LETTRES A M. PANIZZI
Paris, 29 avril 1859.
Mon cher ami,
Nous sommes une drôle de nation! Je vous écrivais, il y a quinze jours, qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voulût la guerre, et je crois avoir dit la vérité.
Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est réveillé. C'est maintenant un enthousiasme qui a son côté magnifique, et aussi son côté effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme pour le bal. Avanthier, ils écrivaient à la craie sur leurs wagons : (( Trains de plaisir pour l'Italie et Vienne. » Lorsqu'ils traversent les rues pour aller aux embarcadères, on les couvre de fleurs, on leur porte du vin, on les embrasse, on les adjure de tuer le plus d'Autrichiens qu'ils pourront. Le régianent des zouaves de la garde a reçu son ordre de départ, il y a huit jours. Ils se sont écriés : a Voilà la guerre,
LETTRES A M. PAMZZI. 377
plus de salle de police !» et le régiment a disparu pour deux jours. Il s'agissait de dire adieu à toutes les cuisinières de sa connaissance. Au moment du départ, pas un homme n'a manqué, chacun avec un bouquet de lilas au bout de son fusil.
Il y a dans cette gaieté française un élément de succès considérable. Nos gens se croient sûrs de vaincre, et c'est beaucoup à la guerre. L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient des chevaliers errants allant combattre pour leur dame. Je tiens les Autrichiens pour de très braves soldats; mais chacun des nôtres s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces idées-là. Le général Allard me jurait hier soir que nous avions déjà cent mille hommes au delà des Alpes. Nous aurons sept cent mille hommes sous les armes le 15 du mois prochain. Le 1®'' juin, toute l'artillerie sera pourvue de nouveaux canons rayés.
Enfin, bien que lents à prendre nos mesures, nous avons le talent de bien faire en nous pressant, et, chaque jour, nous gagnons quelque chose. Le général Mac-Mahon écrit qu'il n'a jamais vu réception pareille à celle qu'on lui a faite à Gènes. Il n'y a pas jusqu'à un bataillon de Kabyles qui n'ait été littéralement couvert de fleurs par les dames. Je pense que ces honnêtes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce sont, d'ailleurs, de rudes gaillards.
Hier soir, on annonçait l'acceptation par l'Autriche de la médiation anglaise, et la prise en considération par l'Empereur. Je crois néanmoins la guerre inévitable. Quitter l'Italie maintenant est impos-
378 l'AGES CHOISIES DE MÉRIMÉE.
sible, à moins de grandes concessions de la part de l'Autriche. Lord Gowley, avec qui j'ai dîné hier chez M. Baring, était impénétrable; mais il était facile de voir qu'il ne croyait pas à la possibilité d'un dénoùment pacifique.
L'important, c'est d'être uni, honnête et modéré, de faire des cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours d'of/ni modo sans penser à vendre sa peau et surtout à la partager. Si vous pouvez persuader aux Italiens d'être sages, tout ira bien, j'espère.
Notre pauvre Impératrice a les yeux gros comme des œufs; mais elle paraît pleine de résolution et de dévouement. Elle dit adieu en pleurant aux régiments qui partent, qui la saluent de hourras frénétiques; et les boursiers mêmes se sentent émus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant les gardes défiler. Si l'Angleterre ne se mêle pas trop tôt de la querelle, j'espère que nous aurons bientôt rendu possible une paix avantageuse à l'Italie.
Les banquiers et les beaux messieurs déplorent toujours le funeste entraînement; mais la masse est pour la guerre. L'Empereur est plus populaire qu'il n'a jamais été. Un ouvrier disait : « Moustachu est le plus fort; il a les papiers de son oncle. »
Adieu, mon cher Panizzi. Prêchez les Anglais, Empêchez-les de croire à rambition de l'Empereur et persuadez-les que les Italiens sont gcnie de razon, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigéner. Mille amitiés et compliments au Muséum ^
1. On sait que M. Panizzi était conservateur des imprimés au Brilisli Muséum.
LETTRES A M. l'AMZZI. 379
Paris, lo juillet 1850.
Mon cher Panizzi,
Tout est encore obscur dans celte grande affaire et le demeurera quelque temps encore, selon toute apparence. Il y a bien des choses fâcheuses dans ce qu'on sait du traité; mais ce n'est pas une raison pour jeter le manche après la cognée, et ne pas chercher à tirer parti de ce qu'il y a de bon.
Il est très difficile de concevoir quels ont été les motifs de l'Empereur pour terminer si vite et de cette façon. Voici ce que j'ai appris, mais ce ne sont que des conjectures.
En premier lieu, la vue des champs de bataille, et surtout celui de Solferino, lui a laissé une impression si pénible, que l'idée de prolonger la guerre lui est apparue comme une espèce de crime. Ceux qui ont vu l'Empereur de près croient que celte considération n'est pas la moins puissante. Puis rattitude de TAllemagne. La proclamation de l'Empereur à l'armée semble indiquer qu'il regardait la prolongation de la lutte en Italie comme devant amener la guerre sur le Rhin. La Russie nous aurait-elle aidés? Cela est fort douteux. On ne peut même savoir si elle est en état de le faire, et, à ne considérer la question qu'au point de \'ue de ses avantages matériels, il faut avouer qu'elle n'aurait pas eu un gain proportionné à sa mise au jeu.
Quant à l'enthousiasme des Italiens, voici des faits : il a fallu des efforts surnaturels pour mettre en mouvement le corps toscan. A Milan, depuis la
bataille de Magenta, il n'y a eu que deux cents engagements. Le soir de la bataille de Solferino, il y a eu une panique causée par une centaine de cavaliers autrichiens séparés de leur gros, et qui sont tombés, par hasard, au milieu d'une colonne de blessés et de bagages. Cela n'a duré qu'un quart d'heure; mais déjà les villages sur nos derrières étaient pavoises de drapeaux autrichiens. Tout cela a mécontenté l'Empereur, ainsi que l'armée, et lui a ôté l'espoir d'un concours énergique, comme celui des Espagnols en 1809.
Le grand mouvement des dévots ici, et surtout dans l'ouest, a donné de véritables inquiétudes, ainsi que la prépotence de M. de Cavour, qui se montrait trop disposé à tout avaler.
Je ne crois pas un mot de l'alliance des trois empereurs, encore moins des intentions de l'empereur Napoléon, contre l'Angleterre. La seule chose qui me parait probable, c'est que, si la question d'Orient se précipite d'ici à quelques mois, la France ne donnera son concours qu'à bon escient, et probablement à des conditions avantageuses pour elle. Tenez pour certain qu'on ne fera rien contre la Prusse, et qu'on ne lui fera même pas l'honneur de lui demander pourquoi elle a convoqué la landwehr. On attend ici l'Empereur, lundi ou mardi, et on est inquiet de le savoir parmi des gens fort peu contents.
Je vais vous dire mes projets. Je resterai à Paris ou aux environs jusqu'au commencement de septembre, puis j'irai en Espagne. Vous devriez venir avec moi. Nous commencerions par visiter Bordeaux et par y goûter le vin du cru. Vous y feriez
LETTRES A M. l'AMZZI. 381
votre provision. Puis nous irions ensemble à Madrid. Vous verriez les bibliothèques. Nous irions à Tolède, où il a aussi de belles choses, et je vous reconduirais jusqu'au delà des Pyrénées, en octobre.
Adieu, mon cher Panizzi. Jusqu'à preuve du contraire, je ne crois ni à la guerre contre vous, ni à la domination du pape, qui, par parenthèse, ne veut pas de la présidence.
Paris, 5 août 1864.
Mon cher Panizzi,
Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une glace, et trois dames seulement ont dégobillé; une vingtaine ont passé du rose au blanc verdàtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne et Piue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Bue, où nous avons pu nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a menés si grand train que nous n'avons été que d'une heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là. regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis dans ma poche
quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais laissé au British-Museum.
Dans l'absence du maître, les domestiques font des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait ddle gvoi<se. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le considérant. Or Je Moniteur, qui se fait dans l'officine du ministre de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Gela fait grand scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces de niais sont chargés des détails.
J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on parait avoir pour les Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand teutoiiique Verein.
Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car elle vous nomme Paùisi au lieu de Panucci. Mais le z toscan est une pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous, bien et donnez- vous pour loi d'aller tous les jours chez Brooks ' à pied. Mettez-moi à ceux de lady Holland.
i. Club libOral tlans Sainl-Jame;.
LETTRES A M. PAMZZI. 383
Coinpiègne, 16 novembre I860.
Mon chez Panizzi,
Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la chasse où. l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils invitent.
Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet- Pacha, qui parle bien français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'Impératrice, et hier, pendant le dîner, il lui dit : « Il y a une bien ridicule lettre sur l'Algérie dans le journal. » — Vous savez que tous les journaux ont répété la lettre de l'Empereur au maréchal Mac-Mahon. — Voilà l'Impératrice qui rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit : « Vous connaissez l'auteur de la lettre? — Non; mais je sais bien que c'est un imbécile! » Tous ceux qui écoutaient, étaient prêts à crever de rire. « Mais c'est de l'Empereur! s'écrie l'impératrice. — Pas du tout, répond l'ambassadeur : c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans. » PJffectivement, je ne sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne n'avait remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'Impératrice et la mobilité de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.
Il parait que Ja constitution définitive de votre ministère n'avance pas beaucoup. Vous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord Piussell. Il ressemble plutôt au Aerjus. qui fait tourner toutes les sauces. Reste h savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils encore plus bas percés que les whigs.
Chez nous, Téconomie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand Ijonneur à l'Empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.
En passant à Paris, M. de Bismarck a employé Rothschild à proposer à M. de Mûllinen, le chargé d'alTaires d'Autriche, la cession à la Prusse du Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le pri.x. La proposition a été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.
On dit le roi des Belges à toute extrémité.
Adieu, mon cher Panizzi; portez- vous bien. Vous devriez prendre un chat pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un?
LETTRES A M. J'AMZZI. 38o
Sainl-Cloud, 19 août 1866.
Mon cher Panizzi,
Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août moins que jamais. L'Impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée avec elle et souhaiter la tète à l'Empereur et au prince. Elle vous en voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du Jimes si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris. L'Empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore repris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien.
On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas que, de votre côté, on insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant qu'une guerre qui vous donnerait quelques lieues de territoire contesté et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de l'ordre dans les finances et d'approprier aux mœurs italiennes les institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le t6 x-xÀc,v. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et beaucoup à apprendre. Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays, la chose ne sera pas très facile.
Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le commencement d& septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, da moins tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture.
Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers décorés, qu'on élève aux Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté très faux et nous ont montré des exemples d'écriture et des livres tenus en partie double. Il y en avait deux cent douze presque toutes laides. Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates, avec un sérieux et un aplomb admirables.
Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dîne en redingote. Nous sommes menacés d'un gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. On lui donnera à manger; mais je ne crois pas qu'elle obtienne de l'argent ou des troupes. Je ne serais pas surpris si, d'ici à peu de mois, Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, où plutôt Tanarchie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la Lynch Lan: et une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade, je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente.
LETTRES A M. PAMZZI. 387
Fontainebleau, 11 août 1868.
Mon cher Panizzi,
Je me réjouis de vous savoir installé à "Wiesbaden, qui n'est plus dans le Nassau, grâce à M. de Rismark; mais j'espère que ses eaux continuent à produire de bons effets.
L'Empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé, mieux qae je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre autres ressemblances, vous avez celle de souffrir comme lui de rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien. Peut-être ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.
La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai.
Nous avons eu à dîner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le premier a l'air d'un eubstanlial f armer; l'autre a paru à tout le monde un imbécile à la première vue. L'Impératrice, qui a causé avec lui, ne Ta pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons pas parlé politique.
Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été froidement reçu; au contraire, des élèves portant les noms de
Cavaignac et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffît de quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur luimême, qui le connaît bien, a cru qu"il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre.
Vous savez que je n'aime pas à faire des projets; cependant je voudrais aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Pans, parce que, ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux: qu'ils ont. En outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris , mais seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La ville n'est pas des plus gaies; cependant il y a une bibliothèque assez belle, celle d'Alfieri, et un certain
LEÏTHES A M. PA.MZZI. 389
nombre de manuscrits laissés par lui à la comtesse d'Albany.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et à votre veuve.
Sainl-Cloiid, 11 juillet 1869.
Mon cher Panizzi,
J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai l'air d'être aux premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit. Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France, on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de ce qu'il signifie. La Chambre et peutêtre la majorité du pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse dire : a Le gouvernement personnel a fait son temps; maintenant, c'est le pays qui gouverne. » L'expérience des différentes tentatives de self government est oubliée. Le vent est au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts. D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis un doigt dans un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et
une trompette en leur disant : « Amusez- vous et ne faites pas de bruit. »
Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité ministérielle; or, c'est celui auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la responsabilité ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis- Philippe d'être chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la constitution; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.
On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente. On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de las tiempo altiempo; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.
Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous entendre pour faire tète à l'ennemi commun. Mais cet ennemi est bien fort et j'ai grand'peur qu'il ne nous mange.
LETTRES A M. PAMZZI. 391
Paris, IG août 1870.
Mon cher Panizzi,
Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mûmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que, dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous eussions un grand succès ; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à la république, et quelle république!
Je ne sais rien de plus admirable que l'Impératrice en ce moment. Elle ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.
Je ne doute pas que l'Empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée seule peut le protéger; mais l'armée elle-même conserverat-elle son dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle élourderie de la part de la der-
niére administration. Ici, point de vivres; là, point de munitions; illusion complète sur le nombre des troupes.
Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais; mais je n'aurais pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé empire tous les jours.
Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.
Paris, 24 août ISIO.
Mon cher Panizzi,
Je suis toujours très souflrant et l'anxiété où nous vivons depuis un mois n'est pas faite pour me remettre. Cette guerre est épouvantable. On nous donne des détails affreux sur les derniers engagements. Ces affaires, toutes très sanglantes, ont un peu ranimé nos espérances. On s'accoutume à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les militaires n'hésitent pas à dire que, si on les attire là, les chances sont en notre faveur. Ils ont déjà un grand nombre de malades et leurs meilleures troupes ont fait des pertes énormes.
Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, comme le dit notre amie de Biarritz, l'armée que M. de Bismarck a dans Paris est la plus redoutable de toutes.
LETTHES A M. l'AMZZI. 393
Il n'y a rien de si triste que d'être malade dans un temps comme celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments qu'on éprouve.
Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles du iils de M. Tripet. Cette pauvre famille est au désespoir.
Paris, 2o août 1870.
Mon cher Panizzi,
J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais quel bon ami vous êtes, et que vous êtes toujours true to your ivord. Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu probable avec ma déplorable santé.
Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. Nous n avons pas de bulletins du tout. C'est un système nouveau que je ne comprends pas plus que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont enlevé les positions occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts. Comment se fait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui parait constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux. On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à cette idée. Si les rouges ne perdent
39o PAGES CHOISIES DE MÉRIMÉE.
tout, je crois que nous gagnerons la partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz l'ont perdue.
Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de votre amitié pour moi. J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion vous compteriez sur moi.