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Par l'intensité sincère de son Humanité, par sa communion perpétuelle avec les essences éternelles des choses et par le sens prodigieusement subtil qu'il a de la simplicité, ce poète à ceux qui savent l'aimer procure la sorte âpre et flatteuse de joie spirituelle qui témoigne qu'une Beauté nouvelle est révélée.
Mais cette beauté ne se communique point aux inattentifs ; elle n'est point « plaisante » puisqu'elle est « neuve », puisqu'elle n'est encore — dût-elle jamais l'être! — une familière idole de la foule; puisque, pour comprendre cette révélation, il faut d'abord écarter toute préférence d'habitude ou d'éducation. Sa simplicité même rebute le grand nombre, car elle n'est qu'un glorieux effort de dessiner par ses nuances, de préciser par ses harmonies les plus intimes, les plus proches (spéciales, et c'est dire, pour la majorité des hommes, les plus lointaines) l'Idée.
(1) Vanier ; Messein, successeur.
Avec un poète tel que celui-ci, absolu — ou maudit, comme il dirait lui-même, — tout beau premier lecteur, s'il veut jouir pleinement de l'œuvre, ne doit pas rêver de l'entreprendre au hasard et tout de suite : à qui vient des brutalités de midi les douceurs du clair-obscur sont des ténèbres, et comment pourraient des oreilles assourdies par de confuses clameurs entendre une gamme mineure? Il faut l'interruption des soucis bruyants, le silence, les paupières baissées — une initiation, pour peu à peu se faire à l'atmosphère du poème, apprendre à ne rien perdre des détails afin de saisir l'ensemble et bientôt se complaire avec l'extraordinaire artiste aux surprises successives de suggestives méprises.
N'est-il pas admirable que, malgré tant de délicatesse, Paul Verlaine ne soit pas inconnu entre les poètes? Car il est, en dépit de l'injustice contemporaine, en dépit même de lui-même — nul moins que lui ne soigna sa gloire — l'objet d'une curiosité bien ou malveillante, — mal plutôt, il est vrai. Pourtant, sauf, sans doute, de cette rare portion du public, la plus petite, la plus exquise aussi, l'œuvre du poète est inconnue : mais partout, on s'accoutume à saluer d'un étonnement hostile son nom, qu'environnent des légendes.
Peut-être est-ce, de la part des gens, la plus décente attitude et la plus désirable. On n'y prétend rien changer. On veut seulement peindre ce poète,
faire l'analyse de son œuvre et indiquer comment s'y spécialise le génie moderne.
Au lieu de l'être en témoin, comme c'est le rôle des écrivains seulement artistes, Verlaine est moderne en héros. Son œuvre et sa vie se confondent en l'action dramatique d'un seul réel personnage aux prises avec des fantômes dans des décors changeants : le poète et les spectres de ses passions. Son œuvre n'est que l'ombre de son âme.
De toute nécessité faut-il donc, pour entendre ce poète, connaître cet homme — connaître sinon l'histoire de sa vie intime, une intense tragédie que l'œuvre nous livre au jour le jour des joies et des douleurs, au moins sa vérité individuelle d'âme et de visage.
Plus violemment jamais, certes, visage humain n'exprima l'appétit de toutes les inconciliables jouissances. L'impossibilité même de les concilier est virtuellement abolie par la contradictoire construction de cette étrange tête où les instruments de l'activité matérielle et ceux de l'activité spirituelle obtiennent, les uns et les autres, un extrême développement : un front très haut, très large, qui domine comme un dôme tout le visage assis carrément sur de puissantes mâchoires, — un front de cénobite rêveur, un front façonné aux amples tkéologies — des mâchoires de barbare, faites pour assouvir les plus voraces faims. — Cet antagonisme de l'esprit et de la chair, cette si vul-
gaire caractéristique humaine qui se rehausse en Verlaine par l'intensité, c'est l'explication de toute son humanité : sa raison et son instinct ne cessent de réclamer chacun sa part, impérieusement, et, la part de chacun, c'est seulement tout ; la raison et l'instinct s'érigent en maîtres absolus, sans souffrir ni change, ni partage, ni retard, — les autres traits l'indiquent: anguleux, comme précipités. Et c'est une bataille abandonnée aux hasards des batailles par la volonté débile, car le menton est bref, presque fuyant, sans guère de prise pour le dessin, tandis que le nez — court et large, aventureux comme un nez de Pierrot — reste indifférent, et que les yeux, clignotants parfois pour soudain éclater profonds et noirs, abusent de leur licence de luire vers en haut et vers en bas, aussi volontiers s'illuminant aux clartés du plus pur mysticisme qu'aux ardeurs des plus sensuelles amours.
Cette sorte d'unité double de Verlaine — car il est tout entier dans sa raison comme il est tout entier dans son instinct — se déduirait (toute puérilité risquée) de deux ressemblances qu'il évoque: Socrate et Bismarck. La Spéculation et l'Action. Et n'est-ce pas un « spéculatif actif? » N'est-ce pas dans la vie qu'il cherche la solution du problème de la Vie? Est-ce autre chose,- son œuvre, que le retentissement immédiat et direct de ses passions? Il trouble et confond les deux domaines : ce sont ses nerfs et son sang qui spé-
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culent, c'est son esprit qui agit. Il fallait donc qu'il eût ce front vaste du maître de Platon, avec les yeux vifs et petits etle nez presque épaté, et il fallait aussi, avec sa construction massive, l'expression volontaire et concentrée (innamovably centrée, dit Emerson) du chancelier de fer, — comme à un homme instinctivement rué à maîtriser l'action et rationnellement voué à régner dans l'empire des esprits : mais, par une suprême logique, le menton dominateur de l'homme d'Etat manque au poète, comme à un homme étranger aux ambitions, aux affaires, assez occupé du drame personnel où il joue le principal rôle, comme à un homme rapide et tendre, incapable de vouloir longtemps la même direction et tour à tour tout entier asservi à ses mâchoires ou à son front.
Que — tel — Verlaine soit extraordinairement beau, ceux-là le comprendront qui savent que la Beauté humaine — du moins la moderne beauté humaine — consiste en une certaine harmonie des traits avec leur expression, qu'il n'y a point de type de Beauté, que la Beauté moderne est de physionomie bien plutôt que de traits. Ceux qui savent cela comprendront qu'on parle de l'effrayante beauté d'une tête sans grâce et de traits notoirement irréguliers. — Il y a de l'orgueil physique dans cette tête, une inconsciente fierté de sa force, une « force de la terre », comme disent les Russes. Et l'intensité de l'expression, qu'elle soit de violence, de douceur, d'espoir, de renoncement!
C'est toute une synthèse d'humanité, mais — notons ce point essentiel — c'est l'humanité d'un homme, si viril qu'il soit, resté enfant, resté rebelle aux appels sur les hauts chemins de pure spiritualité et qui voudrait, en dépit des vocations mystiques d'une part de son être, s'en tenir aux joies des sensualités puériles.
L'âme d'un immortel enfant, c'est, en effet, l'âme même de Verlaine, avec tous les bénéfices et tous les dangers d'être cela : avec les prompts désespoirs facilement distraits, les grandes gaietés sans grands motifs, les défiances et les confiances excessives, les volontés tôt lasses et les sourds et aveugles entêtements, — surtout, avec le perpétuel renouveau des impressions dans l'incorruptible intégrité de la vision, de la sensation personnelle. Les années, les influences, les enseignements peuvent passer sur un tel tempérament, et l'irriter, et le fatiguer: le transformer, jamais — jamais même seulement altérer cette unité particulière qui consiste en une dualité, en le partage de ses forces au goût du mal et à l'adoration du bien, — ou plutôt, en cet antagonisme, déjà noté, de l'esprit et de la chair. Les autres hommes « arrangent » leur vie, prennent un parti, suivent une route : Verlaine s'attarde à ce choix qui lui semble monstrueux, car, avec l'intégrale naïveté de l'irréfutable vérité humaine, il ne peut se rendre, si forte que soit la doctrine, si pressante que soit la passion, à la nécessité de sacrifier l'une à l'autre, et de
l'une à l'autre il oscille sans repos. — Or, toujours plus urgent se fait le choix à mesure que « le temps mange la vie » (1) ; cependant qu'on tergiverse « Dieu parle, il faut qu'on lui réponde » (2) ; les baisers et les combats ont tout dévoré, les faux beaux jours ont tout ravagé,
Et vraiment quand la mort viendra, que reste-t-il?
Et le « cœur enfantin et subtil » (3) se consume à l'effervescence de l'initial désir exalté par le temps, et qui affirme par son propre fait l'irresponsabilité de son audace :
Avec l'irresponsable audace d'un Hercule Dont les travaux seraient fous nécessairement.
Elle est quoi, cette audace, sinon l'élan naturel d'un esprit et d'un corps se sachant dédiés aux Joies, aux Douceurs et les cherchant avec cette sorte d'aveugle clairvoyance, cette frénésie primitive de l'Absolu, signes d'éternelle enfance? Mais, tandis que le cœur se consume, la. volonté s'use, entamée par un effort déjà long de vivre, corrompue par une déjà longue succession de défaites ; elle laisse l'imagination s'éprendre à des rêves d'horrible beauté, fût-ce à la chimère de rompie enfin le duel du Mal et du Bien en idéali-
(1) Baudelaire.
(2) Musset.
(3) Verlaine.
sant le Bien dans le Mal (1). Et bientôt l'âme errante, l'âme chavirée, se désabusant même de ce dernier leurre, serait à la merci des bouillons de la bile et des vapeurs du sang, si, de temps en temps, les coups de foudre de la Douleur ne lui faisaient une rédemption. Suscité brusquement alors de sa torpeur mortelle, le poète s'agenouille et prie, et si la vieille folie le sollicite encore aux vieux errements et lui murmure :
N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme, Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil?
il lui répond, détourné d'elle vers le soleil mystique :
Sagesse humaine, ah ! j'ai les yeux sur d'autres choses !
A ce mode de vivre de crises, au moins gagnat-il d'ignorer l'ennui. Le chagrin, la tristesse, le désespoir même et jusqu'à la douleur langoureuse qui pleure comme il pleut, soit : mais l'ennui, c'està-dire la paresse ou l'impuissance de jouir et de souffrir, le vide du cœur? 11 n'a pas eu le temps I
Pourquoi un tel homme écrit, le lecteur des précédentes pages le dirait pour nous : par activité vitale, comme il aime, comme il lutte, pour s'ajouter un domaine où prolonger le retentissement des baisers et des combats.
(1) Crimen Amoris.
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Il est imprévu qu'un mot de M.Taine (1) à propos de lord Byron semble avoir été dit pour le poète de Sagesse :
« A défaut d'actions, il avait les rêves et il ne se réduisait au rêve qu'à défaut d'action. »
Verlaine écrit « par trop plein, par passion, par entraînement » comme Byron ; mais tandis que celui-ci prétend se fuir en ses vers, c'est soi-même que Verlaine cherche à poursuivre, à retenir, — soi-même et les prétextes de ses joies, de ses douleurs. Il doit donc écrire nécessairement, comme il vit, et c'est comme il vit aussi, fiévreusement, qu'il doit écrire.
Cette observation détermine et l'objet et le procédé de son art.
Quel autre objet pouvait élire cet exclusif amant de la vie que la vie elle-même, et la vie telle qu'elle est, faite du goût de jouir et de la peur de souffrir, de l'idolâtrie des apparences et de l'adoration de l'au-delà, la vie même médiocre et qu'il aime pour ses médiocrités mêmes, pour ses grâces précisées, fatales, finies, déjà vues, mais qu'il rénove? Son atmosphère est de passion vitale : comment échapperait-il à son atmosphère? Et c'est peut-être comme un ragoût à cette passion qu'il y ajoute l'horreur du péché. Mais à cette horreur il s'est pris, et maintenant il porte le poids du ciel bas et lourd, rétréci, déleint, pétrifié, des basiliques aux
(1) Histoire de la Littérature anglaise.
VERLAINE i 5
symboles défunts, de ce ciel de sacristie — hélas 1 — où la peur seule heurte et brise les ailes de la pensée qui s'y dilatait dans l'aube du Moyen Age ; quand les pluies de ce ciel, plus large alors et plus bleu, faisaient lever en foule, du jardin de la terre, ces fleurs spirituelles, les âmes des saints et les génies des docteurs. Quoi qu'il fasse, le poète ne peut rajeunir ce ciel désenchanté; emporté par sa nature aux extrémités, comme il oscillait des voluptés aux renoncements, il oscille encore, dans le renoncement même, des plus rebutantes sécheresses jansénistes aux plus molles langueurs molinistes, il ne fait pas difficulté de s'avouer qu'il est à l'étroit dans cette heure « d'esprit charnel et de chair triste », une instinctive récurrence lui sourit vers ce Moyen Age où il eût dû naître ; et de l'angoisse de ne pouvoir se maintenir dans une fixe contemplation des choses éternelles sa poésie, comme sa vie, se laisse rentraîner aux pourchas des belles choses qu'on ne voit pas deux fois...
Victor Hugo se vanta d'avoir mis un drapeau rouge au vieux dictionnaire et révolutionné la poétique française. La langue classique vivifiée par l'introduction du mot propre ou pittoresque, le vers classique déroidi par l'enjambement — voilà au fond toute cette révolution : encore faut-il convenir que le bruyant ennemi des monotonies anciennes donna l'exemple de monotonies nouvelles — tel le sempiternel adjectif par quoi débutent trois fois
sur dix les seconds hémistiches de ses alexandrins. D'ailleurs, resté, dans la poétique hugolienne, la seule infraction à l'antique symétrie du vers, l'enjambement n'est qu'une inutile et désagréable cassure qui semble démentir l'hypocrite
— car seulement apparent — respect de la césure.
— Contre ces plus sonores qu'efficientes audaces, semble-t-il pas qu'Alfred de Vigny, du haut de sa tour (plutôt de bronze que d'ivoire) protestait, sans phrases, sans aucune préface-de-Cromwell et seulement par ses vers d'essence plus romantique et d'ailleurs aussi et pourtant plus classique que les vers d'Hugo? — Ainsi toujours, dans les progrès de cette révolution de la poétique vers son expression dernière, se maintient l'équilibre au moyen d'un calme duel, inaperçu des contemporains, entre deux très divers poètes. Ainsi, plus tard, Baudelaire et Sainte-Beuve. Sainte-Beuve subordonnait toute loi du rhythme au désir d'exprimer un sentiment de modernité très individuelle et descendait volontiers au plus pédestre sermon, à cette infiniment curieuse prose rimée que strie çà et là le rare éclair du plus admirable vers. Baudelaire, au contraire, conserva l'amour du Vers pour le Vers, pour l'être organisé et personnellement vivant qu'est le Vers. La forme choisie par chacun convenait, certes, au tempérament de chacun, mais ils se partagèrent la vie humaine, ne l'ayant tout entière ni l'un ni l'autre, avec ses heures de grandeur, de passion, de déses-
poir et de rêve — les heures de Baudelaire — et avec ses heures de relâche, d'intérêt aux petites choses, de douceur et d'atonie — les heures de Sainte-Beuve.
Grâce sans doute à plus de simplicité, un poète qui « vit » son œuvre au gré de sa vie devait les unes et les autres également connaître. Pour Verlaine, le Vers demeure le Vers, l'être intangible et frémissant dont il avait appris des maîtres forgerons Leconte de Lisle et Banville, et Baudelaire lui-même, à forger l'armure, et quelques-uns des plus célèbres alexandrins qu'on citera dans vingt ans seront de Sagesse. Mais bien plus hardiment que Sainte-Beuve, dans le même but et avec un plus profond sens de la modernité, il l'assouplit, le détaille, ce vers, quand il faut, selon les nuances du sentiment à rendre et selon de logiques lois nouvelles, — chez lui seul logiques. L'enjambement devient nécessaire et très harmonieux, secondaire, toutefois, — avec les multiples déplacements de la césure, les allitérations notant et scandant le nombre, les assonances troublant délicieusement le vers de mineurs échos où l'éclat majeur, l'éclat de cor ]de la rime perd sa brutale importance, avec aussi l'emploi de ces rhythmes boiteux dont la symétrique absence de symétrie est une harmonie de plus, dans tout ce très artistique désordre...
Banal comme l'Amour, la Mort et la Beauté, Marbre pur envolé de bannières de soie, Au geste du poète un temple se déploie Où s'essore en amen toute l'humanité.
Banal comme l'Amour, la Mort et la Beauté, En cris d'ivresse, en fleurs de feu tonne et flamboie Sous des nuages d'or fauve un jardin de joie Où s'exhale en désir toute l'humanité.
Graves processions et vagues théories,
Des bosquets radieux aux voûtes assombries
Va priant et riant toute l'humanité.
Et vers le ciel penché sur cet éternel drame, Banal comme l'Amour, la Mort et la Beauté, Monte l'accord d'un psaume et d'un épithalame.
Le Poète au penchant de sa destinée S'arrête et contemple l'avenir obscur.
Déjà le soir de sa mourante journée Monte parmi la vieillesse de l'azur.
Comme Dante, a-t-il quitté la bonne voie, Celui qui mieux que tous connut le secret Des hymnes splendides d'amour et de joie, Comme Dante, perdu dans l'âpre forêt?
C'est à peine si la mort est plus amère Que cette forêt d'épouvante et de nuit Qu'emplit le sanglot de la chère chimère D'autrefois, fantôme déçu, qui s'enfuit.
Ah ! que les routes claires se sont éteintes Depuis que, dans l'aube, on partit pour là-bas Où brillait au sommet des montagnes saintes Une Rose en prix de glorieux combats !
Une Rose éblouissante, comme un astre Dans un ciel promis aux combats glorieux ! Quelle faute, hélas I enfanta quel désastre Dont s'enténébrèrent les routes des cieux ?
Ou si ce fut vraiment, comme Dante, un ordre Mystérieux qui conduisit le Rêveur, Vêtu d'une armure où l'Enfer ne pût mordre, Dans la forêt de l'erreur et du malheur?
Le Poète à la fin de son chemin sombre S'arrête et, triste, contemplant le jadis, Se revoit dans sa jeunesse : telle une ombre Ambitieuse de tous les Paradis.
Il voulait entendre parler dans les nues Les messagers ailés, purs, savants et vrais, Sans rien perdre, cependant, des chansons nues Du plaisir qui s'ébat dans les antres frais...
Ce ne fut pas une mission céleste,
Ce fut un téméraire abus de pouvoir,
Et voilà qu'il faudrait au remords qui reste
Expier d'avoir espéré tout avoir.
Le Poète dans un désolé silence, Sans plus se rebeller contre aucune loi, Sans invoquer dès lors aucune clémence, Comme un vieil enfant regarde devant soi.
Comme d'un vieil enfant, près des pleurs encore, Ses lèvres, on dirait, murmurent : « Déjà ï Déjà le soir! Eh quoi ! ce n'est plus l'aurore? » Et c'est en vain que sur lui le temps neigea.
« — O mon Dieu, je ne suis qu'un libre poète, Sans volonté, sans responsabilité :
Tout chantait en moi, le cœur, les sens, la tête, Et sans vouloir, et sans savoir, j'ai chanté !
« Si je dois entrer dans la forêt profonde, Sans doute ce sera pour chanter encor ! Je suis un élément dont les feux du monde Ont fait tour à tour et du plomb et de l'or.
« J'ai jeté aux vents des richesses peut-être... Eh bien ! je suis né sous l'astre saturnien : Faible et nerveux. Je n'ai pas subi de maître Puisque certes jamais je ne fus le mien !
« Je ne sais trop quelle route j'ai suivie, Comme j'y suis entré ni comme on en sort... Je ne sais pas ce que j'ai fait de la vie : Qu'est-ce que je pourrais faire de la mort? »
Si profondément seul ! Si seulement toi-même !
Cœur aux flammes de ta vérité consumé, Verlaine, t'est-il doux de savoir comme on t'aime? Toi qui n'as pas besoin de nous, esprit calmé, Cœur consolé, récompensé d'avoir aimé, Veux-tu de notre amour tout de même, Verlaine ?
Notre modèle nu, toi, poète, Homme Vrai, On t'aime comme la joie et comme la peine De vivre, comme la douceur d'avoir pleuré Toutes les larmes de toute l'angoisse humaine, Comme la gloire d'en deviner le secret, Comme le charme aussi d'en railler la détresse Et de rire, — ô toi qui savais le rire frais Des enfants, consenti par la toute Sagesse Et par l'Amour et par le Bonheur abrités Sous ton grand front, telle une Sainte Trinité Sous la voûte gothique où chante la prière.
On t'aime comme un soleil couchant aux verrières Bénites, comme la musique de la nuit Et des bois, comme la musique tout entière Qui vibre dans tes vers de tout son divin bruit ;
Et comme les délices des grâces charnelles, Et comme la vertu de la Grâce éternelle : On t'aime comme des fruits amers et sucrés Qui nous laissent les sens et l'esprit enivrés D'une fatale et folle et délicate ivresse — Extase !
Qu'un pieux monument enfin dresse Jusqu'à ta gloire notre amour ! — Moi, je voudrais T'offrir des fleurs aussi belles que tes pensées, Aussi grandes que ton âme : moi, je voudrais T'offrir tous nos jardins de France et nos forêts Pleines d'oiseaux, et nos collines caressées De suaves clartés et de souffles légers, Et, parmi l'ombre bleuissante des vergers, De vivantes Vénus, des Pomones de chair, Qui, sur le seuil d'un temple très vieux enlacées, De leurs lèvres amoureuses par eux baisées, Harmonieusement, tendrement te diraient Tes vers. Des profondeurs du temple monteraient Des miaulements de tigre et des cris de colombe.
Et que tout cela soit un bouquet sur ta tombe.