‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 29 sur 38 · REGARDONS LA VIE · texte numérisé non relu

REGARDONS LA VIE

L'homme naît matière inerte, son âme est son œuvre : le créateur de l'homme, c'est l'homme.

Jeah Dolent.

Des gens meurent très vieux qui n'ont jamais vécu. Ils n'ont pas senti la vie, ils n'en ont ni joui ni souffert humainement, ils n'ont été du drame universel ni les acteurs ni les témoins.

Leurs yeux pourtant semblaient ouverts ; animalement ils l'étaient. Au sens humain du mot, leurs yeux étaient fermés. Et souvent vous eussiez surpris sur leur visage le frisson qui trahit la joie ou la douleur, mais c'était chez eux une sensation

plutôt qu'un sentiment ; elle ne signifiait point l'affleurement des ondes intérieures à la surface, car ces pauvres êtres n'étaient point nés à la vie intérieure, et du fond de ces yeux qui vous regardaient une conscience ne cherchait pas la vôtre.

Ces malheureux auraient-ils pu être sauvés? L'exemple ou le conseil leur a-t-il manqué? Y a-t-il eu un temps, un instant, où quelque geste opportunément fait eût éveillé leur attention, captivé leur esprit ou leur cœur, déterminé en eux cette émotion profonde que l'homme recherche toujours quand il l'a une fois connue, et qui est la vie elle-même? Songez qu'ils ont été des enfants, c'est-à-dire des possibilités, des espérances d'humanité, et qu'ils avaient alors cette beauté certaine de la simplicité, de l'innocence et de la franchise. Comment tout cela s'est-il fané, effacé ? Comment l'essence personnelle de l'âme s'est-elle volatilisée, tandis qu'un masque de conformité peu à peu s'adaptait au visage, ternissant les yeux, contractant les lèvres d'un rictus fixe que ne devait plus fléchir ni le pli de la joie ni la crispation de la douleur?

Peut-être l'avertissement n'a-t-il pas fait défaut. L'homme n'a pas su correspondre à l'indulgence de la destinée, soit par infirmité précoce, soit, phénomène rare, par perversité, soit, et c'est le cas innombrable, par paresse morale et physique.

Une pratique instinctive, et contre laquelle

l'éducation devrait réagir, nous conduit à n'exiger de nos facultés qu'un minimum d'activité où elles ne tardent pas à s'engourdir. Toute notre énergie va jusqu'à nous maintenir vivants, et nous faisons dans ce but les efforts indispensables. Nous ne nous doutons pas que ce qui est vraiment indispensable, non pas même à la dignité de notre personne, mais seulement à sa réalité, c'est d'augmenter toujours l'intensité de l'activité consciente dans les divers éléments dont nous sommes composés, et de multiplier les relations du vivant que chacun de nous constitue avec un nombre toujours plus considérable de supérieures unités vivantes.

Les êtres déchus dont je parlais tout à l'heure n'ont jamais soupçonné cette vérité fondamentale.

Mais qu'elle nous soit révélée, elle s'installera en nous et nous grandira. Elle nous rendra la jeunesse si nous l'avons dépassée, et nous ne pourrons plus la perdre, car la vérité nous gardera dans cet état constant d'alacrité, d'ardeur, de désir, qui est le propre des êtres jeunes. Si la vérité nous éclaire avant que nous ayons atteint l'âge mûr, elle nous épargnera bien des fautes et des regrets, et nous permettra de servir nos semblables.

Inspirés par elle, regardons la vie.

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