‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 24 sur 38 · U8 KO A NO A · texte numérisé non relu

U8 KO A NO A

Cris rauques de la haine, aigres cris de la peur :

Malheur! Meure le profanateur !

C'est ici notre empire et la Nuit.

Arrière ! Nous sommes ce qu'on fuit,

Les vers nourris de sang corrompu,

Gorgés toujours et jamais repus,

Les désirs rampants au fond des cœurs,

Tout ce qu'on cache et tout ce qu'on fuit,

Les larves obscènes de la Nuit,

Toute la Haine et toute la Peur,

Tout ce qu'on fuit et tout ce qu'on cache !

Arrière ! Arrière ! Epargne l'horreur

Du soleil aux larves de la Nuit !

Crains-nous, la Haine ! Crains-nous, la Peur !

Malheur ! Meure le profanateur !

Et des grifTes grinçaient sur l'acier de la hache. Mais le bûcheron bûcheronnait sans rien voir, Sans rien entendre, simple et faisant son devoir. Soudain cessèrent les cris et, magicienne, Une voix seule, belle en sa grâce ancienne, Délicieusement, mélancoliquement, Chanta ces vers sur un rhythme triste et charmant:

Je fus touché par les années Avant que par ta main cruelle !

Vois : les sévères destinées M'ont meurtri de leurs fortes ailes.

PAPEMOË 199

Vois : la fin de l'Arbre est prochaine Et le crime était inutile, Vois : c'est un mourant que ta haine, Enfant sacrilège, mutile.

Vois ! la pitié du temps oublie Le vieux, l'unique, le suprême Témoin de forêts abolies :

O fils de l'aube, fais de même 1

J'étais la bonté de la terre

Aux jours heureux de tes ancêtres :

Ecoute le vieux solitaire

Demander grâce aux nouveaux maîtres.

Ecoute et vois : mille ans de gloire Consacrent mes tremblantes branches.

Respecte les rainures noires Comme les chevelures blanches.

Tes pères à mon ombre auguste Sont nés. Jeune homme à la main rude, Du fond de leur tombeau ces justes Maudissent ton ingratitude.

Mon abri leur fut tutélaire Quand les nuages étaient sombres ; Dans la chaleur des heures claires Ils aimaient dormir à mon ombre.

200 NOÀ NOA

L'amour y commença le rêve Que la science y vint poursuivre Et c'est aux sources de ma sève Qu'ils ont bu l'ivresse de vivre.

Car l'homme à l'arbre qu'il torture Doit la paix, la force et la joie.

C'est moi le mât et la toiture !

C'est moi dans l'àtre qui flamboie !

J'attire sur moi la tempête Et, Muse tour à tour et Mire, J'inspire les chants du poète Et l'air guérit que je respire.

Le vent dans ma tète sonore A rendu d'illustres oracles, Et le crépuscule et l'aurore Y font encore leurs miracles.

Sonne l'heure, soit! je succombe.

Mais je veux une fin sublime :

Les Dieux m'ont destiné pour tombe, Creusé par la foudre, un abîme !

La Hache se levant el retombant toujours Répondait gravement à coups égaux et lourds :

PAPÉMOË 20 1

Périsse la Mort et vive la Vie 1 Non pas la pitié, mais l'horreur t'oublie : Retourne à la nuit, messager d'effroi, Car l'odeur du mal émane de toi.

Car tu n'as plus rien de l'aïeul splendide Qui verdoyait clair sur le ciel limpide, Debout dans sa grâce et dans sa vigueur, Somptueux bouquet d'une seule fleur.

On le vénérait, lui, l'Ancien, le Sage ! Ses rameaux puissants, sur le paysage A leur ombre sûre au loin abrité, Avec la fraîcheur versaient la bonté.

Quel Dieu malfaisant, par quelle nuit morne, Dressa ton opprobre, ô fatale borne Que la peur signale et signe le deuil, Aux lieux où fleurit tant de juste orgueil?

Il ne sort de toi que bruits de mensonges. Des exhalaisons putrides de songes Empoisonnent l'air que tu respiras.

La haine et la peur ont crispé tes bras.

La haine et la peur suintent dans tes plaies. Tu blesses le jour et tu nous effraies Comme une menace et comme un affront Dont nous portons tous le stigmate au front.

Périsse la Mort et vive la Vie !

Tu tins trop longtemps la plaine asservie

A l'autorité d'un passé nié

Par ton propre spectre, Arbre humilié.

On tremble à ton ombre, à ton ombre on n'ose Pas vivre, l'homme est devenu morose, L'amante mendie en vain des baisers Et les frères ont été divisés.

Et plusieurs ont clos leur maison, de crainte Que ton ombre entrât par la porte sainte Et soufflât la mort sur les purs flambeaux Que l'amour allume entre les berceaux.

Tu ne tiens debout que par l'artifice Des démons, ô leur funeste complice, Qui vont aiguiser, la nuit, s'évadant, Sur l'enfant qui dort leur griffe et leur dent.

Mais moi, pénétrant dans ta pourriture, Je délivrerai l'homme et la nature De l'Arbre stérile et des vils esprits. Le mort et le mal sont en toi : péris !

Afin que l'espoir dans les cœurs renaisse ! Afin qu'il y ait une autre jeunesse, De nouvelles fleurs, encore un été, Et que l'Amour règne avec la Beauté !

PAPÉMO Ë 203

Périsse la Mort et vive la vie !

Je frappe et je suis sourde. Pleure, crie, L'œuvre est faite ! L'aube a vaincu la nuit Et l'Arbre de la Science est détruit.

Dans la plaine et les monts, dans la mer et les îles, Et bien loin au fond des sept lieux dans l'au delà, Quand sur sa base enfin le géant oscilla Un cri vibra de joie et d'attente fébriles ;

Et quand, laissant dans l'air l'écho râlé d'un glas, Il accabla le sol de sa grandeur stérile, La tempête fondit sur le mort et de mille Promptes flèches de foudre et de sang le cribla :

Cependant que du tronc fuyait la foule affreuse Des démons expirants dont les voix douloureuses Clamaient vers la clarté: — Le Dieu Pan est vivant!

Et que du pied de l'Arbre une source soudaine Jaillissait, radieuse, amoureuse, sereine, Et déjà s'y mirait l'or du soleil levant.

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Source cimmérienne ! Eau lustrale ! Eau divine ! Source de vérité, ton éclat m'illumine.

Source de volupté, tes conseils sont les vrais. Je t'écoute et ta voix m'enseigne les Secrets, Source mystérieuse, eau divine, eau lustrale!

Voici que sur tes bords l'antique pastorale

Refleurit, libre et calme et gaie. — O je boirai,

Pour purifier mon cœur, à ton flot sacré !

Ta fraîcheur sur mon front, sur mes mains, sur mes lèvn

Pour les guérir du feu des maléfiques fièvres !

Ta fraîcheur sur mes yeux afin qu'ils puissent voir

La vie ancienne réfléchie en ton miroir,

La vie humaine au soleil jeune épanouie,

La vie heureuse, la vie humaine, la Vie !

Voici. — Par groupes et par couples, librement,

Groupes rieurs, couples graves, d'amis, d'amants,

Foulant de pas égaux et lents l'herbe odorante,

Ils vont, foyers vivants de lumière vibrante,

Et fastueusement vêtus de seul soleil,

A la source, qui rit son frais rire vermeil

Et s'enivre d'être claire comme la joie,

Baigner leurs corps où l'or pourpré du sang flamboie.

PAPÉMOË 205

Et l'aurore médite au front du Dieu pensif,

Solidement assis dans son orgueil massif,

Majestueux monceau de siècles et de pierres

Qui dresse à l'horizon son horreur familière

Pour rappeler à l'homme aisément oublieux

Qu'il se souvienne de faire leur part aux Dieux

Et leur offre à cueillir la fleur de son extase.

Car cette ardeur inextinguible qui l'embrase

Lui vient d'eux et vers eux doit retrouver son cours

Selon la loi de bienfaisante parabole

Qui régit les destins, les amours et les jours.

Ainsi l'aurore sur le front dur de l'idole

Inscrit en s'y jouant l'éternelle leçon :

— Si de ton propre sang libéral échanson

Tu nous le verses dans la coupe de tes veines

Le vin débordera toujours la coupe pleine

Et ta gloire sera le prix de ta vertu ;

Il tarira dans ton cœur avare si tu

Refuses de payer la rançon légitime.

Et soudain — gloire à toi, radieuse victime ! —

Des orbites du Dieu un éclair jaillissant

Rouge frappe à la tête et couronne de sang

Unjeunehomme, entretousleplusbeau.il frissonne

Dans la lumière divine qui l'environne,

Il se lève, et tous voient de son front, de son cœur

Rayonner les traits du soleil intérieur

Qui dans l'intime orgueil du juste le désigne

Avant qu'un Dieu le montre et le proclame digne.

Et de la tète éblouissante du Témoin,

Sur la plaine et la mer et les îles, au loin,

Jusqu'au fond des sept cieux tumultueux naguère,

A l'infini se propage l'âme en lumière

Qui demain hors du nombre et du temps vibrera

Dans le midi profond des yeux de Taora.

Et tous les vivants sur cette grande figure

Admirent la splendeur de leur gloire future,

Et la nécessité heureuse de la mort

Exalte la joie et l'amour au cœur des forts.

L'élu est acclamé, l'idole est saluée,

Puis une extase tendre et du ciel influée

Jette aux bras des amants les amantes tandis

Que l'âme élémentaire de ce paradis,

La Fontaine Voluptueuse et Véridique

Chante aux Dieux réjouis son sublime cantique.

Iméné ! C'est partout l'odeur et la couleur

Du sang ! C'estpartout la beauté du sang vainqueur!

C'est lui qu'on voit, c'est lui qu'on sent, c'est lui qu'on touch

C'est lui qui rit dans les blessures et les bouches,

Impatient d'agir, empressé de s'offrir,

Ivre de sacrifice autant que de plaisir, —

Et ses effluves font sur la nature comme

Un rideau d'or roux qu'elle tient des mains de l'homme.

C'est partout la chaleur du sang qui fuse et luit.

Il arrose la terre et saigne dans les fruits.

Il décore la mer et c'est lui qui s'allume

Aux roses des coraux épanouis d'écume.

PAPÉMOË 207

Et son odeur, avec la sieste, avec le soir, De la fontaine où les femmes viennent s'asseoir, Dénouant les plis frais de l'onde sur leurs hanches, S'exhale et largement dans la brise s'épanche Et se mêle aux senteurs amères du santal.

O nouvelle beauté de l'Autrefois vital !

O sur ce bord de l'infini marchant sans peine,

Simple, vivre la vie ancienne, heureuse, humaine !

O libre, sans souci de demain et d'hier,

Se donner ! Se donner comme l'eau, comme l'air !

Mirer le monde en soi, rayonner dans les choses,

Avoir pour âme lame héroïque des roses !

Ah, source d'Autrefois qui chantes, je t'entends,

Source mystérieuse, eau divine des temps,

Et maintenant que sur la plaine et sur mon âme

L'Arbre maudit ne verse plus son ombre infâme

— Remords et désirs, mots et fumée — occident —

Je viens à toi, l'esprit calmé, le cœur ardent,

Déjà riche de tes bienfaits, Mère, ô Nature,

Pour t'offrir fièrement l'âme que tu fis pure.

O Rêve orientai de Vivre ! O donne-moi

Asile au jardin clair du Nouvel Autrefois,

Dans la patrie où j'ai choisi ma destinée,

Au bord des flots où cette âme réelle est née,

Où, dans la vérité et dans la volupté,

Tout est beauté, — tout est bonté, — tout est clarté.

Dans cette âme peu à peu dégagée de solennelles erreurs sous l'afflux des joies, divines d'être, par la constance de leurs changements qui suivent l'heure, toujours les mêmes, la lumière s'est faite et la simplicité. Et d'un progrès ininterrompu je m'élève jusqu'à ma vérité intime : déjà je l'entrevois, et c'est celle de l'absolu. — Ainsi, d'un geste large de rames, puis d'ailes, d'élément en élément plus fluides, ainsi, avec une lenteur ample, ainsi retourner à l'infini, et vers lui d'abord franchir l'ombre, puis s'éclairer et puis luire de lui, jusques enfin la minute où le temps, brusquant la tangence, s'abîmera, simplifié, dans l'immense, et laissera la parcelle lumineuse regagner le foyer primitif.

Ou bien au bord de la mer, ou bien sous les premières ramures de la forêt, je m'assieds, seul parfois, plus souvent près de moi celle dont les jambes

(1) Terre délicieuse.

fortes et lisses sont comme les jeunes troncs de deux cocotiers vigoureux, celle dont les lèvres savent les noms des Dieux, le mien et rire, — et nous vivons, dans la lumière, simplement.

Quand elle est sérieuse, quand on me croirait songeur, — en effet, nous réfléchissons, tous deux : moi (comme jadis sur les flots du voyage, mais avec une joie que j'ignorais alors) la lumière du soleil ; elle, le rayonnement dont il emplit mes yeux. Notre simplicité s'épanouit dans la lumière. Elle nous dit tout ce qu'il importe de connaître, au présent.

Pourtant il nous arrive de frissonner, quand nous sentons que nos âmes viennent d'être visitées par le reflet d'un Secret perdu, d'un des suprêmes secrets que possédaient les aïeux de Téhura : plus près que nous du Grand Cœur, ils ignoraient tout de ce que nous savons. Car le Soleil, par delà les laborieuses et mal sûres opérations de la raison, aux aïeux de Téhura révélait le mystère et le motif de vivre. A nous il enseigne, en nous il éveille la vie seulement, lumineuse et simple. Au moins, c'est la vraie î l'horizontal domaine de l'instant où je m'agite, dans ma chair heureuse et dans mon esprit ébloui. A me contenter de ce domaine et à bien jouir de lui, je mériterai d'atteindre une station plus haute, horizontale elle aussi, et, de stations en stations, ascendantes toutes et chacune horizontale, à l'infini où sont tous les secrets je retournerai.

De ce sommet de la Terre Délicieuse, que j'ai pitié, quand ces ressouvenirs m'importunent, aux compliqués soucis d'avenir où se fatigue l'importance citadine et d'Europe, sans éclat, que celui, morne, du métal, sans richesse, que celle-là, creuse, et la rime des monnaies, vile fanfare de temps qui passe, de temps passé, sans que rien, hors cette ritournelle, ait marqué l'affre ou le délice du passage. Comme elle a perdu le sens de l'éternité, l'Europe ignore le présent. L'activité des hommes s'y consume dans la préoccupation de l'insaisissable demain, et, quand ils ont un peu de répit, le passé, qu'ils n'ont pas vécu sous les seules espèces vitales du présent, ressuscite, aigri de rancunes, dans leur pensée brûlée de regrets. Regrets et remords, espoirs et désirs : ils furent et ils seront. Ils ne sont jamais.

Moi, maintenant, dans la Terre Délicieuse, vraiment Moi maintenant, je vénère les menues péripéties quotidiennes et leur signification profonde. Avec simplicité je jouis de la lumière pendant qu'elle brille. Moi, maintenant, je sais vivre.

Non pas le jugement des autres m'intéresse, ni eux le mien : mais vois-tu l'ombre balancée du tamaris sur le seuil de ma case? Qu'il est heureux et beau ! Qu'il est riche ! Qu'il est généreux ! Comme il partage la joie qu'il me donne !

Non pas ce que je ferai, ce soir, ni l'échéance de demain; non plus les fameuses Questions proposées à l'inquiétude publique. — Je regarde un

NAVÉ NAVK FÉNUA 211

sein de femme, je l'admire et j'y trouve de graves enseignements, je l'écoute, et docile j'obéis, s'il commande,

Etjesaisde même quelle science émane d'une tête tremblante de vieillard et de la bouche fraîche d'un enfant qui rit.

Et je sais que cette science est toute la science, tout l'art et toute la vie.

Par elle, on comprend ce qui est, on aime ce qui est : l'enfant, dans l'enfant. Pourquoi l'homme futur?

Par elle, on touche à l'éternel, qui n'a pas d'avenir, — et par cette science de joie et d'amour qui fleurit dans tes jardins, ô Terre Délicieuse, j'ai connu le bonheur et je me suis guéri du mal occidental d'espérer.

C'est printemps ! C'est matin ! C'est fête ! Viens! Quefais-tu, songeur, seulauseuildetaporte?

— J'écoute chanter dans ma tête Le refrain d'une chanson morte.

Plus de lumière, plus de bruit.

Ferme les yeux : le ciel est tout de noir tendu.

— Non ! je vois luire dans la nuit Le reflet d'un rayon perdu.

Dans mes yeux et dans ma pensée La trace n'est pas effacée De la grande aurore passée.

Sur les vagues et dans le vent Plus haut que la voix des vivants La voix des morts vibre souvent.

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes, Vous êtes l'épanouissement du passé, L'épanouissement des germes entassés

Dans les profondeurs des tombes ferventes. Et toi, race dorée, ô radieuse encore !

Le dernier reflet d'un rayon perdu Mêle un charme fané à tes gloires d'aurore,

Et j'ai bien souvent, hélas ! entendu Dans l'iméné des soirs, dans ta voix jeune et forte,

Le refrain mourant d'une chanson morte.

Extases de la vie, amours, clartés, parfums, Réalités plus belles que toutes rêvées,

Vous êtes les fleurs de jardins défunts : Elles furent d'un sang héroïque abreuvées Qui ne coulera plus — Chansons mortes ! Rayons perdus !

Douceurs, violences, gravités, caprices, tant de fois à la fois changeante, et toujours la même : elle a ses raisons.

C'est l'harmonie contrastée et constante, de la fraîcheur abandonnée de la vie au matin charmant, et des précautions et des terreurs dont le soir plein de menace veut être accueilli.

C'est la pirogue, sur les vagues, montant et redescendant sans cesse, avec une élégance parfaite jusqu'en ses évolutions les plus vites.

C'est le sage, c'est l'humain rire, car il n'est jamais loin des larmes, d'un enfant.

C'est le jeu, assujetti à la logique des vents — mais nous ignorons leurs lois — de l'ombre longue, souple et déliée des rameaux du pandanus, de l'ombre pyramidale et plane des fougères légères, sur le gazon indéfiniment bercé, dans ce jeu atténué, de la nuit au jour.

C'est le temps, aux approches de l'éternité, concevant le désir des multiples actions simultanées, essentielles, et qui s'évanouit, épris du Toujours, aux ardentes couleurs de la Passion, car elle est impérieusement Présente.

C'est la gamine, d'un doigté de vertige parcourue

et reparcourue, et se résolvant en comme un seul accord de tout, — de tous les sentiments, de toutes les sensations qui font le prix de la vie, et c'est la morsure dans le baiser, et c'est la blessure dans l'ivresse de la victoire.

C'est l'Ile Heureuse, c'est la Terre Délicieuse —

Et c'est Téhura.

Moi, maintenant vraiment Moi, franc d'exil et le tils adopté de la Mère Délicieuse, je sais bien des choses, — et je sais comment il convient d'honorer la Lune, — (après le Soleil, Dieu suprême et l'essence inaltérable des Grands Dieux) — comment il convient de peindre son image et de la sculpter, afin que les hommes aiment la Déesse, la redoutent et lui rendent hommage.

Elle est diverse, mais belle également dans sa fureur et dans sa tendresse.

Il faut célébrer d'abord Hina la Chasseresse: Hina du sang et de la mort.

Dans la nuit effrayante des fourrés, où rampent les lianes rousses, — Elle habite.

Le jour ne viole jamais cette retraite et nul bruit de la vie ne vibre de là, nul bruit, même alors que la Déesse bondit, prend sa course et s'emporte à

travers les halliers. Elle est taciturne, et, sous ses pieds cruels, la terre épouvantée se tait.

Si tu regardais longtemps au fond de l'ombre, Elle est là ; tu verrais, à mesure que la clarté du ciel déserterait tes yeux, dans la nuit des fourrés, la forme épouvantable et grandiose luire.

Une lumière propre émane d'Elle ; d'une lumière inféconde, qui brilie sans produire de chaleur et qui n'éclaire que ses pas, dans la nuit ef- • frayante, dans la nuit des fourrés, Hina des Bois rayonne.

Regarde longtemps.

Elle est là :

Furieuse, roulant du feu sous ses paupières, Et serrant de ses deux lourdes mains de guerrière Contre son ventre qu'il déchire un louveteau, Nue, avec ses cheveux pour somptueux manteau, Chaste, avec sa chevelure voluptueuse, Hina des Bois, monstrueuse et majestueuse, Ivre d'orgueil, de rage et de douleur, Hina La Chasseresse ! Hina du sang et de la mort ! — L'effort tend ses nerfs, gonfle ses veines. Farouche, Affreuse, le front bas, de l'écume à la bouche, Et les dents longues qui broient à vide : mais vois Quel sublime incendie allument dans les bois Les éclairs roux de sa profonde chevelure ! Mais sur sa gorge vois comme la ligne est pure De ses deux seins de femme, au carnage étrangers, De ses deux seins de femme, harmonieux, légers,

Et qui jurent, Amour, que ta divine joie A sa source au cœur de cette bête de proie !

Fête à Hina la bienveillante et la bonne ! Fête à Iîina de la vie et de l'amour !

Sous les ramures du manguier vaste qui masque l'ouverture de la grande ravine — aux deux bords s'étage l'Ile, forêts et puis jardins et le rivage — les jeunes hommes, aux doigts le vivo, se sont assis.

Au-dessus, les hauts lieux menaçants tonnent, où Taaroa veille.

Par groupes, devant les jeunes hommes et là même où fut, splendeur de nuit des temps, l'image en pierre sculptée, gigantesque, d'Hina, — par groupes, immobiles, sans vêtements, le bronze de la peau luisant, et les yeux, aux dernières lueurs du crépuscule, — se tiennent les jeunes filles.

Et tous, en attente, les jeunes hommes, les jeunes filles, se taisent, religieusement.

Soudain, au cri clair d'une voix de femme d'abord, que tôt poursuivent les notes aiguës du vivo, les danseuses s'abandonnent au jeu sacerdotal de la danse d'amour. Elles s'abandonnent, les danseuses, en chantant, et la Déesse, qui se

plaît à leur hommage, les exalte, les enivre du soir et de leur beauté.

Le rhythme du vivo et des chants se précipite.

Une odorante chaleur humaine se mêle aux senteurs intenses des cassolettes végétales exhalant leurs adieux aux ardeurs de la journée finissante : on respire, acre et forte, l'odeur de la vie, dans ce cercle terme, où la fête s'affole, lascif et mystique vertige, dans cette amosphère dangereuse d'un inabordable monde, où la fête s'affole.

La fête s'affole ! Les chants peu à peu ont cessé, et même les notes du vivo. Mais la danse, fidèle au rhythme progressif que tous entendent dans le silence, mais la danse plus vite tourne, toujours plus vite tourne, et les pieds qui volent et les seins qui tressautent gardent une démente cadence. Dans le rire muet des bouches, dans le rire qui s'oublie, qui s'éternise au pli des lèvres crispées, les dents larges luisent plus vives que les prunelles. Une férocité sensuelle se trahit aux appels des bras impérieusement tendus, aux lubriques essors brusques des jambes, — tant qu'enfin, rapide, la nuit tombe, la nuit pleine de soupirs et de cris. —

De telles nuits pourrait renaître le Passé, avec sa sauvagerie féconde, avec ses Dieux réels qui sont nés de telles nuits, avec les justes privilèges de la prostitution sainte et du délire héroïque.

Et j'en crois cette folie religieuse et cette fureur amoureuse : Hina de l'amour et Hina de la mort

sont bien la seule et la même Déesse, monstre au mufle de fauve avec des seins de femme.

J'écoute mes pensées, dans la nuit maintenant pleine, maintenant calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout chargé encore d'effluves humains et végétaux. Les fleurs sont mortes, foulées aux pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arôme, ce dictame concerté par la mort et l'amour.

Sans hâte, je regagne ma case. Déjà l'orient se colore, et, là haut, comme une émeraude immense, la Forêt, dans une apothéose verte, brille confusément de tous ses feuillages receleurs d'éternelles clartés, jusqu'à mi-côte de l'Aroraï, la cime nue, solidaire, triste, — où Taaroa veille.

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