VERS LE SILENCE
Le chant du vivo allait se mourant, dans la nuit, sur le rivage, et avec lui la voix de mes souvenirs allait se mourant, dans mon âme, sur le bord du temps, — et les plus récentes images s'effacèrent les premières parmi les bruits confus du navire en voyage, du navire d'adieu et d'espérance.
On n'entendait plus qu'à peine le vivo, dans la nuit, sur le rivage, plus loin, et, plus loin aussi dans mes souvenirs, j'avais dépassé le navire, avec mon âme remontant le fleuve du temps — et ce furent les lieux quittés, l'appareil riche des sordidités sociales, et tout mon désespoir.
Le vivo n'était maintenant, dans la nuit, sur le rivage, qu'un souffle très léger, moins ouï que ressouvenu, — et soudain ce furent, par delà le passé mûr, les jours de ma jeunesse, cette autre belle sauvagerie, tôt étiolée dans l'atmosphère lourde des villes, sans que, longtemps, renonçât l'espérance.
Et puis le vivo se tut ; dans la nuit tahitienne
seul vibrait le vent, ouvrant larges sur la mer ses ailes, — et les voix de mon âme aussi se turent, et je me sentis perdu, doucement perdu, amoureusement, dans le silence de la nature et de moi-même, seul à seule avec l'immensité verte et bleue — qui ne te répondra pas si tu la questionnes I seul dans un présent d'éternité, sans avenir ni passé, sans plus d'espérance ni de désespoir.
PAPÉMOË (1)
Le grand Arbre autrefois fier de sa frondaison, L'Arbre mort maintenant, vert seulement de lierre, Jette d'un geste aigu l'ombre inhospitalière D'un écueil sur la mer de glèbe et de gazon.
O matin ! L'Amour darde ses traits de lumière Aux hommes endormis parmi la fenaison Et la voix des enfants enchante la clairière — Mais l'Arbre humilié désole l'horizon.
Chant des oiseaux et leur rhythmique ondoiement d'ailes Hymne du moissonneur aux semences fidèles ! Tout est beauté, tout est bonté, tout est clarté.
Le ciel rit doucement à la plaine infinie
D'où monte comme un vaste arôme d'harmonie —
Mais l'Arbre mort se dresse, et tout est dévasté.
(1) Source mystérieuse.
Par ici, bûcheron, avec ta hache claire I Viens accomplir l'œuvre d'amour et de colère !
Avec l'amour et la colère de l'acier
Frappe au pied le grand Arbre, ô jeune justicier !
Avec l'assentiment des Dieux et de ta force Abats le géant mort sous sa stérile écorce !
Brise les rameaux secs ! Romps les flancs vermoulus! Frappe le coup suprême au cœur qui ne bat plus !
Eblouis du plein jour la foule ténébreuse
Des démons accroupis dans la carcasse creuse!
Ils jetteront sur toi des cris horribles : ris,
Car un Dieu est dans ta main droite, de leurs cris!
Et s'ils prennent pour t'attendrir des voix touchantes Poursuis ta tâche et plus haut qu'eux toi-même chante
Avec l'amour et la colère de l'acier Détruis l'Arbre funeste, ô jeune justicier !
Et que l'infini vibre et que le ciel s'atteste Au vaste et circulaire élan bleu de ton geste !
ÊAPÉMOË 197
Au premier coup que triste on entendit gémir Dans l'Arbre de passé la voix du souvenir Vibrant du loin des jours à l'émoi des murmures! Et que pâlit la nue à travers les ramures S'entrechoquant comme des bras décharnés, noirs, Dans la folie et la fureur du désespoir ! Et que perdit l'éclat gai de sa robe verte Le gazon où tombait la multitude inerte
; Des menus rameaux morts, au premier choc brisés !
i De pesants relents soudain volatilisés Chargeaient l'air, et dans le ciel s'éveillait l'orage.
; Mais le bûcheron bûcheronnait avec rage, I Une chanson légère aux dents et une fleur,
Et sa hache était, dans la surhumaine ampleur ! De l'effort, l'aile d'un ange qui fond des nues. Du faîte jusqu'en les profondeurs inconnues Où son orgueil des anciens temps fut implanté Tout l'Arbre frémissait sous les coups répétés. Ce n'était maintenant dans le mort titanique Que l'unique rumeur pathétique et panique Du million de cris des monstres dont ses flancs Se peuplèrent et qui dardaient leurs yeux sanglants Avec des plaintes et des menaces rugies, A l'entaille toujouis par la hache élargie.