C'est la Cliambre Bleue
une ruelle écartée, je rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons, où le vent était entré, et qui était dans le plus grand embarras, aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider efficacement, et alors seulement je reconnus la grandeduchesse. Le coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été, d'ailleurs, très bonne princesse avec moi, m'a donné de très bon thé et des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes. Son fils, le duc de Leuchtenberg, est un très beau garçon, ayant l'air d'un étudiant allemand. Il m'a paru, comme je vous l'ai dit, très bon diable, aimable, un petit peu républicain et socialiste, nihiliste par-dessus le marché, comme le Bazarof de Tourguénef ; car les princes ne trouvent pas, dans ce temps-ci, que la Ilépublique fasse des progrès assez rapides.
Adieu, chère amie; répondez-moi ici, mais tout de suite. Je ne vous tiens pas quitte de ma nouvelle. Que dites- vous du spectacle des inondations? vous lavez eu dans toute son étendue. Je vous félicite de n'avoir pas été noyée. L'un de mes amis est resté deux, jours sans trop manger, avec l'inquiétude de voir sa maison fondre sous lui comme un morceau de sucre. Encore adieu.
Cannes, 6 janvier 1S70.
Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souliaits. Si je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très rigoureux m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé; rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient aussi puissant que jamais, je dors très mal et très difficilement. Non seulement je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois des spasmes ; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà, chère amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une mort lente et très douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son parti.
La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien que ta représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.
Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était
LETTRES A UNE IiNCONNUE. 371
pas produit depuis 1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison était avancée, tout était en lleur. C'était lamentable de voir les grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une bonne année...
Paris, 18 jiiillcl i8";0.
Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain. Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?
Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas s'éviter K On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus popu-
i. La guerre avec la Prusse.
laire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est très braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette confiance.
Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère. Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût personne pour les recevoir.
Adieu encore; je vous embrasse de cœur.
Saint-Cloud, 21 juillet.
Chère et aimable Présidente,
Votre lettre me comble de joie, malgré tous les reproches qu'elle m'adresse, reproches moins durs d'ailleurs que ceux de ma propre conscience. La vérité est que j'ai égaré parmi mes papiers votre dernière lettre, qui contenait votre adresse en Allemagne. Si je n'avais un respect absolu pour la vérité, je vous dirais que, l'ayant mise sur mon cœur, elle a été réduite en cendres, mais vous ne me croiriez pas. Mon cœur est à présent dans l'état de mes poumons, c'est-à-dire une mauvaise machine détraquée qui ne sert qu'à faire enrager son propriétaire. A force de souffrir, on devient brute, et on oublie ses amis, ou plutôt on craint de les ennuyer de ses jérémiades sans fin.
Je suis ici depuis le commencement du mois. L'Impératrice a eu la bonté de m'inviter à passer ici