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En bohémien, ro)n, mari; y-omi, femme

Elle me dit :

— T'aimer encore, c'est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas.

La fureur me possédait Je tirai mon couteau. J'aurais voulu qu'elle eût peur et me demandât grâce, mais cette femme était un démon.

— Pour la dernière fois, m'écriai-je, veux-tu rester avec moi?

— Non! non! non! dit-elle en frappant du pied. Et elle tira de son doigt une bague que je lui

avais donnée et la jeta dans les broussailles.

Je la frappai deux fois. C'était le couteau du Borgne que j'avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder fixement; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m'avait dit souvent qu'elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l'y déposai. Je cherchai longtemps sa bague, et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d'elle, avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoue, et au premier corps-de-garde je me fis connaître. J'ai dit que j'avais tué Carmen; mais je n'ai pas voulu dire où était son corps. L'ermite était un saint homme. Il a prié pour elle! 11 a dit une messe pour son âme... Pauvre enfant! Ce sont les Calé qui sont coupables pour l'avoir élevée ainsi.

(Carmen.)

VARI.A. 14b

O. — CE Qr'iL EN COUTE DE SAfVER UNE TURQUE. {Récit d'un Jeune diplomate français).

Eh bien! vous saurez, mesdames, que j'étais à Larnaca en 18... Un jour, je sortis de la ville pour dessiner. Avec moi était un jeune Anglais très aimable, bon garçon, bon vivant, nommé sir John Tyrrel, un de ces hommes précieux en voyage, parce qu'ils pensent au diner, qu'ils n'oubhent pas les provisions et qu'ils sont toujours de bonne humeur. D'ailleurs il voyageait sans but et ne savait ni la géologie ni la botanique, sciences bien fâcheuses dans un compagnon de voyage.

Je m'étais assis à l'ombre d'une masure, à deux cents pas environ de la mer, qui, dans cet endroit, est dominée par des rochers à pic. J'étais fort occupé à dessiner ce qui restait d'un sarcophage antique, tandis que sir John, couché sur l'herbe, se moquait de ma passion malheureuse pour les beaux-arts en fumant de délicieux tabac de Latakié. A coté de nous, un drogman turc, que nous avions pris à notre service, nous faisait du café. C'était le meilleur faiseur de café et le plus poltron de tous les Turcs que j'aie connus.

Tout d'un coup sir John s'écria avec joie :

— Voici des gens qui descendent de la montagne avec de la neige; nous allons leur en acheter et faire du sorbet avec des oranges.

Je levai les yeux, et je vis venir à nous un âne sur lequel était chargé en travers un gros paquet; deux esclaves le soutenaient de chaque cùté. En

avant, un ànier conduisait l'àne, et derrière, un Turc vénérable, à barbe blancbe, fermait la marche, monté sur un assez bon cheval. Toute celte procession s'avançait lentement et avec beaucoup de gravité.

Notre Turc, tout en soufflant son feu, jeta un coup d'œil de coté sur la charge de l'âne, et nous dit avec un singulier sourire : « Ce n'est pas de la neige. » Puis il s'occupa de notre café avec son flegme habituel.

— Qu'est-ce donc'? demanda Tyrrel. Est-ce quelque chose à manger?

— Pour les poissons, répondit le Turc.

En ce moment l'homrne à cheval partit au galop, et, se dirigeant vers la mer, il passa auprès de nous, non sans nous jeter un de ces regards méprisants que les musulmans adressent volontiers aux chrétiens. Il poussa son cheval jusqu'aux rochers à pic dont je vous ai parlé, et l'arrêta court à l'endroit le plus escarpé. Il regardait la mer, et paraissait chercher le meilleur endroit pour se précipiter.

Nous examinâmes alors avec plus d'attention le paquet que portait l'âne, et nous fûmes frappés de la forme étrange du sac. Toutes les histoires de femmes noyées par des maris jaloux nous revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous communiquâmes nos réflexions.

— Demande à ces coquins, dit sir John à notre Turc, si ce n'est pas une femme qu'ils portent ainsi?

Le Turc ouvrit de grands yeux effarés, mais

non la iDOuche. Il était évident qu'il trouvait notre question par trop inconvenante.

En ce moment le sac étant près de nous, nous le vîmes distinctement remuer, et nous entendîmes même une espèce de gémissement ou de grognement qui en sortait,

Tyrrel, quoique gastronome, est fort chevaleresque. Il se leva comme un furieux, courut à j'ànier et lui demanda en anglais, tant il était troublé par la colère, ce qu'il conduisait ainsi et ce qu'il prétendait faire de son sac. L'ânier n'avait garde de répondre : mais le sac s'agita violemment, des cris de femme se firent entendre : sur quoi les deux esclaves se mirent à donner sur le sac de grands coups de courroies dont ils se servaient pour faire marcher l'àne. Tyrrel était poussé à bout. D'un vigoureux et scientifique coup de poing il jeta l'ànier à terre et saisit un esclave à la gorge : sur quoi le sac, poussé violemment dans la lutte, tomba lourdement sur l'herbe.

J'étais accouru. L'autre esclave se mettait en devoir de ramasser des pierres, l'ànier se relevait. Malgré mon aversion pour me mêler des aflaires des autres, il m'était impossible de ne pas venir au secours de mon compagnon. M'étant saisi d'un piquet qui me servait à tenir mon parasol quand je dessinais, je le brandissais en menaçant les esclaves et l'ànier de l'air le plus martial qu'il m'était possible. Tout allait bien, quand ce diable de Turc à cheval, ayant fini de contempler la mer et s'étant retourné au bruit que nous faisions, partit comme une flèche et fut sur nous avant que nous

y eussions pensé : il avait à la main une espèce de vilain coutelas...

— Un ataghan? dit Châteaufort qui aimait la couleur locale.

— Un ataghan, reprit Darcy avec un sourire d'approbation.

Il passa auprès de moi, et me donna sur la tète un coup de cet ataghan qui me fit voir trente-six... bougies, comme disait si élégamment mon ami M. le marquis de Roseville. Je ripostai pourtant en lui assénant un bon coup de piquet sur les reins, et je fis ensuite le moulinet de mon mieux, frappant ànier, esclaves, cheval et Turc, devenu moi-même dix fois plus furieux que mon ami sir John Tyrrel. L'affaire aurait sans doute tourné mal pour nous. Notre drogman observait la neutralité, et nous ne pouvions nous défendre longtemps avec un bâton contre trois hommes d'infanterie, un de cavalerie et un ataghan. Heureusement sir John se souvint d'une paire de pistolets que nous avions apportée. Il s'en saisit, m'en jeta un, et prit l'autre qu'il dirigea aussitôt contre le cavalier qui nous donnait tant d'affaires. La vue de ces armes et le léger claquement du chien du pistolet produisirent un effet magique sur nos ennemis. Ils prirent honteusement la fuite, nous laissant maîtres du champ de bataille, du sac et même de Tàne. Malgré toute notre colère, nous n'avions pas fait feu, et ce fut un bonheur, car on ne tue pas impunément un bon musulman, et il en coûte cher pour le rosger.

Lorsque je me fus un peu essuyé, notre premier soin fut, comme vous le pensez bien, d'aller

au sac et de l'ouvrir. Nous y trouvâmes une assez jolie femme, un peu grasse, avec de beaux cheveux noirs, et n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise de laine bleue un peu moins transparente que l'écharpe de madame de Chaverny.

Elle se tira lestement du sac, et, sans paraître fort embarrassée, nous adressa un discours très pathétique sans doute, mais dont nous ne comprimes pas un mot; à la suite de quoi elle me baisa la main. C'est la seule fois, mesdames, qu'une dame m'a fait cet honneur.

Le sang-froid nous était revenu cependant. Nous voyions notre drogman s'arracher la barbe comme un homme désespéré. Moi, je m'accommodais la tête de mon mieux avec mon mouchoir. Tyrrel disait :

— Que diable faire de cette femme? Si nous restons ici, le mari va revenir en force et nous assommera; si nous retournons à Larnaca avec elle dans ce bel équipage, la canaille nous lapidera infailliblement.

Tyrrel, embarrassé de toutes ces réflexions, et ayant recouvré son flegme britannique, s'écria :

— Quelle diable d'idée avez-vous eue d'aller dessiner aujourd'hui !

Son exclamation me fit rire, et la femme qui n'y avait rien compris, se mit à rire aussi.

Il fallut pourtant prendre un parti. Je pensai que ce que nous avions de mieux à faire, c'était d3 nous mettre tous sous la protection du consul de France; mais le plus ditficile était de rentrer à Larnaca. Le jour tombait, et ce fut une circons-

tance heureuse pour nous. Notre Turc nous fit prendre un grand détour, et nous arrivâmes, grâce à la nuit et à cette précaution, sans encombre à la maison du consul, qui est hors de la ville. J'ai oublié de vous dire que nous avions composé à la femme un costume presque décent avec le sac et le turban de notre interprète.

Le consul nous reçut fort mal, nous dit que nous étions des fous, qu'il fallait respecter les us et coutumes des pays où l'on voyage, qu'il ne fallait pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce... Enfin, il nous tança d'importance; et il avait raison, car nous en avions fait assez pour occasionner une violente émeute, et faire massacrer tous les Francs de l'ile de Chypre.

Sa femme fut plus humaine; elle avait lu beaucoup de romans, et trouva notre conduite très généreuse. Dans le fait, nous nous étions conduits en héros de roman. Cette excellente dame était fort dévote; elle pensa qu'elle convertirait facilement l'infidèle que nous lui avions amenée, que cette conversion serait mentionnée au Moniteur, et que son mari serait nommé consul général. Tout ce plan se fit en un instant dans sa tête. Elle embrassa la femme turque, lui donna une robe, fit honte à M. le consul de sa cruauté, et l'envoya chez le pacha pour arranger l'aflaire.

Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux était un personnage, et jetait feu et flamme. C'était une horreur, disait-il, que des chiens de chrétiens empêchassent un homme comme lui de jeter son esclave à la mer. Le consul était fort en peine; il

parla beaucoup du roi son maître, encore plus d'une frégate de soixante canons qui venait de paraître dans les eaux de Larnaca. Mais l'argument qui produisit le plus d'effet, ce fut la proposition qu'il lit en notre nom de payer l'esclave à juste prix.

Hélas! si vous saviez ce que c'est que le juste prix d'un Turc! Il fallut payer le mari, payer le pacha, payer l'ànier à qui Tyrrel avait cassé deux dents, payer pour le scandale, payer pour tout. Combien de fois Tyrrel s'écria douloureusement :

— Pourquoi diable aller dessiner sur le bord de la mer !

— Quelle aventure, mon pauvre Darcy! s'écria madame Lambert, c'est donc là que vous avez reçu cette terrible balafre? De grâce, relevez donc vos cheveux. ]\Iais c'est un miracle qu'il ne vous ait pas fendu la tète!

Julie, pendant tout ce récit, n'avait pas détourné les yeux du front du narrateur; elle demanda enfin d'une voix timide :

— Que devint la femme?

— C'est là justement la partie de l'histoire que je n'aime pas trop à raconter. La suite est si triste pour moi qu'à l'heure où je vous parle, on se moque encore de notre équipée chevaleresque.

— Était-elle jolie, cette femme? demanda madame de Chaverny en rougissant un peu.

— Comment se nommait-elle? demanda madame Lambert. *

— Elle se nommait Emineh.

— Jolie?

lo2 PAGES CHOISIES DE MÉRIMÉE.

— Oui, elle était assez jolie, mais trop grasse et toute barbouillée de fard, suivant l'usage de son pays. Il faut beaucoup d'habitude pour apprécier les charmes d'une beauté turque. Emineh fut donc installée dans la maison du consul. Elle était Mingrélienne, et dit à madame C***, la femme du consul, qu'elle était fille de prince. Dans ce pays, tout coquin qui commande à dix autres coquins est un prince. On la traita donc en princesse : elle dînait à table, mangeait comme quatre; puis, quand on lui parlait religion, elle s'endormait régulièrement. Cela dura quelque temps. Enlin on prit jour pour le baptême. Madame G*** se nomma sa marraine, et voulut que je fusse parrain avec elle. Bonbons, cadeaux et tout ce qui s'ensuit!... Il était écrit que cette malheureuse Emineh me ruinerait. Madame G*** disait qu'Emineh m'aimait mieux que Tyrrel, parce qu'en me présentant du café elle en laissait toujours tomber sur mes habits. Je me préparais à ce baptême avec une componction vraiment évangélique, lorsque, la veille de la cérémonie, la belle Emineh disparut. Faut-il vous dire tout? Le consul avait pour cuisinier un Mingrélien, grand coquin certainement, mais admirable pour le pilaf. Ce Mingrélien avait plu à Emineh, qui avait sans doute du patriotisme à sa manière. Il l'enleva, et en même temps une somme assez forte à M. G***, qui ne put jamais le retrouver. Ainsi le consul en fut pour son argent, sa femme pour le trousseau qu'elle avait donné à Emineh, moi pout mes gants, mes bonbons, outre les coups que j'avais reçus. Le pire, c'est qu'on me rendit en quelque sorte responsable

de l'aveiitare. On prétendit que c'était moi qui avais délivré cette vilaine femme que je voudrais savoir au fond de la mer, et qui avais attiré tant de malheurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d'affaire; il passa pour victime, tandis que lui seul était cause de toute la bagarre, et moi je restai avec une réputation de don Quichotte et la balafre que vous voyez, qui nuit beaucoup à mes succès.

{La double Méprise.)

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