‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 4 sur 38 · MALLARMÉ · texte numérisé non relu

MALLARMÉ

causeur — parole qui s'excuserait des mots en les douant d'un sens rare — mène à la pleine entente des vers et des proses du poète, — simples cartons d'une œuvre que nous pressentons sublime et qui peut-être n'aura lieu jamais. Jamais ! Que ces mornes syllabes ne poursuivent ni Mallarmé d'un reproche ni nous-mêmes d'un regret. Quoi reste (vraiment ou qui sait I) à faire, que d'ainsi jeter dans les âmes l'espérance d'un miracle ? Et, pour nous imposer une telle espérance, ne faut-il pas avoir conquis le rang suprême? Du fond d'une relative obscurité, sans nul titre officiel et, de par la seule vertu d'un idéal suggéré — le plus hautain, le plus lointain — Stéphane Mallarmé est, en effet, l'incontestable recteur des Lettres modernes, le maître difficile qu'on rêve de contenter. Quiconque l'écouta date de lui.

Cet ouvrage est de tous les miens celui que le public accueillit avec le plus de faveur. On y voulut même voir le manifeste de V Ecole Symboliste, malgré le soin préliminaire que f avais pris de protester que je parlais en mon nom seulement. De fait, ce n'était que la rêverie raisonnée d un poète essayant de se préciser à lui-même une doctrine de son art, de la fonder historiquement, de la déduire logiquement.

Aujourd'hui, à refeuilleter ce vieux livre, je constate combien j'ai varié — grandi, je crois, — et je fais mien, non sans mélancolie et non sans orgueil, l'aveu si franc, si brave, de Jean Dolent : « J'ai changé bien des fois de certitude. »

Des sages penseront que l'expérience de ces changements devrait me retenir au bord d'affirmations

(1) Librairie académique Didier; Perrin et O, éditeur.

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nouvelles : car rCètais-je pas bien sincère quand j'émettais celles dont le développement naturel de mon esprit m'a détaché? De quel droit, dès lors, dans ma sincérité présente verrais-je le signe de la vérité, et comment ai-je pu, dans V Avertissement de ces Pages, annoncer une nouvelle orientation, définitive, de ma pensée ?

Non ! la sincérité de ma jeunesse n était pas celle de mon âge mur ! Jadis, dans l'horreur des doutes qui sont des contraintes, je supposais résolus, d'enthousiasme et témérairement, tous les problèmes de la vie et de l'art. C'est, j'imagine, cette ardeur, cette imprudence même qui séduisit de bienveillants lecteurs. Ils consentirent à prendre cette impétuosité d'un grand désir juvénile pour une consciente et solide assurance, et ne se laissèrent pas rebuter par V accent souvent déclamatoire d'affirmations trop catégoriques. Ils firent crédit au prometteur.

Mais je ne devais par tarder à m apercevoir, moimême, qu'à l'accomplissement de mes projets les certitudes esthétiques — supposé que les miennes fussent entières — ne suffisaient pas. On ne pouvait se contenter d'elles qu'à peine de condamner l'œuvre à de fausses couleurs de vie. Car la doctrine de l'Art pour l'Art n'est juste qu'à la condition que l'artiste prenne son point de départ au-dessus de l'Art, dans un principe spirituel et sentimental, dans une tendresse raisonnée où tous les hommes puissent, avec l'artiste lui-même, trouver une apaisante exaltation de leur conscience et de leur cœur : alors, les lois providen-

tielles de l'art suffisent à lui assurer les réalisations glorieuses, et le poème et le tableau n'ont plus d'autre devoir que d'être beaux. — Toute œuvre d'art digne de ce nom suppose chez son auteur une doctrine générale : adhésion réfléchie à une religion, ou construction d'un personnel système philosophique, dont cette œuvre est une transposition dans le domaine de la plasticité. Et toute variation dans la doctrine générale a sa répercussion directe dans la technique de l'œuvre d'art. La logique est la vertu primordiale de l'artiste et du poète...

J'ai varié, dis-je. Mais il y a, dans La Littérature de Tout à l'heure, quelques pressentiments de la vérité. On n'y voit pas comment pourront s'unir, pour exprimer tout l'homme par tout l'art, la moitié chrétienne et la moitié païenne de Vàme moderne : mais on y voit que cette union est le but, unique, absolu.

(Fragments.)

La cohue démocratique n'est pas la foule. Ignorante et naïve, la Foule commet et soumet joyeusement ses forces innombrables à des chefs acclamés et c'est elle, au service d'idées qu'elle adore sans les comprendre, qui fit les grands mouvements de l'histoire. C'est elle encore, obscure, qui donne ce qu'elle n'a pas, la Gloire. Et c'est encore elle, vraie comme l'enfance, docile à la Fiction comme la forêt au vent, qui vibre aux émotions profondes des poètes, qui écoute, accrédite, dore des sincérités de ses admirations et perpétue les belles légendes, — la Foule, cliente de Shakespeare. — La vanité creuse et bruyante de ses individus caractérise la cohue. Ils ne savent rien, certes, ni chacun ni tous, mais ils prétendent, opinent, contestent, jugent, ils ont lu les journaux, et l'irréconciliable haine de l'Extraordinaire leur prête parfois une façon de logique. Ils se targuent d'athéisme (au fond, ils en veulent à l'idée de Dieu d'être exceptionnelle) et c'est une légion de Prud-

hommes féroces avec ce seul mot pour tout idéal et pour tout évangile : médiocrité. Produit fatal de la « diffusion des lumières », — cette énorme plaisanterie, cette monstrueuse extase moderne ! Encore faut-il nous féliciter si la dispersion des lumières a seulement enténébré l'horizon du monde : elle eût dû l'incendier. Mais il y a méprise : la lumière diffuse n'est pas la clarté, la clarté ne se laisse pas disperser ; on peut le refléter et le réfracter, on ne donne pas de double au soleil. ...... .....«•..••.•

— Pour qui donc, nous dit-on, et pourquoi écrivez-nous ?

— Même si les troupeaux n'existaient pas, les prés fleuriraient, parce que c'est leur destin. C'est d'abord, pour cette nécessité glorieuse d'accomplir leur destinée que les Poètes écrivent, pour obéir à l'universelle loi de l'expansion naturelle, — aussi pour mériter la Vie Eternelle. Emanations de Dieu, étincelles échappées du Foyer de la Toute-Lumière, ils y retournent. C'est, dis-je, l'universelle loi de la vie : Dieu s'épand de soi par la création pour se résorber en soi par la destruction et de nouveau s'épandre et se résorber de nouveau, et ainsi de toujours à toujours ; c'est l'Analyse et la Synthèse, c'est la révolution des globules du sang de nos veines et des globes de l'Infini, — c'est la révolution des âmes. Elles sont les manifestations extérieures de Dieu qui les émet avec la mission de coopérer, toutes et diversement, à la

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lumineuse harmonie mondiale; l'impulsion divine, si elle est obéie, les ramène par une fatalité heureuse à la commune patrie, — les chasse de son orbe, si elle est trangressée, et la nuit s'en accroît. En produisant son œuvre, une âme de poète ne fait point autre chose que décrire son essentielle courbe radieuse et retourner à Dieu, comme, d'ailleurs, toute autre âme qui donne les conclusions effectives dont elle porte en soi les prémisses. — Et puis, selon la vieille et véritable parole, rien ne périt ; nul ne peut que ce qui fut n'ait pas été, et rien n'a été qui ne soit éternel par son influence perpétuée dans la grande vibration totale. Les Poètes créent, donc, pour informer d'éternité leurs rêves. Secondairement, toutefois, une mission d'enseignement semble incomber à ceux qui détiennent cet instrument de toute éducation, la Parole, et la Parole ailée. « Songez, nous disent les moralistes, à ces frères plus jeunes qui espèrent de vous le pain spirituel ! » Et la conclusion pratique des moralistes, c'est que le Poète doit à sa vocation de se mettre à la portée de tous, des masses, des petits... Spécieux argument ! Les écrivains des civilisations antiques pouvaient écrire pour tous car tons, grâce à l'esclavage, se réduisaient à quelques privilégiés qui avaient des loisirs, — et alors, pourtant, les écrivains n'enseignaient pas, ils étaient les expressions concentrées des croyances ou des préférences ambiantes, les secrétaires de leurs lecteurs, lesquels ne dépas-

saientpas les étroites limites d'une ville et ne permettaient pas davantage aux écrivains de les dépasser, accusant un Tite-Live de patavinisme pour n'accommoder pas strictement son style à la mode romaine. — Mais, écrire de la littérature pour tous, aujourd'hui : que veut-on dire par là? On imprime pour tous ceux qui savent, en quelque sorte, physiquement lire : on ne peut écrire pour tous, en ces temps modernes où les patries d'âmes vont se multipliant tout ensemble et creusant les fossés qui les séparent. 89 ni 92 n'y ont rien fait, que peut-être mêler les classes : elles sont toujours. Il y a toujours les aristocrates et les manants, ce sont les dilettanti et les autres ; et peu importe si c'est parmi les manants d'autrefois qu'il y a le plus d'aristocrates de ce nouveau régime : ils sont clairsemés sous le nouveau comme sous l'ancien. Ecrire pour le Public ! ces mots n'ont pas de sens. Car il n'y a pas tin Public, et ce n'est que par une fiction et pour faire plus court que j'ai pu emprunter ce mot à son pluriel nécessaire : il y a des publics, il y en a autant qu'il y a de différences parmi les hommes dans les fortunes, les professions, les hérédités, l'éducation, etc., et cela se divise et se subdivise à l'infini. Chaque infinitésimale catégorie de lecteurs constitue un public qui a son romancier, son dramaturge, son chroniqueur et son critique, et d'un public à l'autre s'échangent des jalousies, des mépris. Le public de M. Octave Feuillet regarde d'assez haut, non

sans raison, le public de M. Alphonse Daudet ; mais le public de M. Daudet ne tarit pas de rires pour le public de M. Georges Ohnet, et j'avoue pourtant mal saisir les différences, être même exposé, un jour que je serais pressé, trop pressé pour évaluer un plus ou moins d'adresse, à classer sous la même étiquette ces deux romanciers ; pourtant les lecteurs de M. Ohnet se croient des aristocrates auprès des clients de M. Fortuné du Boisgobey, et si on m'affirme que ces derniers se gaussent des habitués de M. de Montépin, je n'en serai pas étonné.

Mais on reproche aux Poètes de l'heure actuelle, je ne sais quelle spéciale obscurité, un goût hors nature pour la nuit du style. Qu'il suffise de demander à nos critiques si nous sommes seuls comptables du tort que nous avons — soit supposé — de nous complaire dans ces ténèbres formelles? si elles ne s'exagèrent pas à la comparaison des tristes limpidités qui font la fortune de Tel et Tel ? s'il n'y aurait pas de la noblesse en ce parti pris — supposé encore qu'il y ait parti pris — d'éviter la faveur des gens qui fêtent tant d'odieuses turpitudes? et enfin si le tort principal ne serait pas à la date où sont nés les nouveaux poètes?

Ces reproches, d'ailleurs, ne les émeuvent guère. Ils produisent avec sincérité l'œuvre qui est leur raison d'être et, plus difficiles qu'aucuns cri-

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tiques, tâchent d'abord de se contenter. A qui va l'œuvre ? C'est un point secondaire. Eh ! n'ira-t-elle pas à ceux qui lui viendront? Nos vrais amis sont peut-être aux antipodes : l'imprimerie, qui a si mal servi l'humanité, — une diabolique invention! — leur portera les livres que nous écrivîmes pour eux en les écrivant pour nous, et par là réparera quelques-uns de ses torts. Et puis, peut-être seronsnous pleinement compris par les petits-fils de ceux qui nous lisent aujourd'hui d'un œil distrait et défiant.

Cependant, la dignité des poètes, pour incommunicable qu'elle soit, n'est pas inviolable. Il est trop vrai qu'ils ont besoin d'être écoutés, qu'ils sont souvent tentés de faire des sacrifices aux sympathies hésitantes, possibles. Ils voudraient bien s'arranger du goût de la Cohue, obtenir les suffrages des Barbares. Mais enfin ce n'est plus permis : nul moyen désormais de mériter d'eux sans faillir à la Destinée. Les Publics sont des maîtres plus jaloux, plus arbitraires, hélas I qu'un duc de Ferrare ou qu'un prince de Condé, moins nobles aussi, sans compter moins généreux. Il est dur, pour un artiste sincère, d'être pensionné par les abonnés des cabinets de lecture ou par les salles de spectacle. Les gens, poussés d'ailleurs par les courtisans du succès, sont descendus si bas — je l'ai dit, ne faut-il pas le répéter? —dans l'élection de leurs préférences, qu'il faudrait pour les con-

tenter le génie même de l'ignominie. Et des dates sonnent, des signes se manifestent qu'on ne peut négliger. La langue, la bonne langue française, est devenue, dans les bouches contemporaines, un jargon sans presque plus rien du génie originel ; c'est, peu s'en faut, parler une langue morte que parler purement et les gens disent: ennuyeusement. D'autre part, les formules littéraires semblent épuisées et connaître leur fin, tandis que dans les arts voisins un mouvement se produit, nouveau, envahisseur de la Littérature même sans, pourtant, passer leurs propres limites. Enfin les Religions, immémoriales pierres angulaires de toutes Fictions, s'effritent, tremblent sur leurs vieilles assises, vont périr et il semble voir descendre sur le monde un crépuscule annonciateur d'une nuit plus sombre que celle du Moyen Age, avec la complication et la complicité des sagacités inutiles d'une expérience qui n'est que du désenchantement.

A l'imminence du désastre les Poètes, comme c'était leur seule défense, ont instinctivement opposé une récurrence logique aux origines. De cette atmosphère factice et lourde qui les paralyserait ils se sont dégagés vers la Nature ; et c'est pourquoi un monde d'artifice leur a reproché d'être artificiels. Ce n'est qu'une illusion de détail dans l'ensemble des illusions d'une société où tout est renversé, qui croit que son mal est de savoir trop, «'imaginant posséder en masse la science de quel-

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ques têtes d'exception, alors précisément que la masse a perdu le sens des plus élémentaires notions, le sens primitif de l'ordre et le sens de la destination finale.

On a imaginé un nombre incalculable d'essentielles bagatelles qui obscurcissent le fond unique et réel de toutes choses. En toutes choses on met, — l'image populaire est si juste ! — la charrue devant les bœufs. La charrue est perfectionnée, les bœufs s'abâtardissent. Jamais les moyens n'ont été si étudiés qu'aujourd'hui ; le but est devenu indifférent. La foule est effrayante des ouvriers en rimes qui font le vers à merveille : mais qu'y met-on ? Il y a des procédés infaillibles pour composer un roman selon les formules romantique ou naturaliste : mais romantiques et naturalistes de la dernière heure ne semblent pas même se douter qu'il s'agit de tirer d'eux ce qu'ils ont de plus intime, de plus spécial, de plus inconnu aux autres hommes et à leur propre conscience pour en faire leurs romans. Et ces romans s'en vont tout juste comme allaient les vers de M. de Fontanes, au commencement de ce siècle, lourdement, dans des routes connues, plates, à des issues prévues, quelconques. Il y a déjà longtemps que la mode est de laisser les romans sans dénouer l'intrigue; eh bien, ce n'est qu'une mode, pire ni meilleure qu'une autre, plutôt pire, ayant pour cause première la haine de l'Imagination et le culte, devenu pure idolâtrie, du « document humain ». Non pas

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qu'on lui préfère les accidents de cape et d'épée ; tout se vaut, il n'y a pas d'extrémités dans le médiocre. Je constate seulement l'envahissement du métier dans l'Art, monstrueux phénomène qui, pour n'être pas d'aujourd'hui, a du moins aujourd'hui ceci de particulier qu'il ne « s'avoue » même plus, qu'il se déclare, s'affirme, s'affiche, légalement, naturellement ! On connaît aujourd'hui une « profession d'homme de lettres », une profession qui tient le milieu entre l'avocat consultant et le maître à danser, une profession pas trop libérale, assurément, — et la notion même est effacée de l'état exceptionnel où doit être un homme pour en venir à ce parti — en soi étrange — d'écrire des choses qui n'aient pas l'utilité immédiate et visible d'une lettre ou d'une plaidoirie.

La Beauté est le Rêve du Vrai. Il ne serait pas difficile de ramener à cette formule les définitions mêmes qui semblent s'en écarter le plus. Toutes, et jusqu'à celle de Fichte, supposent un au delà où se reposent des mornes incertitudes les âmes dans une clarté, dans un jour de fête, dans une illumination pour l'esprit de par ceux de nos sens qui sont accessibles aux jouissances des lignes et des nuances, des sons et des modulations, soit qu'elle se confine dans cette sphère des sens spiritualisés, soit, et comme le veut Fichte, qu'elle éclaire aussi la conscience. Mais qu'est-ce que cette jouissance des « sens spiritualisés ), sinon li

rayonnement de la Vérité en des symboles qui la dépouillent des sécheresses de l'Abstraction et l'achèvent dans les joies du Rêve? — du Rêve, c'est-à-dire de cet Au delà où se recule et s'estompe l'affirmation éblouissante et qui nous aveuglerait, trop proche, tandis qu'elle gagne à cet éloignement plus de profondeur et de ces lointaines résonnances qui entraînent l'esprit dans le toujours plus loin.

Dans cette acception du Beau, n'est œuvre d'Art que celle qui précisément commence où elle semblerait finir, celle dont le symbolisme est comme une porte vibrante dont les gonds harmonieux font tressaillir l'âme dans toute son humanité béante au Mystère, et non pas s'exalter dans une seulement des parts du composé humain, et non plus dans l'esprit seulement que seulement dans les sens ; celle qui révèle, celle dont la perfection de la forme consiste surtout à effacer cette forme pour ne laisser persister dans l'ébranlement de la Pensée que l'apparition vague et charmante, charmante et dominatrice, dominatrice et féconde d'une entité divine de l'Infini. Car la forme, dans l'œuvre ainsi parfaite et idéale, n'est que l'appât offert à la séduction sensuelle pour qu'ils soient apaisés, endormis dans une ivresse délicieuse et laissent l'esprit libre, les sens enchantés de reconnaître les lignes et les sons primitifs, les formes non trahies par l'artifice et que trouve le génie dans sa communion avec la Nature. Ainsi entendu, l'art

n'est pas que le révélateur de l'Infini : il est au Poète un moyen même d'y pénétrer. Il y va plus profond qu'aucune Philosophie, il y prolonge et répercute la révélation d'un Evangile, il est une lumière qui appelle la lumière, comme un flambeau éveille mille feux aux voûtes naguère endormies d'une grotte de cristal ; — il sait ce que l'artiste ne sait pas.

De nature donc, d'essence l'Art est religieux. Aussi naît-il à l'ombre des Révélations, les manifestant vivantes par son intime union avec elles et témoignant de leur mort en les quittant. Alors il se risque seul dans les régions ténébreuses et bien souvent y luit plus clair, annonciateur d'une Révélation nouvelle, qu'il ne faisait, inféodé aux erreurs temporaires qui corrompaient les vérités éternelles de la Révélation vieillie.

Telle est bien la loi de l'évolution artistique, et sans faire de longues recherches dans l'Histoire, seulement en l'entrouvrant, nous voyons partout les Religions engendrer les Arts, celles-là puiser en ceux-ci les grâces du culte, et ceux-ci fleurir autour de celles-là, comme les signes de leur vita- ^ lité. — La Judée n'a eu de poésie et d'architecture que par la Bible et par le Temple de Salomon. — La religion mortuaire de l'Egypte tout de même n'eut d'architecture et de sculpture que par ses tombeaux, véritables temples d'Isis, ses Pyramides, ses Sphinx et par ses bas-reliefs où l'Humanité semble, réduite à l'indéfinie répétition d'un seul

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type aux traits hiératiques, aux gestes mystiques, ramper, pieuse, autour de la divine Mort. Pour se permettre les splendeurs énormes de leur architecture civile, les Egyptiens avaient fondu l'idée de la personne divine dans la personnalité royale et leurs palais n'étaient que des temples. Quant à leur littérature, elle fut toute sacerdotale. — C'est, avec des différences d'applications et de détails, le développement du même principe en Perse, en Assyrie, chez les Hindous, chez les Chinois. — Le Polythéisme et l'Art (poésie, architecture et sculpture) grecs ne faisaient qu'un. L'Iliade et YOdyssée sont des actes de foi, — peut-être d'une foi déjà s'assoupissant. Elle se réveille et flambe chez Eschyle à l'éclat terrible des carreaux qui foudroient le Christ-Prométhée. Elle s'irrite chez Aristophane. Elle se calme chez Sophocle. Elle s'oublie chez Euripide, le poète de cette heure qui revient rhythmiquement au cours de chacune des grandes évolutions de l'humanité : alors que déprise de ses ferveurs premières, déchue des enthousiasmes larges de son aurore, devenue étrangère aux anciens symboles peu à peu laissés en désuétude, à la fois paralysée à demi et pourtant subtilisée par le doute, n'ayant plus la plénitude de sa propre maîtrise ni la pleine confiance d'autrefois en ses puissances de comprendre et de savoir, l'humanité s'entraîne à vivre davantage par son cœur, se passionne pour les drames passionnels où elle se plaît vite à trouver une symétrique

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synthèse, moins haute, mais plus pénétrante et combien plus poignante, des drames spirituels peut-être usés, peut-être oubliés. La foi grecque aura une splendeur de couchant avec les philosophes et les poètes alexandrins, mais moins de certitudes que d'aspirations, plus de regrets que d'espérances : l'Imagination s'est compromise à l'assuétude du sentiment, la Grande Imagination grecque a perdu sa merveilleuse fécondité ; elle se complaît en des subtilités délicieuses, en des raffinements adorables : elle n'a plus le frisson. C'est une décadence éclairée, une seconde enfance qui sait les Grâces de l'enfance, l'assurance divinatoire de sa naïveté, le don qu'elle a comme de faire vraies les croyances qu'elle accepte. Mais cette seconde enfance n'en est pas moins sénile, stérile et l'art l'abandonnerait : heureusement que la civilisation antique, facticement consolidée, va s'effondrer... — Il en va de même à Rome où, toutefois, moins de sincérité qu'en Grèce unit l'Art à la Religion, à cause, sans doute, que la race, non autochtone, vit de traditions plutôt transmises par la mémoire qu'inventées par l'Intuition.

11 en va pleinement de même au levant de la civilisation moderne. Tout l'art du Moyen Age est chrétien, des fresques des Primitifs aux flèches des cathédrales, de Dante à Palestrina. La Renaissance altère l'union de la Religion et de l'Art, menace de les séparer, — et c'est-à-dire que le Christianisme se corrompt, s'anémie, entre presque en

agonie et qu'il ne lui faut rien moins que la cruelle saignée de la Réforme pour reprendre quelque vitalité. Encore sera-ce désormais une vie en guerre, et d'ailleurs les heures ont été brèves de la douce beauté chrétienne. Le Moyen Age «énorme et délicat», cette reculée bleue et noire à travers les siècles, nous apparaît comme un tragique désert avec des instants d'oasis ; chevaleresque, poétique aux Croisades, mais atroce sous tant de lâches bandits qui sont des Rois, rouge de feu, rouge de sang durant l'Inquisition. En somme une longue nuit traversée de radieux météores, excessive de ténèbres et de lumière ; de rares héros, mais qui tiennent dans leurs mains des peuples entiers ; de rares idées, mais que des foules innombrables acclament et accomplissent; de rares docteurs, mais une multitude de disciples... Au xvne siècle (1) français, catholicisme et protestantisme — rameaux greffés sur le grand arbres chrétien — n'ont, l'un et l'autre, plus guère de vie qu'en vertu de la première, si lointaine poussée de sève ; une rivalité maintient décoratives les deux sectes, la haine l'une de l'autre conserve

(1) Il faudrait s'arrêter au xive et au xve siècle de la Peinture, en Italie, en Flandre, en France. La foi, vive, générale, indiscutée, était le principe de toutes ces floraisons de chefs-d'œuvre. Mais on n'entend point faire ici une revue historique complète, et les décadences simultanées de l'Art et de la Foi ont paru d'une démonstration plus probante.

à chacune un jaloux amour de son personnel apanage de vérité. Le Catholicisme surtout, plus littéral héritier des rites chrétiens, se garde de désormais se laisser entamer par l'esprit de nouveauté que le Protestantisme a choisi, croit-on, pour la loi de son développement, — le a libre examen », orientation de boussole qui trouve partout le nord ! — La secte Catholique se fige dans le respect du passé, empruntant à l'intensité de cette abdication de toute jeunesse comme une sorte de jeunesse surnaturelle, comme un renouveau d'énergie, presque des droits sur l'avenir, du moins la souveraineté absolue dans le présent. Avec une agilité qui surprend, elle sait s'appuyer sur les deux forces qu'on eût crues les plus réfractaires à son influence, que le Christianisme a toujours — pour l'une — dominée, — pour l'autre — combattue : la Royauté et la Renaissance. L'Art, signe de sa vie, allait lui échapper : elle le retient par des concessions ; le Pouvoir Temporel peut seul suppléer aux forces de résistance dont elle manque : elle lui devient une raison d'être, tire pour lui de l'Ecriture sainte une Politique impitoyable où, d'ailleurs, elle se fait la seule royale part. Et, fondé sur cet équilibre, — peut-être boiteux et hors nature, et qui ne pouvait durer, — ce fut pourtant un grandiose moment, celui où elle régna. C'est là toujours qu'il faut remonter pour trouver les principes certains d'une pure langue française, certes appauvrie depuis Rabelais, du

moins plus ferme. Telle je l'admire dans Le Discours de la Méthode et les Méditations, les Oraisons Funèbres et les Sermons, le Télémaque, les Caractères, les Fables, les Tragédies, les Comédies et avant tout et surtout dans les Pensées, mais aussi jusque dans les écrits secondaires de cette époque vraiment admirable en ce qu'elle fut, si douloureusement qu'on pense à ce qu'elle ne fut pas. Le Catholicisme, dès passé l'instant pénible de la main-mise sur l'Autorité, par quelles diplomaties î se rénorgueillit, parut-il, des forces vivifiantes de la Vérité et, canalisant le flot de la Renaissance, le faisant confluer au fleuve chrétien, produisit en littérature une sorte de grand courant double et un jusqu'en sa dualité, ardemment mystique jusqu'en ses rêves païens. (Les autres arts, il est vrai, dormirent, sauf chez les peuples protestants dont le coup de sang de la Réforme prolongea, tout en la dépravant peut-être, l'inspiration artistique.) Il s'agissait de conquérir à la gloire du génie catholique l'universel empire des esprits, — et ce génie pour cette œuvre produisit des vertus admirables. Pendant que les orateurs sacrés chantaient les légendes chrétiennes, conduisaient à leurs dernières conséquences les prémisses encloses dans les dogmes, exprimaient des plus abstraites spéculations théologiques une psychologie, une morale et une politique chrétiennes, les poètes firent rayonner jusqu'aux âges païens, par une rétroaction de rêve dans le temps, la Croix sur les Idoles : l'esprit

chrétien mira sa clarté dans les nuées antiques et les féconda. On vit alors le vieux Corneille ranimer les héros de Rome, et, de par la magie de Racine, se redresser de l'oubli le peuple majestueux de Sophocle et d'Euripide. Mais la livrée seule et la légende restaient antiques : les âmes étaient converties, baptisées. Rien d'une restitution historique, des êtres chimériques bellement, futurs désirs d'André Ghénier, « vers antiques sur des pensers nouveaux », patries de rêve. Un Chrétien, Auguste ; une catéchumène, Andromaque ; Phèdre, une repentie... Et n'est-ce pas pour symboliser ce sens profond de leur œuvre, que Corneille et Racine y érigèrent — ainsi que les deux colonnes d'un arc-de-triomphe où passe en procession tout le siècle, — Athalie et Poîyeucte ?

L'œuvre double était accomplie : les poètes avaient repris à leurs maîtres païens les grandes fables pour les dédier au Christ — comme avaient fait les Papes, à Rome, des temples transformés en églises — et les docteurs de la Religion triomphante en avaient réinformé toute vie publique et intime, comme par l'immense expansion d'un principe unique et inépuisable. — Mais, à peine accomplie, l'œuvre se laissait voir de peu de durée. Aussi n'était-elle guère humaine, ainsi austère et de si dures limites. L'esprit souffrait, sans peutêtre précisément connaître les causes de son malaise, du sentiment proscrit de l'harmonie et de la couleur pour le prix qu'elles ont en elles-mêmes,

en dehors sinon au-dessns du purement intellectuel sens des mots, et se revanchait de cette sujétion du sens précis en le subtilisant des concetti italiens et des gongorismes espagnols d'un Saint- Amand ou d'un Théophile. Cette réponse à tout d'une religion immuable coupait par trop court aux ardentes aspirations des Poètes vers une Foi plus calmante et plus comblante, plus haute peut-être, plus large à coup sûr, et plus douce que le Catholicisme ainsi réduit et bastionné, plus proche aussi de l'Absolu, à ces intuitions, à ces espérances, à ces élans, à tous ces rêves qui, jamais perdus, en dernière analyse, pour la Vérité, sont gagnés toujours pour la Beauté et constituent la meilleure patrie où se soit développé le génie : patrie qu'un Credo plus jeune, sûr d'un plus long avenir, eût gardée flottante autour de soi, loin de la déclarer anathème. Tel quel, sans doute, l'officiel Credo protégeait et soutenait la littérature, la contenait dans une atmosphère de noblesse, un peu officielle aussi, mais non sans grandeur ; toutefois, cette garantie d'unité, qui imposait à tous l'obligation morale de fonder sur l'angle religieux tous les efforts, comportait un soin bien étroit de prendre garde de ne point outrepasser les conclusions du Dogme, un conseil au moins de se maintenir dans les régions moyennes où l'indépendance court le moins de risques, dans .l'héroïsme vital de Corneille, dans la psychologie passionnelle de Racine, dans les rigueurs d'ordre

ordinaire de Molière, dans l'observation minutieuse et piquante de La Bruyère, dan? la morale malicieuse et commune de La Fontaine. Encore et même dans ces zones tempérées arrivait-il qu'on encourût les sévérités de la Théologie intransigeante : qu'on se rappelle comment Bossuet parle de Molière ! Et, à cette heure d'apothéose, n'avaitelle pas raison — en abusât-elle, eh bien, c'est le beau tort du triomphe ! — n'avait-elle pas raison de proscrire le théâtre? N'en était-elle pas, malgré toutes concessions, hautainement jalouse un peu comme d'un temple dissident, comme d'une parodie sacrilège du spectacle et du ballet sacrés, comme du futur principe d'une autre religion, d'un culte selon le monde, ou d'une restitution du Paganisme, d'une adoration toute charnelle des belles formes encore rehaussées par la diabolique séduisance des prestiges de l'Art et de la Passion, comme d'une collective et simultanée prostitution glorifiée ? Cette glorification des sentiments humains, le catholicisme ne pouvait la voir sans ombrage, étant, au contraire, lui, la glorification surhumainement austère de l'âme dégagée des passions. Mais les apothéoses ne durent qu'un instant de raison. Cette discipline si rigoureuse pressentait et présageait sa propre décadence : on ne garde avec tant de soin que des trésors menacés. La vigilance sublime, mais impitoyable, de Bossuet, qui fut l'Eschyle du Catholicisme, s'explique par les complaisances de Fénelon en qui la conscience

se détend, dirait-on, s'amollit, peu s'en faut, et perd le sens de l'attitude érecte, de peur d'oublier la grâce de gestes plus vivants, la douceur de l'abandon, le charme de l'indulgence. Et cette vigilance ne détruit ni la cause, ni l'effet de ces complaisances : c'est une loi de réaction contre quoi le génie est impuissant. Le monde est fatigué de ne pas sourire : aussi va-t-il rire pendant tout un siècle, éclater d'un rire en fièvre dont il ne se reposera que pour ricaner, au lendemain du xvne, pour ricaner et lourdement parfois ratiociner pendant tout ce siècle de Voltaire et de Dalembert, de Parny et de Volney, des Lettres persanes et de L'Esprit des Lois, ce xvme siècle, cette mare, puis ce torrent, loyer des ruineuses grandeurs du xviie.

Il y penchait tristement avec son roi vieilli, caricaturale majesté, personnage symbolique, moins un homme qu'une convention, empruntant de l'éclat à l'antiquité des traditions. Tout son mérite fut d'accepter le bonheur qu'il eut, ce point d'ombre, d'être entouré de lumières et son surnom de Roi Soleil sonne dans l'Histoire ironiquement. Personnage symbolique, en effet, ce roi très chrétien et très catholique qui choisit son dernier amour chez une lille de ces Huguenots qu'il avait persécutés : ainsi l'exagération de l'austérité catholique la rapprochait de la sécheresse protes- , tante, car elle resta protestante, la femme de Scarron, en dépit de toute conversion, protestante

dans le maintien, les manières, les pensées, dans l'esprit et dans l'âme. Et quel significatif hasard que cette sombre garde-malade du siècle mourant ait porté le nom du plus bouffon des poètes ! Tout ce qu'il y eut de pire dans les tendances du siècle de Louis XIV éclate et s'exalte dans la personne cauteleuse, dans le règne silencieux, dans les écrits froids de Mme de Maintenon. Il semble que cette femme conclut la défaite d'un parti devenu mauvais depuis qu'elle le sert. Il semble qu'en elle les immenses efforts de tout un siècle de raison pure échouent misérablement en d'infiniment petits raisonnements raisonnables, en de dérisoires recettes pratiques d'éducation, faible et fade cours d'eau tiède où elle tâchait d'endiguer le flot de l'avenir, juste quand ce vaste flot, épandu naguère en généreuses ondes, mais lassé maintenant d'user des graviers polis et stériles, allait longtemps stagner jusqu'à se corrompre dans ses profondeurs, pour franchir tout à coup, grossi goutte à goutte par le tribut des générations, ses limites trop étroites à cette heure terrible de la tempête. — Dès le commencement du xvmc siècle le christianisme catholique a perdu sa vitalité. Les légendes du Moyen Age n'ont pas encore de fidèles. Les intéressantes erreurs cartésiennes ont déjà une valeur presque purement historique. Que reste-t-il? Condillac et Laplace vivent, écrivent en môme temps que Voltaire, mais une date n'a pas toujours tout le sens qu'elle semble avoir : leur in-

fluence est de demain. Aujourd'hui c'est Voltaire qui règne, c'est-à-dire moins que rien.

Un seul fait exception, mais Rousseau n'appartient pas plus au xvnr2 siècle que Chateaubriand : Rousseau, Goethe et Chateaubriand ouvrent le xixe. L'imagination poétique, au xvme siècle, est réduite au néant pour avoir prétendu se borner au fini, se passer de l'Idée de Dieu. Pour rendre la vie à l'Imagination, cette fois, la destinée décrétera d'autres ressources que celles d'une Révélation nouvelle. Elle ramènera les esprits au sentiment religieux — par l'épuisement naturel de Yesprit, au sens secondaire du mot, et ce seront les déclamations sentimentales de J.-J. Rousseau qui rendront à ses contemporains le goût, tout chrétien, des larmes, — par le respect des grandes inventions scientifiques, et Newton et Laplace étonneront les esprits de leur faire prendre goût aux plus hautes spéculations, redevenir sérieux, fûtce par mode, et discuter les lois de la pesanteur au dessert d'un petit souper, — par la grande convulsion de la Révolution et de la Terreur qui rendra le goût de l'héroïsme avec le sentiment du peu qu'est la vie à ces cœurs redevenus sensibles, à ces esprits redevenus sérieux. Alors pourra naître, contemporaine de Condillac et de Goethe, la grande école de théosophie des de Maistre et des de Bonald avec la grande école littéraire de Chateaubriand. Un mouvement simultané des es-

prits vers la religion — plutôt chrétienne que catholique — et vers la Beauté fera l'aurore du xixe siècle. Mais ce mouvement des esprits, tout sincère qu'il soit, n'effacera pas en eux la profonde empreinte de tout un siècle de négation, de néant. Le monde a été trop longtemps sceptique pour n'en pas garder le pli. Cette récurrence au Christianisme ressemble, un peu voulue, à la comédie d'officielle piété de Napoléon rouvrant les églises et prenant des mains d'un Pape la couronne impériale. La volonté précède la foi, peut-être en tient lieu. Ce commencement du xixe siècle est sans précédent, dans le tableau synoptique des époques de l'humanité : le sentiment de l'Art, galvanisant les religions au lieu de se fonder sur elles, est né. Les légendes du Moyen Age, que la France avait jusqu'alors laissé piller pour des chefs-d'œuvre par les poètes étrangers, ressuscitent. D'abord ce ne sont que des à peu près, et le détail importe peu, pourvu que l'ensemble ait une probabilité satisfaisante, une plaisante couleur générale. Puis on deviendra plus exigeant. Il y à loin de la fantaisie historique de Chateaubriand à celle d'Hugo ; il y a plus loin encore de celle d'Hugo à celle de Flaubert. On est au passé, en pleine date vivante et, selon la parole redoutable et vraie d'Auguste Comte : « Les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts. » Sans que du domaine des idées la conviction passe — tant la vie est factice pour ces poètes très hommes de lettres qui firent

le Romantisme — au domaine pratique, on est, plume en main, chrétien, païen, mahométan peutêtre. On a des religions d'imagination et cette monstruosité est devenue possible : qu'on puisse parler de Religion sans penser à la Vérité ! Je n'ai point de regrets vers cette heure charmante des Jeunes-France. Ils ressemblent tous un peu trop, pour mon gré, à des êtres humains qu'on aurait privés d'âme, de cœur et qui feraient de grands gestes drapés sans que ces gestes soient des signes de passions réelles. Au fond, tout leur importe, excepté l'important; ils n'ont sur la destinée humaine que de vagues phrases d'élégies qui sentent encore l'inepte siècle d'où elles viennent. Lamartine lui-même, le plus grand de tous ceuxlà, n'oubliera pas toujours qu'il a lu Dorât et Parny et ne dédaignera pas d'emprunter un hémistiche à Thomas ! Et ce qui fait plus vaine encore toute cette gesticulation théâtrale, c'est que ces poètes n'ont dans leurs têtes impersonnelles que des idées générales ; ils portent une vieille défroque de philosophie qui montre la corde et pourtant résiste encore et, plutôt que d'abdiquer devant le vêtement religieux qu'on vient de remettre à neuf, lui cède une partie du costume spirituel, se réservant l'autre ; si bien que les esprits de ce temps-là ont véritablement porté le costume d'Arlequin. D'ailleurs, ils n'en sont point gênés. Ils se complaisent aux accessoires de leur rôle. L'air ténébreux, le regard fatal sont à la mode. On a

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inventé de jouer à froid la grande passion. Tout est devenu normalement anormal et les grands criminels, qui ne sont, à proprement parler, que de grands lâches, passent pour des manières de héros qu'on aime, qu'on célèbre ; mais, encore une fois, cela reste dans l'imagination, on ne les imite guère et les romantiques, dans leurs ménages vrais ou faux, sont des citoyens paisibles que le code ne gêne pas. N'empêche qu'ils affectionnent tous des attitudes d'emphase, espagnoles, italiennes, de perspective théâtrale. Leurs modèles ont, dans l'histoire, des dates connues, des allures connues, des livrées connues ; on se vêt comme eux, on parle, on écrit leur langage ; les vivants de cette heure chimérique ont des profils de médailles et copient, à s'y tromper eux-mêmes, les personnages historiques. — Il semble, en effet, que ce siècle, dans sa première moitié, n'ait eu qu'une vie « historique », et voyez,. — serait-ce le mot de l'énigme? — c'est le siècle des historiens, de Thierry et de Michelet. Tout son honneur et pourtant tout son tort sont là. Elle est belle, cette curiosité du passé, mais ce n'est qu'une belle chose morte l'œuvre qu'on fonde sur les ruines des temps révolus, quand une vive foi en l'avenir ne la fait pas rayonner comme un phare, pour illuminer les ténèbres futures. Est-il donc vers ce qui n'est plus, le sens de la vie ? Ce grand souci du passé décèle une impuissance à porter le présent, à préparer l'avenir.

Le sens historique est — fatalement comme par définition, puisqu'on n'a d'histoire qu'à condition d'avoir beaucoup vécu — le signe de la vieillesse d'une race. Il s'éveille avec le sens critique, à l'âge critique des sociétés, pour brider en elles la spontanéité de la faculté créatrice. L'habitude se contracte vite de tout juger au point de vue de l'histoire, même les événements quotidiens dont on garde une information minutieuse, mais sans y prendre un intérêt immédiat : ils sont si neufs ! Us manquent d'un recul dans les siècles, de la patine du temps. A la bonne heure pour nos petits-fils : ils discuteront avec passion sur les accidents que nous enregistrons avec indifférence, comme nousmêmes nous ergotons doctement sur les choses d'il y a cent ans, — et ainsi passeront les générations, insoucieuses du but de leur course et la barbe sur l'épaule, comme des armées en fuite, plus inquiètes de l'ennemi qui les poursuit que du lieu d'asile inconnu où les mène le hasard. Ici, notre ennemi, nous l'aimons ; c'est l'innombrable mort immortel de l'histoire. Mais quel dangereux amour ! Cette perpétuelle méditation des institutions de nos ancêtres ne nous laisse pas le temps de fonder à notre tour : nous ne léguerons guère à nos descendants que vains prétextes à disserter, et, d'ailleurs, cette hâte d'entrer dans l'histoire, c'est-àdire dans la mort, sonne le glas des races. — Il est certain que c'est par l'histoire, au commencement du siècle, que la Religion et l'Art, qui faisaient aux

époques de vitalité latine une indissoluble union, se sont désagrégés. Et tout aussi certain est-il que cette époque romantique, malgré les très grands services qu'elle a rendus à l'Art, reste, pour avoir puérilement flotté d'une religion factice à des systèmes de philosophie de réaction, et même à l'indifférence, une époque d'enfance et de sommeil pour la Pensée.

Même chez les écrivains réputés les plus sincèrement chrétiens le sentiment de la vie actuelle de la religion qu'ils célèbrent n'est jamais pur. Chez de Bonald il y a de la mort, malgré tant de si évidente bonne foi, il y a du moins du passé dans ce ton froid, dans cette écriture ennuyeuse. Tout autre est Joseph de Maistre, ce très grand poète : son style vibre et palpite, c'est une ardeur — mais plutôt une ardeur qu'une splendeur, il brûle plus qu'il éclaire, et ses idées dépassent leurs origines chrétiennes et reflueraient jusqu'à la rigueur judaïque en se colorant de l'austérité tragique et sans onction d'un Tertullien, avec cette vision rouge d'un christianisme plutôt selon saint Paul que selon saint Jean, avec cette éloquence qui ne pardonne pas. Le monde tel qu'il le voit, fondé sur la hache du bourreau, n'est pas le inonde de Jésus. Avec Chateaubriand, malgré un mysticisme réel, nous atteignons l'époque du dilettantisme chrétien. C'est religiosâtre, ce n'est pas religieux ; c'est de la littérature, il n'y a plus de foi. C'est du Génie du christianisme qu'il parle? Les mots l'affirment,

non pas les sentiments : il parlerait tout de même du génie du paganisme. Ce qu'il cherche, c'est prétexte à morceaux, à couplets. Volontiers, il s'emporte — si magnifiquement ! — dans des digressions où la Révélation est décidément étrangère, où la nature seule est adorée, — et René est un épisode du Génie du Christianisme ! Et voyez les procédés du poète : ils en disent long sur sa pensée. Il parle d'Eudore et de Cymodocée comme Fénelon de Télémaque et de Calypso, avec une sorte d'indifférente admiration qui n'est point d'un croyant. Ce n'est pas tant l'inégalité des génies que la différence des sentiments qui fait qu'à lire Chateaubriand après Dante on a la sensation d'entrer en décembre au lendemain de juillet. C'est que Dante CROIT et que la Divine Comédie est une œuvre de religion militante, où rien n'est pour le charme, où la forme, comme un habit de combat, se modèle étroitement sur le fond : elle flotte dans le Génie du Christianisme et dans Les Martyrs, comme un vêtement de parade. Çà et là dans les Harmonies de Lamartine l'enthousiasme du plus lyrique des poètes donne le change ; mais à regarder de près, là encore le sentiment est d'un mysticisme général qui s'extravase au delà des bornes chrétiennes, jusqu'à des sensualités toutes païennes et où l'amour a plus de part que la foi. Les Méditations et les Harmonies sont moins les hymnes d'une religion vivante que ses délicieuses nénies. Comme Chateaubriand, Lamartine parle

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au passé dès qu'il parle religion, s'il précise ; en tous deux, il n'y a de présent et de réel que l'éternel fond passionnel de l'humanité, et pour conclure enfin, ce qui leur manque à tous, philosophes et poètes, c'est ce que les vrais chrétiens désignent par ces mots : le sentiment de la présence réelle de Jésus-Christ. La beauté les touche plus que la vérité de l'Evangile, et après eux les Poètes chercheront ailleurs la Beauté, dussent-ils affirmer tristement ceux-ci, indifféremment ceux-là, qu'il n'y a pas de vérité.

Dans la confusion contemporaine des regrets et des aspirations qui troublent les esprits et les cœurs, la seule affirmation possible reste vague : nous sommes à une époque de transition. « Nous allons d'un mystère à un autre mystère, » comme dit Carlyle, et la plus sûre raison d'espérer qui luise à l'horizon des pensées, c'est que la science pure a repris l'ascendant logique sur l'histoire qui demeure flottante entre la science et la littérature.

L'humanité a touché dans les découvertes de ses savants les motifs palpables de son orgueil, et si cet orgueil a de la puérilité, s'il tourne le plus souvent en vanité, peut-être n'est-ce là que la part de lie nécessaire qu'il faut bien qu'on trouve au fond de toute essence humaine. Peut-être aussi, toutefois, la précipitation où l'humanité s'emporte vers l'avenir inconnu, sa hâte d'aller toujours plus vite, toujours plus loin, infirme et déprave sa pensée :

alors, par une sorte de prodige apparent, mais qui n'est tel qu'aux premiers et négligents regards, elle aurait, cette humanité démente, son contre-poids de sagesse en ses poètes, en leur récurrence inspirée vers les origines de toutes vérités, vers les vieilles religions d'où sont nées des religions mortes à leur tour, vers la source intarissable des très antiques théurgies, vers le geste mystérieux des Trois Rois venus, porteurs de myrrhe, d'or et d'encens, du fond de l'immense Asie pour conférer à un enfant, dans une étable, la Divinité.

C'est là le grand, le principal et premier signe de la Littérature nouvelle ; c'est là, dans cette ardeur d'unir la Vérité et la Beauté, dans cette union désirée de la Foi et de la Joie, de la Science et de l'Art. — Cette union que le xvnr3 siècle avait déclarée impossible, cette union que le xvne siècle avait faite, peut-on dire, de vive et arbitraire force en réduisant l'Art en domesticité quand il ne peut vivre que dans l'indépendance, cette union que le Romantisme tentait par l'artifice et avec une insouciance — coupable, si elle n'eût été enfantine — de la pensée qu'il prenait et mettait ici et là quand son essence est d'être au centre, cette union que le Naturalisme s'efforçait de diminuer jusqu'aux dérisoires proportions de la matière prise en soi, seul objet, croyait-il, de l'Art et de la Pensée, — nous rêvons, cette union glorieuse, de l'accomplir dans toute sa gloire, hautement et largement, en laissant la Pensée, la Science, la Foi et la Vérité

au centre : et de ce centre, de ce foyer de clarté émaneront comme de vivifiants raj'ons jusqu'aux splendeurs de la circonférence les manifestations de l'Art Intégral.

Mais notre soif d'absolu ne trouve pas ce qui la désaltérerait dans les fontaines chrétiennes. Nous trompons-nous ou sont- elles taries?

Nous cherchons la Vérité dans les lois harmonieuses de la Beauté, déduisant de celle-ci toute métaphysique — car l'harmonie des nuances et des sons s}rmbolise l'harmonie des âmes et des mondes et toute morale : puisque nous avons dérivé notre mot « honnêteté » du mot honestas qui signifie « beau ». A défaut des certitudes défaillies d'une Religion — à qui, toutefois, nous gardons la gratitude du sentiment de noble piété dont elle berça et purifia notre enfance — nous pressons les vestiges des Traditions lointaines, d'alors que l'Histoire était encore à naître, des Légendes mystérieuses que colportent, à travers le inonde moderne qui s'inquiète de les entendre sans les comprendre, des peuples nomades partout en exil ; nous recueillons les enseignements des grands Penseurs, Mages et Métaphysiciens, héros de l'esprit humain ; plus avant qu'eux essaierons-nous d'aller dans les voies qu'ils ont ouvertes ; nous irons à l'école aussi des Cultes antiques, extrayant de toutes les mines la parcelle d'or éternel que nous gardait encore leur sein avare; et, quand la joie de la foi ébranlera d'enthousiasme nos âmes,

nous célébrerons cette joie mystique par les Sacrifices et les Fêtes de l'Art. A quelques-uns, cette joie viendra d'une intuition du génie en face de la Nature : ils laisseront chanter dans leur œuvre la loi somptueuse et simple des formes et des sentiments éternels, de la ligne et de la physionomie ; à d'autres toutes les ressources de toutes les connaissances humaines — qui sont comme autant de mains agiles destinées à appréhender les Vérités dans leurs retraites — seront nécessaires, et ceuxci, plus particuliers servants de l'Evangile des Correspondances et de la Loi de l'Analogie, donneront, selon les forces de leur esprit et la bonne foi de leur cœur, en de vastes synthèses, une explication mélodieuse et lumineuse des Mystères glorifiés dans la Réalité des Fictions. Mais, pour les uns comme pour les autres, l'Art a cessé d'être la gaîté secondaire qu'approuvaient ou plutôt toléraient les générations qui ont passé et qu'exigeraient encore de nous les générations qui viennent. Les uns et les autres se considèrent comme investis d'un indéfectible sacerdoce : ils sont les ordonnateurs des fêtes sacrées de la Vérité et de la juste Joie. Cette joie, qui peut parfois sourire à l'esprit en son sens complémentaire et à la brillante gaîté, pourtant reste d'essence grave : sa voie n'est que vers l'Absolu, sa pâture n'est que d'Eternité. Elle choisit sévèrement sa lignée dans le passé, elle évoque le futur d'un regard de fierté ; au présent elle méprise beaucoup, elle cherche haut de l'air

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qu'elle puisse respirer, et quel tremblement la prend à l'aspect des modernes temples de l'Art, de ces théâtres dédiés à l'épanouissement suprême de l'Art Intégral, mais qui sont si mal préparés à tant d'honneur ! Qu'elle souffre au bord des livres confinés en des contingences éphémères, elle qui, sous toutes les transitoires apparences, cherche, comme l'aimant le fer, l'angle immuable, — elle qui est dans sa plus ardente sincérité ce cri humain qui a retenti si profond du haut d'une Parole sainte : Irrequietum cor meum, Domine, donec requiescat in Te!

CHERUBIN (1) (1911)

L'ambition de cette pièce était de renouer le Nouveau Théâtre au Théâtre Classique, directement, en faisant abstraction des mélodrames lyriques de la première moitié du xixe siècle et des drames réalistes de la seconde, aussi bien que des comédies larmoyantes du XYine siècle.

M. Joseph Capperon (2) en écrivit alors :

« M. Charles Morice, qui semble le plus clair et le plus volontaire, le plus français des symbolistes (parmi lesquels on compte beaucoup d'étrangers), a essayé de réaliser son esthétique daus une pièce intitulée Chérubin et jouée jeudi après un petit acte de Verlaine.

« 2>ozs personnages principaux, symbolisant sans doute trois générations : Harpagon le père, Don Juan le fils. Chérubin le petit-fils. Don Juan court les grandes routes et les aventures. Chérubin est venu vivre avec son aïeul. Le vice du vieillard revit en cet adolescent joli

(1) Vanier ; Messein, successeur.

(2) Notes d'Art et de Littérature (Armand Colin).

comme une femme. Plus jaloux de l'or sacré qu'Harpagon lui-même et plus dur aux misérables, il partage Vœnf à la coque de V avare. Il attend : le vieux baisse tous les Jours et son or sera à lui. Mais la mort tarde. On annonce le retour de Don Juan, le père prodigue : Chérubin, inquiet, se hâte ; il tente de tuer, de ses b' anches mains, le grand-père qui dure trop longtemps. Alors le vieux qui va mourir demande une grâce s«prême : revoir lor une seule fois. Chérubin consent : il va chercher la cassette fameuse et ragonisant met ses yeux et ses mains sur les pièces sonores et luisantes. Son désir de vivre se réveille furieux. Il lutte désespérément contre l'assassin au doux visage. Celui-ci, qui a peur du bruit, trouve un moyen diabolique d'en finir : il jette à j)!eines mains par la fenêtre l'or d'Harpagon. V avare en meurt. Chérubin touche au but rêvé, quand un débiteur qu'il a fait vendre lui plante un poignard dans la gorge, pendant que s'entend au loin la chanson folle de Don Juan qui arrive.

« C'est une heureuse idée d'avoir familiarisé le public avec le symbolisme, en prenant à Molière et à Beaumarchais trois personnages typiques et populaires. Il y a de la puissance, sinon de la profondeur, dans cette simple intrigue ou le vice héréditaire descend de i'aieul à V enfant, par-dessus l'insouciante passion dont on n'entend que la mélodie lointaine, et M. Charles Morice a mis au service d'une conception forte ou ingénieuse, qui tantôt fait songer à Balzac et tantôt ci Musset, le sens des moyens techniques, avec une langue excellente.

« Le public, un peu déroulé par cet art nouveau, a témoigné cependant que la pièce ne le laissait pas indifférent. Succès d'estime, tout an moins : M. Charles Morice mérite mieux encore. »

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