obscurcie. On impose, dans notre monde moderne, les charges des patriotes à des gens qui n'ont pas le droit de les assumer puisqu'ils ne sont pas propriétaires.
— C'est uniquement le procès de la propriété terrienne que vous instituez ici. Il y a une propriété et des droits spirituels qui sont résumés dans le suffrage universel et que nous possédons tous.
— En admettant — ce que je ne t'accorderais qu'avec un sourire — que le suffrage universel ne soit pas une pure fiction et qu'il soit permis de dire de deux hommes, dont l'un possède des châteaux et le droit de voter, et l'autre, en tout, ce même droit de voter, qu'ils sont égaux, le seul fait des minorités importantes dont le vote n'obtient pas satisfaction me suffirait pour établir qu'un grand nombre de citoyens, soumis aux devoirs des « patriotes », n'en exercent pas les droits — et fermons, s'il te plaît, la parenthèse,)
Je reprends : l'éventualité d'un conflit entre la Russie et l'Allemagne est la plus heureuse que puissent souhaiter nos patriotes. Dans ce cas, en effet, nous pourrions compter sur notre alliée, et voilà pourquoi j'hésitais à me féliciter des dispositions pacifiques de Nicolas II. Il faudrait que son cousin d'Allemagne lui en fit, comme on dit, beaucoup et de bien noires pour que Nicolas prît le parti de se fâcher. Il est dommage — puisque la politique se compose de ces malhonnêtetés — que nous ne possédions pas de diplomate assez habile pour brouiller les cartes entre les deux empereurs. — Mais, au lieu de la Russie, supposons que la France ait avec l'Allemagne un différend colonial.
— La Russie interviendrait.
— Pour conclure pacifiquement la querelle, oui.
— Et même s'il y a bataille !
— J'en suis moins sûr que toi. — Venons à l'autre circonstance, à la circonstance sociale. C'est la plus grave. Nous y avons déjà touché, à propos de la guerre d'argent.
Chez toutes les nations du monde, à cette heure, le fond de l'âme populaire, c'est le désespoir. Les religions ne sont plus là, qui endiguaient le flot torrentiel des appétits inassouvis et promettaient le ciel à qui n'eut pas la terre. En vain la science nous assure qu'elle organisera dès demain l'humanité scientifiquement. C'est un engagement qu'elle a coutume de prendre à tous les tournants de la
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civilisation et dès que les religions tombent en déchéance. Voilà cent ans, pour notre compte, que nous attendons ses bienfaits : ils se résolvent en applications variées des forces de la nature à l'industrie, en quelques progrès de la chirurgie et de l'hygiène.
Et quoi? Ne devait-elle pas changer la face du monde? La face du monde est diangée, en effet, mais non pas en bien. La condition des misérables est pire — oui, pire ! — qu'elle n'était, il y a des siècles, car les savants et les riches, qui possèdent et gouvernent la terre, en ont chassé Dieu, l'art, la gloire et l'héroïsme, à ces quatre délicieuses idoles substituant la loi scientifique et l'argent. Les misérables, qui n'ont pas l'argent et qui ne comprennent pas la science, appliqueront, un jour, celle-ci (sous sa forme la plus claire : au plus apte ! au plus fort !) en s'emparant de celui-là. Déjà les banquiers louchent avec effroi vers leurs coffres-forts et les gouvernements tremblent de voir les constitutions se déchirer d'elles-mêmes. Moment d'autant plus formidable que cet état d'effervescence réelle emprunte à la fatigue des races un masque d'apathie qui fait rêver d'une fin de tout. Le hurlement d'un démagogue, l'éclair d'une bombe déchirent de temps en temps ces brumes de silence et de larmes, et puis elles se reforment et se referment plus denses que jamais sur le mystère de l'avenir. Pourtant, il y aura un réveil, dût-il être le suprême effort d'une agonie
sans retour. Que sont, au prix de cette tragédie dont déjà le décor est planté, vos comédies d'alliances, de salutations officielles et de réceptions fastueuses? Avant ou après l'événement qu'appellent tes patriotiques espérances, le jour que je dis viendra : avant, et il ne sera plus temps de penser aux frontières ; après, et il les effacera.
— Tout est bien. Les fêtes ont été belles, le Tsar est content, le peuple français aussi. Dismoi donc à quels poètes, à quels artistes on s'est adressé poui organiser cette grande représentation publique.
— C'est l'État qui a tout fait I Qu'ont à voir ici les artistes et les poètes?
— N'est-ce pas? Les notions les plus simples se sont à ce point obscurcies, dans notre atmosphère, que ma question t'étonne. Apprends donc ceci : les poètes, les artistes, disposant de la beauté comme — ma comparaison sera claire — les épiciers des épices, sont les vrais et les seuls ordonnateurs de fêtes. Quels poèmes merveilleux à faire que cette harmonie de bruits et de couleurs, sur une scène immense, avec ces deux acteurs, la foule et un homme ! Je crains, malgré ton lyrique récit, que le Conseil des Ministres, même aidé du Conseil d'État et de tous les Conseils municipaux, n'ait su que médiocrement l'écrire, ce poème de faste et de simplicité. Une
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Fête ! Joseph de Maistre disait à nos ancêtres de 92 : « Je vous défie de fonder une fête. » Ce catholique avait-il prévu que la République exilerait du même coup Jésus et Homère?... Songe pourtant, mon enfant, à ce qu'il eût pu être, cet admirable Paris, si ses maîtres avaient eu l'heureuse pensée de dire à un Puvis de Chavannes, ou à un Auguste Rodin, ou à un Stéphane Mallarmé, voire même au moindre Massenet (car tout vaut mieux que les gens de la politique) : Nous vous le donnons, faites-le digne de lui-même et des hôtes que nous voulons honorer.
— Je ne vois pas ce que ces hommes de génie ou de talent auraient inventé qui passât en splendeur le spectacle d'hier.
— Je ne suis pas dans leur secret. Mais seraitil si difficile de recourir aux principes qui eussent pu les inspirer? Il y avait trois partis à prendre : dire la vérité, la cacher, donner à la fête un sens supérieur.
— Dire la vérité? Ne l'a-t-on pas dite?
— A mon avis du moins, non !
— Et quelle est-elle donc?
— La voici : La visite du Tsar s'adressait à M. de Rothschild, c'était à lui de recevoir. Cette franchise n'eût pas manqué de grandeur.
— Vous plaisantez ! Et qu'entendez-vous par : cacher la vérité ?
— J'entends par là supposer que le Tsar venait spontanément, sans aucun calcul d'intérêt per-
sonnel, « voir » la France, pour laquelle il éprouve une sympathie profonde. Il eût donc été logique de la lui montrer, au lieu d'élever perpétuellement entre elle et lui les officielles barrières de je ne sais quel protocole, au lieu de le faire voyager dans une atmosphère de convention, où les Parisiens mêmes avaient grand'peine à reconnaître leur bonne ville. A parler vrai, Nicolas, dès l'instant qu'il a franchi les frontières de ses états, a vécu dans le mensonge, et Vienne, Breslau, Londres, Paris, sauf un peu plus ou un peu moins d'enthousiasme, doivent lui apparaître sensiblement sous les mêmes espèces. Mais il y avait un troisième plan, le meilleur : donner à la fête un sens supérieur.
— Expliquez-vous.
— Taine dit que, si un habitant de Sirius ou de Saturne 'descendait parmi nous pour nous demander qui nous sommes et quels motifs nous avons d'être fiers de notre condition d'hommes, nous ne chercherions pas à l'éblouir en déployant devant lui les ressources de notre industrie ni même de nos arts ; nous ferions la somme de notre expérience et de nos connaissances, et nous ne pourrions répondre au voyageur inconnu qu'en proférant devant lui les deux ou trois idées générales où se fonde toute notre certitude. J'imagine qu'une pensée analogue, dans la circonstance, pouvait susciter la forme et le fond de la fête à composer. Comme dans la sup-
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position de Taine, c'est un notable inconnu qui, mû par des mobiles complexes, mais, en tout cas, curieux de nous connaître, vient chez nous, d'un autre monde sinon d'une autre étoile, et nous demande qui nous sommes. Deux groupes d'éléments constituent le fonds de la vie individuelle et sociale d'un peuple : l'art et les lettres, la philosophie et les sciences. C'est là qu'il fallait s'adresser, pour y puiser la matière d'une grande fête historique. Et n'était-ce pas un cas unique, pour le gouvernement d'une noble nation, de donner, aux plus illustres esprits qui la composent, la parole? Voilà qui nous sommes, voilà ce que nous avons fait depuis cent ans, voilà dans quelles proportions nous avons contribué au trésor universel de l'humanité. Les lettres et les arts français, la philosophie et les sciences françaises ont fait ceci. Et puis, leur témoignage rendu, les nôtres eussent interrogé à leur tour, et la Russie en voyage eût riposté : Mes acquisitions sont telles, j'ait fait ceci. Quel dialogue ! Quel résumé d'un siècle ! Quelle forme dramatique de cette encyclopédie qu'au bout de chaque période de cent ans les peuples éprouvent le besoin de résumer !
— Mais le Tsar se serait joliment ennuyé !
— Tu l'estimes bien peu I Et crois-tu qu'il ait pris beaucoup de plaisir aux discours clichés d'avance qui lui ont répété mille fois les mêmes protestations de dévouement, de respect, de sympathie, d'admiration? Et songes-tu au magni-
fique monument résulté d'un tel unanime effort de l'élite française et russe? Collaboration grandiose des plus hauts esprits du temps, livre illustré par les artistes suprêmes et dont le Tsar plus tard, là-bas, à Pétersbourg, eût pu consulter à loisir, avec fruit, comme un sublime enseignement et comme le parfait répertoire de la vie conporaine en France, la part française. Que dire si les autres nations eussent suivi ou précédé notre exemple ! Œuvre immémoriale, écrite par des milliers de mains célèbres ! Et c'est la vraie gloire qu'une telle apothéose : le chef de l'Europe orientale, entouré de ses poètes, de ses philosophes, de ses artistes, de ses savants, la révélant à l'Europe occidentale après avoir écouté les leçons de celle-ci !
Il est vrai que la politique passait à l'arrièreplan. C'est de politique, je ne dois pas l'oublier, qu'il s'agit d'abord et ensuite. Je ne l'oublie pas, mais je ne le comprends pas. Plus j'y réfléchis, moins j'en conçois la possibilité, même. J'ai grand'peine à m'expliquer que des hommes vraiment raisonnables, c'est-à-dire connaissant les brèves bornes de leur raison, la fragilité de leur jugement, l'indigence de leurs certitudes, s'arrogent l'étrange droit et la pesante charge de gouverner leurs semblables, de décider quels sont les intérêts communs, quoi est mieux et ce qu'z'Z faut faire et ne pas faire... Cela est certainement nécessaire puisque tout ce monde l'accepte et puisque
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nous le supportons depuis très longtemps. Je prévois pourtant une époque où l'on parlera des gens qui « faisaient de la politique » comme nous parlons maintenant de ceux qui vivaient dans les cavernes.
— Vous voyez loin !... Mais, pour parler de notre temps, et sans contester ce qu'aurait pu avoir d'intéressant et de grandiose votre projet de fête, convenez avec moi que la part de l'empereur y eût été par trop faible.
— Ah ! race de serviteurs ! Vous avez trouvé mieux, et tout remplacé par un cri : Vive l'Empereur ! Ce cri sinistre a dû rajeunir de vingtsix ans la crapule bourgeoise. Je la soupçonne même d'avoir oublié qu'il s'agissait d'un étranger ; elle aura eu la joie d'une comédie de Rest auration et je crains fort, maintenant que le Tsar n'est plus là, qu'elle trouve bien terne la vie républicaine, bien « civile », bien fastidieuse... Vive le Président de la République !... Que c'est gris, pénible à prononcer, interminable ! Si l'on avait ouvert un plébliciste, hier, pour demander au peuple français s'il voulait de Nicolas pour Empereur, je parie que les oui eussent plu comme l'eau du déluge.
— Oseriez-vous?...
— Ne te hâte pas trop de t'indigner. Voici une assez suggestive petite coupure que j'ai faite, la veille des fêtes, dans un journal, il est vrai, monarchiste :