‹ Pages choisies de MériméeChapitre 76 sur 113 · L'N BON DÉBUT · texte numérisé non relu

L'N BON DÉBUT

Le cosaque Yourii veut profiter de son étrange ressemblance avec le tsaréwitch Démétrius, fils d"Ivan le Terrible, que sous le règne de Fédor, frère d'Ivan, le ministre Boris Godounof a fait assassiner, pour se frayer un chemin au trône. L'instrument de Boris, l'assassin du jeune Démétrius, a été le cosaque Ghevaz Evanghel. Celui-ci, mourant, a tout révélé à Yourii. 11 lui a fait part aussi de sa ressemblance avec Démétrius et lui a légué la croix d'or, garnie de pierreries, qui appartenait au prince.

Yourii quitte la Russie et va en Pologne demander asile au généreux prince Adam Wiszniowiecki. Il a revêtu un costume de moine. Il arrive au moment où le pane Maluski se fait fort de dompter un cheval tarlare des plus difficiles.

YOURII, s'avançant. — Nobles panes, prenez pitié d'un malheureux étranger. Je viens de Russie, et on m'a dit à Smolensk que jamais un infortuné n'avait passé devant le château du prince Adam sans recevoir des marques de sa générosité.

MNiszEK. — Je vous le disais bien, prince Adam; tous les mendiants vous connaissent, et vous les attirez de vingt lieues à la ronde.

LE PRINCE ADAM, à Yourii. — Tu CS UU moinC

grec et schismatique, je crois. N'importe, je ne

démentirai pas ma réputation. Tiens, (ii lui donne un ducat.) Va à la cuisine, on te donnera à manger.

MARINE. — Quelle figure de réprouvé!

MALUS Kl. — lia plus Tair d'un bandit que d'un moine.

LE PRINCE ADAM. — Eh bien! tu restes? Que demandes-tu encore?

YOURii. — Prince Adam, un de ces nobles panes s'apprête à monter un cheval difficile; me permettras-tu de le voir?

LE PRINCE ADAM. — Voilà le premier moine qui préfère un noble spectacle à la vue d'une marmite. Ce garçon-là est bâtard de quelque gentilhomme. Ah ! voici le cheval.

CONSTANTIN. — Eh bien! pane Maluski, qu'en dites vous?

LE PRINCE ADAM. — Il cst eucore temps de se dédire.

MNiszEK. — Allons! allons! annulez cette gageure ridicule.

MALUSKI, ôtant sa pelisse, à Marine. — Permettez-

moi, pana, d'ôter cette pelisse et de la déposer à vos jolis pieds. Je souffre de les voir sur ce gazon humide.

MARINE. — Dieu me préserve d'oser fouler du velours de France!

CONSTANTIN. .Trêvc de galanteries françaises, Maluski. A cheval.

MALUSKI. — Très volontiers, (il descend dans la cour.)

MNISZEK. — Petite folle, tu seras cause qu'un brave gentilhomme se rompra un bras ou une jambe.

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MARINE. — Il dit qu'en France...

MNiszEK. — Eh! que nous inri porte ce qui se fait en France!

LE PRINCE ADAM, regardant dans la cour, à Maluski.

— Voulez-vous me donner vingt ducats?

CONSTANTIN, de même. — Oui, prends-y garde... (Aux palefreniers qui ont amené le cheval). Tenez donc cette maudite bête, que monsieur se mette en selle!... Maluski, Maluski, vous avez plus de chance que moi... le sable est épais, et vous allez tomber comme sur un matelas.

YOURII, regardant dans la cour. — Tournez-lui la

tête vers le soleil. Vous voyez bien qu'il a peur de son ombre.

CONSTANTIN. — De quoi te mêles-tu, moine?

MNISZEK. — Le Moscovite a raison. Maluski, faites-lui tourner la tête vers le soleil.

MARINE. — Ne montez pas, pane Maluski, vous me faites peur. Revenez. Ah!

CONSTANTIN. — Pile ou face?... Allons, allons! Il se relève. Ce n'est rien. Mais les dentelles et le velours français sont rudement traités...

MALUSKI, dans la cour. — Maudite bride polonaise!... N'aurjez-vous pas ici un mors français?

MNISZEK. — Allons, allons! revenez, vous boitez. C'est assez de folies,

YOURII. — Prince Adam, permets que j'essaie ce cheval.

LE PRINCE ADAM. — Toi?

YOURII. — Pourquoi pas?

MARINE. — Oui, oui, prince. Cela nous amusera de le voir rouler sur le sable.

LE PRINCE ADAM. — Allons, moii révérend, voyons comment vous faites la culbute ( Yourii descend après avoir jeté sa robe).

M ALUSKI, qui revient en boitant légèrement. — Cest ma faute! J'ai l'habitude du harnachement finançais... Si j'avais pensé... Tenez, prince Constantin, ^oici vos vingt ducats.

CONSTANTIN. — Yous êtes-vous fait mal'?

MALusKi. — Rien, rien.

MARINE. — Regardez donc, le moine a l'air de causer avec le cheval... Mais c'est que cette vilaine bête l'écoute vraiment... Il lui tient la tête et l'embrasse tendrement... Ne trouvez-vous pas, messieurs, que ces deux mines farouches vont bien ensemble?

CONSTANTIN. — Sur ma parole, le drôle le chariTie. Il sait la chanson des Bohémiens.

MNiszEK. — C'est peut-être un bohémien.

R.egardez comme il est noir.

CONSTANTIN. — Le cheval ne couche plus les oreilles... Il veut le prendre par la douceur... mais rien n'y fera... Oh! le voilà en selle... Ah!... il se tient... Oh! oh!... il est ferme... c'est le diable...

YOURII, dans la cour. — Hoyda! hoyda!

LE PRINCE ADAM. — Il part coiume une flèche. C'est un Tartare que ce moine. Il a poussé leur cri.

CONSTANTIN. — G'cst Eussi le CH dcs Zaporogues '... De toute façon, c'est un hardi coquin... Comme il est lancé... Quel train!

i. Les Cosaques imitaient en tout les Tartares. Leur mom même est emprunté à la langue turque. Casak signifie éclaireur, partisan.

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MALUS Kl. — Il file, il file tout droit... Prince Adam, je parie, le diable m'emporte, que le moine vous emmène votre cheval et vous laisse sa robe en échange.

MNiszEK. — Non, ma foi. Il revient. C'est un fier écuyer.

MALUSKi. — Oh! pouvez-vous dire cela, pane Mniszek? Regardez-le. Il est afïourché sur la bête omme un singe ou un Tartare qu'il est... Ah! si vous aviez vu à Paris, dans la grande écurie du roi, comme nous manégions devant madame de Yerneuil et...

CONSTANTIN, à Yolirii. — Très bien, mon brave. Si c'est l'abbé de ton couvent qui t'a appris à monter à cheval, il était digne d'être le pope des Zaporogues.

YOURir, revenant. — Maintenant il est dompté, à ce que je crois.

CONSTANTIN. — Tieus, moine, prends ces vingt ducats. Tu les as bien gagnés.

LE PRINCE ADAM. — Et moi, jc te donne ce cheval. Mon veneur est estropié. Si tu veux rester ci, je te donne sa place. Crois-moi, laisse là ton froc.

YOURii. — Le proverbe dit vrai : généreux comme un Wiszniowiecki . (A Marine.) Ces deux nobles seigneurs m'ont fait leurs présents. Pana, ne me ferez- vous point le vôtre? Donnez-moi la rose

qui est à votre corset, (il se met à genoux.)

MARINE. — A toi, moine?

MNISZEK, riant. — Au fait, c'est le prix du tournoi.

MARINE. — Tiens! (Elle lui jette la rose.) Est-Ce

qu'il faudra que je danse un menuet avec lui?

M ALUSKi. — Moine, donne-moi cette fleur. Voici vingt ducats encore.

YOURii. — Excusez-moi, noble pane. Je suis au service du prince Adam, et je n'ai plus besoin d'argent. (A un palefrenier.) Tiens, ami, porte ces vingt ducats au pauvre veneur estropié.

MNiszEK. — Tu te dis moine et Russe, et tu refuses de l'argent!

YOURii. — Que veux-tu que j'en frsse?

LE PKiNCE ADAM. — Qui cs-tu, et d'où vienstu? Tu n'es pas moine.

Youp.ii. — On a voulu faire de moi un moine, mais je n'avais pas la "socation, et de ce froc on peut tailler une couverture au cheval que je viens de monter. Je suis un pauvre orphelin, fort mal traité de la fortune jusqu'à présent, heureux aujourd'hui d'être admis sous le toit hospitalier illustre d'un palatin.

LE PRINCE ADAM. — Quel est ton nom?

YOURii. — Dinitri Ivanof.

MALUSKi. — Croyez, belle Marine, que c'est quelque prince déguisé... Un prince tartare, s'entend... Il en a les traits.

MARINE. — Lui, prince! quelle folie!

LE PRINCE ADAM. — Qui quc tu sois, Dmitri Ivanof, reste chez moi. Si tu sais cliasser aussi bien que tu montes à cheval, je ferai ta petite fortune.

YOURII. — Je te baise les mains. (Aux palefreniers.) Allons, enfants, montrez-moi l'écurie, et laissezmoi donner pleine mesure d'avoine au bon -cheval qui me vaut cette aubaine.

MNISZEK. — Je parierais que c'est quelque fils

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de gentilhomme qui, à la suite d'une méchante affaire, court le pays déguisé.

MARINE. — Rentrons; le pane Maluski boite tout bas, et moi je gagne à cela que je ne danserai pas ce soir.

(Les débuts cVun aventurier)

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