UNE IMAGE PATRIOTIQUE
(( On vend aujourd'hui, pour la première fois, « sur le boulevard, une image patriotique, certai- « nement appelée à remporter le plus grand succès « et à orner, pendant un certain temps, les murs « de toutes les mansardes de France. Elle repré- « sente au mépris du protocole — mais l'imagerie « populaire a de ces hardiesses à faire pâlir « M. Crozier — S. M. le Tsar passant en grand « uniforme de général français, et monté sur un « fringant cheval gris, la revue des troupes fran- « caises. Les étendards s'inclinent devant lui, et, « dans le lointain, s'érige sur un ciel du soir le « dôme éclatant des Invalides. Au-dessous, dans « une guirlande de chêne, les armes de la Russie u et celles de la France enlacées. »
Qu'en dis-tu ?
— Ce sont là des exagérations populaires qui n'ont rien de dangereux. Elles signifient seulement que tout le inonde en France, a compris l'importance, l'opportunité de l'alliance francorusse et c'est ce qui rend la personne du Tsar si sympathique aux patriotes.
— Examinons donc, maintenant, le résultat
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de tout cela, et ce qu'elle signifie, au fond, cette précieuse alliance.
« Ce qui fait solide et durable l'alliance de la France et de la Russie, écrit-on couramment, c'est que ces deux grandes nations sont désormais les deux mâchoires d'un étau entre lesquelles la Triplice se tiendra tranquille. »
Voilà, réduite à sa plus simple expression, la conclusion acquise ; et c'est-à-dire que l'état de choses actuel dont souffrent également et les patriotes, désolés de l'infériorité où la guerre francoallemande nous a laissés, et les hommes de progrès et de liberté, mécontents du système de haine qui régit depuis bientôt trente ans l'Europe, semble, au lendemain des Fêtes de l'Alliance, à jamais consolidé. Quel bénéfice réel y trouvonsnous? Je vois bien celui de la Russie. Je vois moins clairement le nôtre. Ah I notre extase devant le geste de Nicolas portant la main à son bonnet quand le Président lui désigna la statue de Strasbourg ! Mais quelle naïveté, si nous donnons à cette mimique un autre sens que celui d'un obligatoire effet de politesse, ou de théâtre ! Nous avons vu, dans notre récente causerie, l'intérêt de la Russie au maintien du statii-quo, l'amour très raisonnable et très raisonné du Tsar pour la paix, et, d'autre part, nous avons été amenés à conclure que l'Allemagne ne cédera jamais qu'à la force. Si donc il serait illogique d'espérer que Nicolas, avec un dévouement que nous sommes peu en
droit d'exiger ni d'attendre, sacrifie l'avenir de sa dynastie et le bien de son peuple à nos revendications nationales, le sens réel de la Fête ne nous apparaîtra point autre qu'une bruyante expression de notre lâche amour pour la paix à tout prix, pour cette paix à tout prix que je te reprochais d'aimer.
Etait-elle, du moins, nécessaire à la paix, cette alliance sanctionnée par des réjouissances où une nation soi-disant républicaine vient d'afficher son goût aigu pour le gouvernement personnel? J'en doute. Sans qu'il fût indispensable de l'entourer de tant d'adoration, le Tsar, de lui-même, ou empruntant la sagesse des vieillards qui le conseillent, eût bien compris qu'il devait son concours, je ne veux pas dire sa protection, à la nation qui lui permet de faire figure dans l'univers. On veille sur son coffre-fort !
Allons plus loin. Si tant d'abaissement était essentiel au maintien de la paix, c'est que cette paix est mauvaise et que mieux vaut la guerre.
Et le fait est : cette paix est mauvaise. Autant mourir de la main des soldats que vivre sous le pied des agioteurs. Autant disparaître d'un coup — si tant est qu'à risquer l'aventure elle ne puisse avoir d'autre solution que le désastre — que peu à peu, dans l'éclat que dans l'ombre, dans l'héroïsme que dans la lâcheté. Je te l'ai dit, je te le répète, cette s paix armée », cette « guerre d'argent » nous a déjà imposé le culte avilissant de
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l'or. Dût-elle nous conduire à la victoire, ce ne serait, si le régime se prolonge, qu'au prix de la vraie vie, de la vie intellectuelle et morale, dès au jourd'hui compromise.
— Il est du moins un sens que vous ne pouvez guère contester à nos fêtes franco-russes et à ces bruits d'alliance. La visite du Tsar, n'est-ce pas la reconnaissance solennelle, en quelque sorte la consécration de la République française, faite au nom de l'Europe par un puissant souverain ? On prétendait que la République n'aurait jamais d'amis : et voilà que le plus autocrate des empereurs lui fait la cour !
— La consécration? Parle mieux : la condamnation. Elle est condamnée, en effet, cette démocratie dont un autocrate n'a pas peur ! Et c'est qu'elle n'est guère républicaine, en vérité, cette République que flatte l'amitié [d'un despote. Autre, toute autre fut celle de 1792, et l'Europe monarchique trembla devant elle. Celle de 1896, oligarchie de banquiers, proie de tous les exploiteurs, n'a de quoi irriter ou décourager que les derniers apôtres de l'indépendance humaine et de l'honneur national.
— Que vous importe, puisque vous comptez sur la Révolution sociale pour résoudre tous les problèmes ?
— Je ne compte pas sur elle, mais je la redoute; je crains surtout que vous ne comptiez pas assez avec elle, vous autres. Si du moins
vous convenez, et il serait difficile de vous y refuser, que cette Révolution menaçante soit l'événement le plus grand de l'imminente histoire, ne penserez-vous pas que les chefs des peuples devraient se préoccuper d'elle avant toute chose? Quelle dérision de les voir sérieusement s'inquiéter de protocole, de les entendre converser de politique étrangère, quand la plus élémentaire prudence, comme le plus évident devoir, leur conseille de s'entendre, non pas tant internationalement que socialement, de songer au sort des individus plus encore qu'à celui des nations, de faire, au moins dans leur propre intérêt, les sacrilices que l'heure exige ! Mais non ! Quand les souverains s'entendent, c'est toujours pour resserrer les liens qui gênent la liberté individuelle. Il y a longtemps que Robert Walpole l'a dit — et cette parole célèbre ne sera jamais trop répétée : « Les intérêts des gouvernants sont toujours absolument contraires à ceux des gouvernés. » Aujourd'hui comme il y a cent ans, les souverains aveugles suivent machinalement la routine et l'ornière, pensant, comme un autre à qui cela réussit, que les choses telles qu'elles sont dureront bien autant qu'eux.
— Eh ! Que voulez-vous qu'ils fassent ? En veillant à l'avenir des nations, ne travaillent-ils pas au bonheur des individus ? Cette alliance, qui, quoi que vous en disiez, sauvegarde l'exislence nationale du plus libéral des peuples, est
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une solide assise du futur édifice social, et s'il nous coûte quelque effort, quelque sacrifice moral et matériel, n'en sommes-nous pas à l'avance payés par la certitude qu'il nous donne d'être utiles à ceux qui viendront après nous ?
— L'attitude de conseiller est toujours très périlleuse et encore plus ridicule. Il y faut donc beaucoup de courage. C'est pourquoi j'aurais aimé que quelqu'un se rencontrât, qui osât librement et hautement dire, au jeune homme couronné de la plus lourde des couronnes, quelques paroles dictées par moins d'apparente prudence que de réelle prévoyance.
— Il fallait donc vous lever pour les dire.
— On ne m'eût sans doute pas entendu et les marchands de panacées risquent de passer pour colporteurs d'orviétan. Je me suis contenté de griffonner à ton usage quelques lignes là-dessus. Imagine — cela te flattera — que tu es le Tsar : voici, chargé de te parler au nom de tout un peuple, en quels termes j'ose le faire.
Prince de la jeunesse,
En vous saluant de ce nom, je vous donne votre plus précieux titre et je vous indique votre jDremier devoir.
Vous entrez dans la vie par une porte éblouis-
saute. Les regards de tous les hommes suivent vos pas, et vos paroles et vos actes auront dans tous les esprits un retentissement sans fin. Or, vous arrivez à l'heure où l'humanité hésite entre tous les chemins. Les notions du bien et du mal se confondent dans sa conscience et dans sa mémoire fatiguées par une trop longue hérédité. Le geste que vous allez faire peut, avec une brusquerie divine, nous ramener à la vérité s'il est juste : il pourrait aussi achever de nous égarer, si vous-même, par quelque sublime sursaut d'intelligence et de volonté, ne savez pas échapper au mensonge.
Hors de date, vous détenez un pouvoir qu'à peine justifiait, très jadis, l'enfance de l'espèce. Des circonstances tragiques, en inaugurant votre avènement, vous ordonnent de réfléchir : les morts du couronnement et les massacres en Arménie, que les Français et les Russes n'auraient pas dû permettre. C'est de rouge que sont teints, à cette heure, les rayons des couronnes. Et partout autour de vous, très bas, si bas qu'il vous est difficile de le voir, on pleure, on souffre. Et rien n'est bien, rien n'est dans l'ordre, et la toute-puissance a perdu ses couleurs légitimes entre des mains qui n'unissent plus, comme celles de quelques Pasteurs des temps pourpres et bleus de la barbarie, tout l'esprit à toute la force. Les jours sont passés où les Rois, entourés des Prêtres, savaient, comme ils pouvaient. L'esprit a soufflé
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çà et là et choisi, selon des lois qui nous semblent hasardeuses et qui doivent avoir leur auguste raison, ses élus. Pour connaître le vrai, c'est pardelà les Sénats et les Conciles qu'il faut interroger, par delà le théâtre restreint de votre propre magnificence.
La puissance peut vous décevoir et la richesse vous manquer. Elles mentent toutes deux quand elles vous disent qu'elles suffisent à remplir l'horizon, qu'elles sont des buts.
Elles ne sont que des instruments, qui devraient rester souples et s'accommoder aux tempéraments divers que les lieux et les dates exigent. 11 n'est qu'un but et qu'un devoir : c'est d'être heureux. Votre bonheur, à vous, ne peut être que celui de l'homme et des hommes. Orientez-les au juste, à l'amour, au vrai. Travaillez à la perfection de l'individualité humaine. Education et décentralisation, voilà les deux termes du véritable progrès. Si quelqu'un s'arroge le droit de commander à ses semblables, il ne justifiera cette usurpation qu'à la condition de posséder le Secret de communiquer à tous les vraies lumières, qu'à la condition de rendre à la vie humaine ses destinées naturelles : en faisant succéder à l'action des forces mystérieuses qui, bienfaisantes en leur temps, ont groupé les unités humaines en des agglomérations maintenant mauvaises, puisque la haine y préside, l'action de ces autres forces, mystérieuses aussi, et qui seront bienfaisantes, à leur tour, en
dispersant ces foules qui s'étouffent et en donnant à chacun sa part de terre et de ciel dans la matière et dans la pensée.
Il est peut-être réservé à un autocrate d'accomplir l'émancipation individuelle en dédiant à cette grande œuvre les formidables forces qui sont dans ses mains.
Voilà ce qu'avait à vous dire, Prince de la Jeunesse, le peuple libre que vous venez visiter : en dépit de ses innombrables erreurs, il ne peut oublier que toute son histoire est fondée sur un idéal d'indépendance et de justice — et c'est en communion de cet idéal qu'il accepte votre alliance.
— Qui sait!... Je doute que le Tsar vous eût compris... Pourtant, si vous lui écriviez?
— Mon ami, la poste n'est pas faite pour les empereurs, et les idées, pour se répandre, prennent d'autres chemins que ceux de notre pauvre industrie. L'avenir, l'avenir prochain nous réserve de singuliers étonnements. Sans le savoir et contre leur volonté, les souverains eux-mêmes travaillent au grand œuvre de l'affranchissement individuel, universel. Les imprudents ! Rapprocher de cette démocratie française, qui parfois semble oublier son grand devoir social, mais qui a de si magnifiques explosions d'énergie, de dévoûment, d'amour, cette immense nation russe où fermente la révolte et qui est à coup sûr marquée par la logique de l'histoire pour fournir à l'Idée l'appoint du nombre !
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L'alliance franco-russe, la véritable, ce sera celle des peuples et non des gouvernants. Ceux-ci la préparent, et, à ce point de vue, moi aussi je les félicite. Mais ils ne savent pas ce qu'ils font. Il ne sait pas, le jeune homme oriental acclamé par la France, qu'il emporte la révolution dans les plis de son manteau impérial.
L'ESPBIT BELGE (1) (1899)
Incursion, unique, dans un domaine vers lequel je fus toujours vivement attiré : la Psychologie des Peuples. A constater, dans un pays, pourtant tout voisin du mien et en relations étroites avec lui, des différences spécifiques et profondes entre la famille humaine à laquelle j'appartenais et cette autre où je me sentais irrémédiablement étranger, ma curiosité s'était éveillée. Je notai celles de ces « différences » qui m'avaient paru le plus caractéristiques. Je voyais dans leur persistance, en un temps où sur V univers semble tomber une brume fatale de conformité et d'uniformité, un motif d'espérance : les races survivaient donc, en dépit des mêlées et des mélanges, et des mœurs, et des modes, et des lois, et chacune dans le grand concert, plus ou moins nettement ou confusément, continuait à jouer sa partie! L'huma-
(1) Bruxelles. Balat, éditeur.
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nité gardait, en ses profondeurs, la richesse inépuisable d'une infinie variété ! — Je concluais ce livre en conseillant aux Belges de « cultiver leurs différences », et je me proposais d'étudier ensuite, plus loin, celles d'autres peuples...
NOTES DENOUEES
Dix heures du soir ; octobre. — Bruxelles, gare du Midi.
Une vaste avenue de ville calme, opulente, gaie. Mille flammes illustrent les ténèbres d'automne, et les spacieux boulevards tentent le regard au loin de perspectives connues.
— Ai-je quitté Paris? Il me semble que j'y reviens.
Mais l'accent bon enfant et légèrement goguenard des officieux à basse chantante qui me réclament ma valise m'avertit. L'un d'eux m'a tutoyé, « sais-tu? ».
Des amis me guident, et tout de suite, comme il convient, nous entrons à l'estaminet. Comme il convient, dis-je, car, on me l'affirme, un verre de lambic ou de faro m'en dira plus long sur la psychologie de Bruxelles que ne pourraient faire en vingt leçons les professeurs des deux universités. Je crois ce qu'on m'en dit, et je fais mes dévotions au Gambrinus belge, en déplorant que le lieu — trop près de la gare — soit bien cosmopolite, où
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nous sommes assis, sans caractère local et plutôt « à l'instar ». Mêlés, autour de nous, les types des buveurs. Un, là-bas, près de la porte jaune où est écrit le mot, encore majestueux pour moi, cour. Un Flamand, tranquille, en compagnie de son verre de bière et de sa pipe, regarde, sans étonnement, les étrangers dont je suis, jetés là par le train de Paris...
Nous sortons.
Autant que l'heure me laisse voir, tout est français, par ici, sauf que — cafés, estaminets, brasseries, ^estaminets, restaurants, estaminets, bars, estaminets... — les établissements de mangeaille et de beuverie dépassent les proportions parisiennes.
La Bourse!... Je n'ai pas le droit d'être sévère, mais je me détourne, et bientôt m'apparaît cette merveille, la Grand'Place ! — L'Hôtel de Ville, la Maison du Roi, les maisons des Corporations et tous les détails charmants de ce décor unique, la tendresse et l'orgueil des Bruxellois. A cette heure tardive, dans l'éclat de l'électricité, quel enchantement ! Bien que la restauration s'accuse à la jeunesse des pierres et des ors, l'aspect général évoque les belles époques. Un accent d'autrefois sonne fièrement parmi ces tourelles, ces balustrades, ces aiguilles, sous les dix-sept arcades ogivales de l'Hôtel et par ses quarante-quatre fenêtres carrées et croisées, comme entre les meneaux et les colonnettes de la Maison ciselée. —
Face à face, les deux édifices perpétuent le dialogue célèbre du Peuple et du Maître. L'un et l'autre parlaient debout et ce ne fut pas toujours le Maître qui tint le plus ferme langage : toute l'histoire de ce pays.
Ah ! je rêve aux innombrables mains qui s'unirent pour harmonieusement assembler toutes ces pierres. La mise en commun des intérêts, des forces, cet idéal social qu'on nous offre pour avenir, mais I c'est le passé! avec une magnificence, au passé, que n'aurait pas l'avenir. Car, cette Maison du Peuple, cette Maison du Roi (qui fut, d'abord, celle du Pain), et, autour des deux monuments, ces autres Maisons collectives — des Brasseurs, des Tailleurs, des Imprimeurs... attestent la coalition des énergies qui les élevèrent. Et quel fut le trait d'union des énergies, quelle fut l'âme du labeur? A la beauté de l'œuvre nous devinons : — l'Amour. L'Amour... Je rêve maintetenant aux mains anonymes, tâcheronnes, aux mains les unes pour les autres étrangères qui bâtissent nos affreux immeubles, publics, privés, au travail mathématique et mécanique de ces pauvres mains, non pas associées, mais enchaînées ensemble à la même chaîne, par le besoin, par l'Argent. L'argent...
L'Amour, l'Argent... Beautés anciennes, laideurs présentes, menaces futures... ou tremblantes espérances. A Paris aussi je sais des coins de Passé qui parlent de grâce ou de grandeur,
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marqués d'art et de génie, tandis que toute la ville nouvelle n'est préoccupée que d'hygiène. Hélas, le Beau et l'Utile ! Hélas, le Progrès I
Laissons ; à d'autres heures ces graves Songeries...
Ma seconde journée bruxelloise a commencé tard. Comme elle a fini de même, elle n'en aura pas moins été de raisonnable durée. La nuit d'hier, après l'extase de délicieuse rigueur à la Grand' Place, a filé, je ne sais trop comment, par des rues bizarres — point parisiennes celles-là — d'Une Personne ou Haute — et que d'amples avenues vers le Bois de la Cambre 1 En sorte que, rentré un peu las, je n'étais pas levé depuis longtemps lorsque chanta le carillon.
Le carillon ! voilà qui serait, pour moi, nouveau, si je ne connaissais mon Nord-de-France, et j'ai pourtant voulu aller voir ce que j'entendais, bien que les cloches sonnassent, très faux encore ! des « airs » dans le goût de ce temps, romance et caféconcert.
Chemin faisant, la rue, par un clair midi sec d'automne, m'a plu, avec ses petites maisons propres, ses trottoirs nets, ses fenêtres ornées des rez-de-chaussée, ses innombrables estaminets et toutes cette « agitation calme » des choses, des bêtes, des gens, qui me semble, ici, très caractéristique. Chacun va son chemin, sans retard et sans hâte. Il n'y a pas de fièvre, comme à Paris, dans l'air. Et si tout de même les flâneurs se cou-
doient entre eux et se bousculent, ce n'est que pour le plaisir.
Il nie paraît qu'on examine les étrangers avec une certaine malice, sans malveillance et qui a de la bonne humeur. Je croirais volontiers que les étrangers se dénoncent par leur façon de regarder, qui attire les regards. Peut-être aussi, en ce qui me concerne, sommes-nous, mes cheveux et moi, trop longs. Le fait est que nous eûmes, auprès d'un groupe d'enfants, beaucoup de succès ; le rire de ces gamins était à la fois impertinent et si communicatif que je m'y laissai gagner. — Hugo raconte qu'à Verviers un petit Belge lui éclata de rire au nez : « J'en ai conclu, ajoute-t-il, que je lui semblais fort ridicule. » — Je ne fus pas fâché de citer ce précédent à mes compagnons de promenade : « Hugo et moi, » leur dis-je... — Du reste, un nègre, très petit, avec un paletot mastic et des gants bleus, requit tout à coup la curiosité publique et il ne fut plus question que de lui.
Et le carillon carillonne !
« Un carillon fin, léger, cristallin, fantastique, aérien, a éclaté brusquement dans cette nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étincelantes sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et spirituel (1). »
Ce couplet joli me revenait en mémoire et j'aurais bien voulu que l'heure lui rendît toute sa vé-
(1) Hugo, Le Rhin.
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rite. Mais je ne puis être sincère et dire que les sonneries de la Maison du Roi sont étincelantes et spirituelles, non! et quel dommage 1 Jeter de si haut des choses si basses ! Elever l'opérette au niveau des oiseaux et des nuages ! — On m'affirme que, vers le cœur du pays, les sonneries sont au moins plus justes, on me vante Alost...
Je n'avais jamais vu de près un carillonneur carillonnant ; celui de Bruxelles m'a très gracieusement accordé ce spectacle. — De musique, là haut, ou de musiquette, nulle ; à même le tympan, avec les outils de la foudre, c'est un martelage affreux, satanique, fou, meurtrier. J'imaginais, à l'entendre, le caprice formidable de géants puérils, s'amusant à éveiller dans le creux des antres retentissants la sonorité cassante et cruelle de pierres métalliques, à grands coups assénés d'énormes masses de fer ou de granit... Pourtant, le modeste héros de cette bruyante affaire est un homme petit, grêle. Il était émouvant à observer, dans sa stalle de pierre sculptée, frappant du poing, rhythmiquement et de toutes ses forces, les longues touches de bois dur. Métier rude et sans joie ; nécessairement privé du plaisir qu'il donne aux autres, à d'autres qui ne le voient pas, qu'il ne voit pas, l'artiste ne peut que calculer l'effet de son jeu, au loin, là bas où tout cet horrible tapage se résout en harmonies. C'est une façon de balistique et de mathématique. [ C'est aussi un excellent symbole du métier de l'homme de lettres...)
Soudain, comme le carillonneur prenait un temps de repos, montèrent d'en bas les vieilles syllabes, lentement psalmodiées, de la Marseillaise. Vite je me penchai au balcon, tout de suite le cœur battant un peu à l'idée d'une manifestation de compatriotes, —révolutionnaires exilés de France par les marchands qui confisquèrent la République : et je vis des drapeaux rouges... Une émeute ! — On me rassura.
Voilà, certes, entre le pays d'où je viens et celui où j'arrive, une différence qui a bien son prix. Ce drapeau rouge qui, chez nous, garde dans ses plis la réprobation de Lamartine et demeure interdit par la République française, est autorisé par le Roi des Belges. Aussi a-t-il perdu, ici, le sens redoutable qu'il conserve là-bas. Les Belges l'arborent à tout propos, comme ils chantent la Marseillaise : car ils se sont approprié notre hymne national ; je ne le leur disputerai pas. « Qu'un sang impur abreuve leurs sillons puisqu'ils ont écrasé l'orange sur l'arbre de la liberté »... Pour ce qu'elle a d'absurde, je voudrais que la Marseillaise ne fût pas française; pour ce qu'elle a de sublime, je la donne à l'humanité. — J'admirais gaîment que le linge et l'hymne couleur de sang se produisissent sous la protection de la police royale. Elle faisait une haie double, impassible, sur le passage des manifestants, vieux mineurs « jouant cortège » afin d'obtenir du gouvernement des pensions. Et, de fait, pas plus que les policiers, les manifestants
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ne témoignaient d'enthousiasme. Les uns comme les autres semblaient s'acquitter, professionnellement, d'une besogne plutôt fastidieuse. Quel poignant intérêt lui eût donné la moindre opposition venue d'en haut !
Ainsi me fut, sans retard, révélée la sagesse des gouvernants belges. Ce sont de vieux routiers. Ils savent que les mécontents, si on leur permet de protester, de crier, cèdent vite à la tentation, gaspillent dans ce vain effort toutes leurs énergies et cessent d'être dangereux. Au contraire, la colère qui se tait, qui rassemble ses forces dans l'ombre, est redoutable ; la haine s'exalte, la rancune s'exaspère dans le silence, et, ce silence même trompe ceux qui auraient dû le craindre ; ils apprennent tout à coup — ils ne la croyaient pas menacée — que la Bastille est prise. Hélas, la leçon de choses historique, la grande Leçon — la Grande Révolution — aura servi les intérêts de l'autorité plutôt que ceux de la liberté. Car il est manifeste que le Roi des Belges et ses ministres ont lu l'histoire ; et qui les en blâmerait?... — Révoltés, parlez tout haut, on saura ce que vous pensez ; et prenez le milieu de la rue, on pourra vous compter. Résultat : le drapeau rouge et la Marseillaise laissent calmes les petits boutiquiers. Les révolutions ne sont pas à craindre dans un pays où leurs signes n'effrayent personne...
J'en étais là de mes spéculations politiques, lorsqu'à l'improviste, sur leur suite et sur le cortège des
vieux mineurs, se mirent à grêler les premières mesures de la Brabançonne. Le carillon aussi manifestait, et cet employé de la Commune professait une opinion conservatrice. Les mineurs levèrent la tête et la Marseillaise, qui s'assoupissait, reprit, réveillée, mieux nourrie. — Cet amusant dialogue des deux Hymnes n'était sans doute pas du goût de tout le monde; je crus voir que les policiers à galons donnaient des ordres pour hâter le défilé. Deux minutes après, le dernier drapeau, docile, avait flotté.
On m'a dit, à propos de ce cortège, sur la force du principe d'association en Belgique, beaucoup de belles choses. Le nombre des Sociétés privées, dans la seule ville de Bruxelles, est considérable. On s'associe pour tout, pourboire et pour manger, pour se promener, pour entasser des francs et des cens, pour faire de la politique, de la littérature, de la musique, et pour pêcher à la ligne, et pour chasser au hanneton volant. On s'associe même pour rien, témoin le Cercle dit Le Taciturne, dont les membres, m'apprend-on, payent une cens par mot qu'ils profèrent: concours de silence !
On peut sourire ; ce goût de l'association, hérité du grand passé, a son aspect caricatural. Ce n'en est pas moins un signe évident de vitalité nationale. Il y a là des forces, qui ne sont peut-être pas employées aujourd'hui, mais qui sont prêtes pour demain. — Il y a là des forces.
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Bruxelles est particulièrement multiple.
Outre que les témoignages d'autrefois et d'aujourd'hui y sont pressés, heurtés, cette ville emprunte une diversité profonde au double fait d'être et le principal champ clos d'une lutte perpétuelle et sérieuse entre ces deux génies rivaux, le wallon et le flamand, et le point de rencontre (ou de séparation) des deux grandes nations que les accidents de l'histoire ont brouillées, la France et l'Allemagne. Wallonnie et Flandre, France et Allemagne : c'est un peu la même antithèse à deux différents degrés...
Plus française qu'allemande, croirait-on d'abord, allemande ni française, en réalité, Bruxelles reçoit les deux influences sans leur céder, sans les confondre, et leur ajoute le singulier rehaut d'une personnalité mystérieusement sauvegardée à travers les invasions séculaires. Mais la synthèse de cette personnalité est difficile à dégager, tant la matière où elle se dérobe a d'abondance et de complexité. — Et pourtant ! combien plus abondante et plus complexe encore, la matière parisienne ! D'où vient donc que de ce mot, « Parisien », tout le monde, vaguement ou précisément, sache le sens ? — « Bruxellois ? »
Le sentiment de la beauté civile, extérieure et des rues, moderne, est aussi compromis à Bruxelles qu'à Paris. Les bigarrures des maisons peintes, encouragées par de funestes concours de façades, attestent et, par une réaction mal comprise, exa-
gèrent jusqu'au délire le mauvais goût de l'époque. Il est perdu, le sens délicat, ancien, de l'ornementation sobre où la sagesse du propriétaire autant que la finesse de son esprit s'affirmait. La vanité d'un peuple riche, fier d'avoir conquis le luxe après l'indépendance, mais oublieux de ces deux grands principes, que le luxe réel est celui de l'esprit, que l'indépendance de l'esprit — seule précieuse — ne résiste pas longtemps à la tyrannie des besoins factices, engendrés par le luxe matériel, — s'exprime par l'excès d'ornements et de dorures qui caractérise son architecture actuelle. Cette passion de paraître, plutôt que d'être, multiplie les pignons, les complique de tours et de tourelles et de consoles et de festons qui détruisent l'unité de chaque petit édifice et font de l'ensemble d'une rue neuve le plus affligeant discord.
Et dire qu'il existe encore, pourtant, de vieilles maisons, çà et là, si expressives dans leur simplicité choisie !
Autant à dire des enseignes. C'est un art qu'à Bruxelles on veut renouveler. Il y a un peu partout des enseignes nouvelles. Je vois bien leur ambition. Je cherche leur caractère. — Et je viens d'admirer, sur la Grand'Place, le Cygne ! Auprès de tels modèles oser ceci, cela, femmes lourdes, en céramique, jaillies des murs, lanternes massives et chantournées, somptueuses de matière, indigentes de ligne, et qui n'enseignent rien du tout! — Et les enseignes nationales! Lions en
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foule, énormes, pas majestueux, hirsutes, pas fauves, lions-matous, lions-toutous, moins intéressants que les pauvres toutous-dadas — vivants
— des petites voitures ! — Et les affiches I La folie des affiches illustrées ! Elle sévit ici, oui, et les collectionneurs aussi sévissent...
Non, ce n'est pas à Bruxelles que s'accomplira
— si la vérité ne se substitue pas bientôt aux mensonges dont on vit, dont on végète à Bruxelles comme à Paris — la réconciliation désirable du Beau et de l'Utile. A Bruxelles comme à Paris,
— comme partout, je le crains, — sauf quelques débris de Passé, rien n'esl à regarder, — que les nuages et les visages.
On me montre le Palais de Justice? babylonien.
— N'est-ce pas que c'est grand?
— Ca danserait dans Sainte-Gudule.
Alors, puisque je les aime, on me promène d'églises en églises, vieilles, conservées, restaurées. Soit. J admire sans espoir ces témoins de pensées abolies. Ils sont condamnés. Ni leur beauté, ni notre piété ne les sauveront. Ils n'ont rien à dire aux âmes contemporaines. Le respect de ce siècle les insulte, fait de pitié. Le siècle prochain s'épargnera la peine de resceller les pierres touchées par les années. Je ne sais si on fera du nouveau. On cessera de faire du vieux, — on cessera de mentir et ce sera un progrès. — Pour l'heure nous sommes en plein mensonge. Est ce qu'on ne parle pas de
RESTAURER LE PaRTHÉNON ?
NOTES DENOUEES 165
En tant que passé, laissons le passé périr. Ne lui demandons que ce qu'il recèle de futur. C'est le présent qu'il importe d'organiser, c'est le principe moderne de la Beauté qu'il faudrait trouver. — Mais vous ne le cherchez pas, et, entre votre Palais de Justice et notre Tour Eiffel, je comprends trop bien que les passants (qu'ils sont pressés ! où vontils?) s'obstinent à ne regarder que le guidon de leur bécane...
Samedi.
C'est grand jour de reloquetage et j'admire reloqueter.
La posture des femmes astreintes à ce rite est joviale ; le front en bas, la croupe en haut. L'ardeur qu'elles y mettent sent la passion. Il ne faut pas nier que la propreté du trottoir, en Belgique, soit nationale. Un rite, oui ; une passion, oui. D'un geste suret vif, la Flamande plonge dans l'eau vite noire la loque, puis, se baissant, tout autour d'elle en frotte le trottoir, ce pendant qu'elle marche à petits pas rapides, à reculons, sans rien voir que les quatre mètres de son seuil et les taches qui le souillent. Que la rue sera reluisante à midi ! J'ai quelque pudeur à mettre les pieds où ces dames ont mis les doigts. Mais je garderai longtemps dans ma mémoire cette gaîté bruxelloise de la rue fleurie de grasses fleurs humaines, de tous ces reins ronds sous le jupon court, de ces abondances ingénues qu'on pourrait, dans l'humble posture des travailleuses, prendre pour les sommets natu-
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rels, logiques, de leurs plantureuses personnes...
Le Manneken-Piss. — Il fallait bien...
Au point de vue esthétique — quoique la statuette du petit pisseur ne soit, mais du tout, une œuvre d'art — il est spirituel, ce motif de fontaine, — comme, près de la Grand' Place, le Cracheur, — comme cette figure de femme, sculpture improvisée pour les fêtes du troisième mariage de Philippe le Bon, laquelle « jeta par la mamelle hypocras autant que le souper dura ». Tous trois motifs excellents à chefs-d'œuvre hydrauliques...
Et vers le soir, comme nous renoncions à la promenade, je m'émerveillai soudain du paysage.
Par une large ouverture entre deux maisons, sur la gloire des champs où se couchait le soleil, je voyais planer le drapeau belge, tel — qu'il devrait être, tricolore ainsi : bleu d 'ardoise, rouge de brique, vert de pré. Et la Romance de Paul Verlaine, ici même écrite, chantait dans mes souvenirs :
Dans les prés le vent cherche noise Aux girouettes, détail fin Du château de quelque échevin, Rouge de brique et bleu d'ardoise, Vers les prés verts, les prés sans fin.
J'eus le loisir de voir, au long de cette soirée, boire, piper et danser, d'écouter rire et chanter des Flamands, des Flamandes. Il m'était presque agréable de ne pas comprendre ce qu'on disait et
d'en chercher le sens général dans les yeux, sur les lèvres. Cette langue que j'ignore, à la fois brusque et grasse dans ses sonorités, a une saveur étrange pour mon goût de latin du nord né dans des brumes d'eau douce...
Et quand ce fut la nuit vraie, nuit de kermesse à l'estaminet aux volets clos — ah ! Teniers, Rubens, que vous êtes fades et « nobles »! — je pris plus de plaisir qu'il ne conviendrait (n'est-ce-pas ?) de l'avouer, à l'obscénité bénévole, bonhomme, familière et familiale, parfaitement candide, des mimiques et des gestes, aux sauteries sur place en cadence malgré le tangage de l'alcool, à la brutalité formidablementexquise de cette gaîté comique jusqu'au tragique et d'une si épaisse, si seule animalité qu'il en émanait une invincible certitude d'extraordinaire Beauté...
On me parle d'étranges fêtes de femmes que je ne verrai pas, puisque les hommes n'y sont jamais admis, mais qui font rêver, kermesses d'ivresse et de lubricité, aux antiques thesmophories. Pendant qu'on me fait ce conte, je poursuis d'un regard attendri deux jeunes filles aux longs blonds cheveux où des ardeurs de cuivre éclatent parmi la douceur des moissons. En causant, graves, devant leurs vieux parents, elles vont, sérieuses, recueillies, toute la pureté du ciel dans leurs larges yeux bleus.
— Se détourneraient-elles si Manneken-Piss descendait de son socle ?
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On me répond :
— Non.
... A Bruxelles, les maisons ne sont pas hautes, on pourrait voir le ciel ; mais il faudrait le regarder.
... Le Bruxellois est brusque et lent, bavard et taciturne, sérieux et goguenard. Ce qui est anormal, il le remarque pour en rire. On rétonnerait difficilement. Pas démonstratif. Même aux heures d'apparent abandon, il se garde, ne dit que ce qu'il veut dire. Très nationaliste, jure qu'il se fiche de la patrie. En tout, un peu contradictoire et double, ou plutôt composite...
Une femme — telle m'apparaît Bruxelles — dont la beauté a trente ans, le cœur quinze, et, l'esprit, que de siècles ! Elle est fière sans pose et n'a pas choisi son altitude. Ses habits de fête, elle les porte avec orgueil ; ses habits de travail, avec aisance. A l'ombre de sa forêt, on l'a bousculée, jadis, et saccagée, la belle lille ; la bonne fille n'en garde point de rancune. Troussée mille fois et détroussée, il lui en est resté, chaque fois, le souvenir seulement d'avoir été aimée.