‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 28 sur 38 · SI NOUS AIMIONS LA BEAUTE · texte numérisé non relu

SI NOUS AIMIONS LA BEAUTE

Si nous aimions la beauté, nous aurions le respect du passé et le culte de l'avenir; nous ne concevrions pas cette pensée saugrenue d'habiller de neuf les vieux monuments ; nous ne précipiterions pas leur ruine, mais nous ne formerions pas le projet chimérique de l'interrompre, nous nous y résignerions puisqu'elle est dans l'ordre naturel, et nous nous en consolerions en demandant à ces vénérables témoignages du passé une leçon générale, un point de départ, l'éveil du génie. Les Grecs ne restauraient pas les temples caducs, s'inspiraient d'eux, et c'est ainsi que les Gothiques ont édifié leurs églises sur la voûte du temple roman.

Si nous aimions la beauté, il ne serait pas possible que personne annonçât la faillite de l'art, puisque la faillite de l'art serait pour nous — et pour l'univers, la faillite de la civilisation, par l'abdication de la personnalité humaine, dont la poésie et l'art sont les plus intenses expressions, et par la tristesse sans nom qui s'abattrait sur la vie et tarirait à sa source l'espérance.

Si nous aimions la beauté, nous n'aurions pas permis que l'Angleterre, dans un mobile de lucre

cyniquement avoué, noyât l'antique Philae, où se dressaient naguère quelques-uns des plus beaux monuments de la vieille Egypte (et cette merveille unique, le Temple d'Isis), et nous résisterions à la cupidité aveugle qui vend l'Europe à l'Amérique : car il n'y aura bientôt plus, en Grèce, en Italie, en France même, hormis les monuments publics et les collections des musées nationaux, un seul objet précieux : notre passé et notre génie, vendus, ont élu domicile chez de nouveaux propriétaires, à New-York, à Boston, à Chicago...

Page 1