UNE EXÉCUTION CAPITALE EN ESPAGNE
Jamais je n'oublierai la figure de cet homme. Il était très grand et très maigre, et paraissait âgé de trente ans. Son front était élevé, ses cheveux épais, noirs comme du jais et droits comme les crins d'une brosse. Ses yeux grands, mais enfoncés dans sa tète, semblaient flamboyants. Il était pieds nus, habillé d'une longue robe noire sur laquelle on avait cousu à la place du cœur une croix bleue et rouge. C'est l'insigne des agonisants. Le collet de sa chemise, plissé comme une fraise, tombait sur ses épaules et sa. poitrine. Une corde menue, blanchâtre, qui se distinguait parfaitement sur l'étoffe noire de sa robe, faisait plusieurs fois le tour de son corps, et par des nœuds compliqués lui attachait les bras et les mains dans la position qu'on prend en priant. Entre ses mains, il tenait un petit crucifix et une image de la Vierge. Son confesseur était gros, court, replet, haut en couleur, ayant l'air d'un bon homme, mais d'un homme qui depuis
longtemps fait ce métier-là et qui en a vu bien d'autres.
Derrière le condamné se tenait un homme pâle, faible et grêle, d'une physionomie douce et timide. 11 avait une veste brune avec la culotte et les bas noirs. Je l'aurais pris pour un notaire ou un alguazil en négligé, s'il n'avait eu sur la tête un chapeau gris à grands bords, comme en portent les picadors aux combats de taureaux. A la vue du crucifix, il ôta ce chapeau avec respect, et je remarquai alors une petite échelle en ivoire fixée sur la forme comme une cocarde. C'était l'exécuteur des hautes œuvres.
En mettant la tète hors de la porte, le condamné, qai avait été obligé de se courber pour passer sous le guichet, se redressa de toute sa hauteur, ouvrit les yeux d'une grandeur démesurée, embrassa la foule d'un regard rapide et respira profondément. Il me sembla qu'il humait l'air avec plaisir, comme celui qui a été longtemps dans un cachot étroit et étouffant. Son expression était étrange : ce n'était point de la peur, mais de l'inquiétude. Il paraissait résigné. Point de morgue ni d'affectation de courage. Je me dis qu'en pareille occasion, je voudrais faire une aussi bonne contenance.
Son confesseur lui dit de se mettre à genoux devant le crucifix; il obéit et baisa les pieds de cette hideuse image. En ce moment, tous les assistants étaient émus et gardaient un profond silence. Le confesseur, s'en apercevant, leva les mains pour les dégager de ses longues manches qui l'auraient
gêné dans ses mouvements oratoires, et commença à débiter un discours qui lui avait probablement servi plus d'une fois, d'une voix forte et accentuée, mais pourtant monotone par la répétition périodique des mêmes intonations. Il prononçait chaque mot clairement, son accent était pur, et il s'exprimait en bon castillan, que le condamné n'entendait peut-être que très imparfaitement. Il commençait chaque phrase d'un ton de voix glapissant, et s'élevait au fausset, mais il Unissait sur un ton grave et bas.
En substance, il disait au condamné qu'il appelait son frère :
Vous avez bien mérité la mort; on a même été indulgent pour vous en ne vous condanmant qu'à la potence, car vos crimes sont énormes.
Ici, il dit un mot des meurtres commis; mais il s'étendit longuement sur l'irréligion dans laquelle le pénitent avait passé sa jeunesse, et qui seule l'avait poussé à sa perte. Puis, sanimant par degrés :
Mais qu'est-ce que le supplice justement mérité que vous allez endurer, comparé avec les souffrances inouïes que votre divin Sauveur a endurées pour vous? Regardez ce sang, ces plaies, etc.
Détail très long de toutes les douleurs de la Passion, décrites avec toute l'exagération que comporte la langue espagnole, et commentées au moyen de la vilaine statue dont je vous ai parlé. La péroraison valait mieux que l'exorde. Il disait, mais trop longuement, que la miséricorde de Dieu élait infinie, et qu'un repentir véritable pouvait désarmer sa colère.
lo6 PAGES CHOISIES DE MÉRIMÉE.
Le condamné se leva, regarda le prêtre d'un air un peu farouche et lui dit :
— Mon père, il suffisait de me dire que je vais à la gloire; marchons!
Le confesseur rentra dans la prison fort satisfait de son discours. Deux franciscains prirent sa place auprès du condamné ; ils ne devaient l'abandonner qu'au dernier moment.
D'abord on l'étendit sur une natte que le bourreau tira à lui quelque peu, mais sans violence, et comme d'un accord tacite entre le patient et l'exécuteur. C'est une pure cérémonie, afin de paraître exécuter à la lettre la sentence qui porte : (( Pendu après avoir été trainé sur la claie. »
Cela fait, le maliieureux fut guindé sur un âne que le bourreau conduisait par le licou. A ses côtés marchaient les deux franciscains, précédés de deux longues files de moines de cet ordre et de laïques faisant partie de la confrérie des Desamparados. Les bannières, les croix n'étaient pas oubliées. Derrière l'âne venaient un notaire et deux alguazils en habit noir à la française, culottes et bas de soie, l'épée au côté, et montés sur de mauvais bidets très mal harnachés. Un piquet de cavalerie fermait la marche. Pendant que la procession s'avançait fort lentement, les moines chantaient des Utanies d'une voix sourde, et des hommes en manteau circulaient autour du cortège, tendant des plats d'argent aux spectateurs et demandant une aumône pour le pauvre malheureux ipor cljjobre). Cet argent sert à dire des messes pour le repos de son âme; et pour un bon catholique qu'on va pendre ce doit être une consolation
VARIA. lo7
de voir les plats s'emplir assez rapidement de gros sous. Tout le monde donne. Impie comme je suis, je donnai mon offrande avec un sentiment de respect.
En vérité, j'aime ces cérémonies catholiques.... Dans cette occasion, elles ont l'avantage de frapper la foule infiniment plus que notre charrette, nos gendarmes, et ce cortège mesquin et ignoble qui accompagne en France les exécutions. Ensuite , et c'est pour cela surtout que j'aime ces croix et ces processions, elles doivent contribuer puissamment à adoucir les derniers moments d'un condamné . Cette pompe lugubre flatte d'abord sa vanité, ce sentiment qui meurt en nous le dernier. Puis ces moines qu'il révère depuis son enfance et qui prient pour lui, les chants, et la voix des hommes qui quêtent pour qu'on lui dise des messes, tout cela doit l'étourdir, le distraire, l'empêcher de réfiéchir sur le sort qui l'attend. Tournet-il la tète à droite, le franciscain de ce côté lui parle de l'inlinie miséricorde de Dieu. A gauche, un autre franciscain est tout prêt à lui vanter la puissante intercession de monseigneur saint François.
Il marche au supplice comme un conscrit entre deux officiers qui le surveillent et l'exhortent. Il n'a pas un instant de repos, s'écriera le philosophe. Tant mieux. L'agitation continuelle où on le tient l'empêche de se livrer à ses pensées, qui le tourmenteraient bien davantage.
J'ai compris alors pourquoi les moines, et surtout ceux des ordres mendiants, exercent tant
lo8 PAGES CHOISIES DE MÉRIMÉE.
d'influence sur le bas peuple. N'en déplaise aux libéraux intolérants, ils sont en réalité lappui et la consolation des malheureux depuis leur naissance jusqu'à leur mort. Quelle horrible corvée, par exemple, que celle-ci : entretenir pendant trois jours un homme qu'on va faire mourir! Je crois que, si j'avais le malheur d'être pendu, je ne serais pas fâché d'avoir deux franciscains pour causer avec moi.
La route que suivait la procession était très tortueuse, afin de passer par les rues les plus larges. Je pris avec mon guide un chemin plus direct afin de me trouver encore une fois sur le passage du condamné. Je remarquai que, dans l'intervalle de temps qui s'était écoulé entre sa sortie de la prison et son arrivée dans la rue où je le revoyais, sa taille s'était courbée considérablement. Il s'affaissait peu à peu; sa tète tombait sur sa poitrine, comme si elle n'eût été soutenue que par la peau du cou. Pourtant je n'observais pas sur ses traits l'expression delà peur. Il regardait fixement l'image qu'il avait entre les mains; et, s'il détournait les yeux, c'était pour les reporter sur les deux franciscains, qu'il paraissait écouter avec intérêt.
J'aurais dû me retirer alors; mais on me pressa d'aller sur la grande place, de monter chez un marchand, où j'aurais toute liberté de regarder le supplice du haut d'un balcon, ou bien de me soustraire à ce spectacle en rentrant dans l'intérieur de l'appartement. J'allai donc.
La place était loin d'être remplie. Les marchandes de fruits et d'herbes ne s'étaient pas dérangées. On
^AlilA. lo9
circulait partout facilement. La potence, surmontée des armes d'Aragon, était placée en face d'un élégant bâtiment moresque, la Bourse de la soie (la Lonja de Sedn). La place du Marché est longue. Les maisons qui la bordent sont petites quoique surchargées d'étages, et chaque rang de fenêtres a son balcon en fer. De loin, on dirait de grandes cages. Un assez bon nombre de ces balcons n'étaient point garnis de spectateurs.
Sur celui où je devais prendre place, je trouvai deux jeunes demoiselles de seize à dix-huit ans, commodément établies sur des chaises, et s'éventant de lair du monde le plus dégagé. Toutes les deux étaient fort jolies, et, à leurs robes de soie noire fort propres, à leurs souliers de satin et à leurs mantilles garnies de dentelles, je jugeai qu'elles devaient être les filles de quelque bourgeois aisé. Je fus confirmé dans cette opinion parce que, bien qu'elles se servissent entre elles du dialecte valencien, elles entendaient et parlaient correctement l'espagnol.
Dans un coin de la place, on avait élevé une petite chapelle. Cette chapelle et la potence, qui n'en était pas fort éloignée, étaient enfermées dans un grand carré formé par des volontaires royalistes et des troupes de ligne.
Les soldats ayant ouvert leurs rangs pour recevoir la procession, le condamné fut descendu de son âne et mené devant l'autel dont je viens de vous parler. Les moines l'entouraient; il était à genoux, baisait souvent les mcrches de l'autel; j'ignore ce qu'on lui disait. Cependant le bourreau
examinait sa corde, son échelle, et, cet examen fait, il s'approcha du patient toujours prosterné, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit suivant l'usage :
— Frère, il est temps.
Tous les moines, un seul excepté, l'avaient abandonné, et le bourreau était, à ce qu'il paraissait, mis en possession de sa victime. En le conduisant vers l'échelle (ou plutôt l'escalier de planches), il avait soin, avec son grand chapeau qu'il lui mettait devant les yeux, de lui cacher la vue de la potence; mais le condamné semblait chercher à repousser le chapeau avec des coups de tête, voulant montrer qu'il avait bien le courage d'envisager l'instrument de son supplice.
Midi sonnait quand le bourreau montait à l'escalier fatal, tirant après lui le patient, qui ne montait qu'avec difficulté, parce qu'il allait à reculons. L'escalier est large, et n'a de rampe que d'un cùté. Le moine était du côté de la rampe, le bourreau et le condamné montaient de l'autre. Le moine parlait continuellement et en faisant beaucoup de gestes. Arrivés au haut de l'escalier, en même temps que l'exécuteur passait la corde autour du cou du patient avec une promptitude extraordinaire, on me dit que le moine lui faisait réciter le Credo. Puis, élevant la voix, il sécria :
— Mes frères, joignez vos prières à celles du pauvre pécheur.
J 'entendis une voix douce prononcer à côté de moi avec émotion : « Amen »; je tournai là tète et je vis une de mes jolies Yalenciennes dont les joues étaient un peu plus colorées et qui agitait
VARIA. IGl
son éventail précipitamment. Elle regardait avec beaucoup d'attention du cùté de la potence. Je dirigeai mes yeux de ce côté : le moine descendait l'escalier, et le condamné était suspendu en l'air, le bourreau sur ses épaules, et son valet lui tirait les pieds.
(Lettres d'Espagne.)