LES MÊMES, L'INSPECTEUR DE QUARTIER
LE GOUVERNEUR. — Ah! Stepauc Ilitch, ditesmoi donc, pour l'amour de Dieu, où vous vous étiez fourré? Quelles diables de manières est-ce là.
l'inspecteur. — J'étais, il n'y a qu'un instant, à la porte de la ville.
LE gouverneur. — Voyous. Écoutez, Stepane Ilitch. Il est arrivé un fonctionnaire de Pétersbourg. Comment sommes-nous parés?
l'inspecteur. — Comme vous l'avez commandé. J'ai envoyé le sergent Pougovitsyne avec les dizainiers pour nettoyer le trottoir.
LE gouverneur. — Et Derjimorda où est-il?
l'inspecteur. — Derjimorda est allé à un feu de cheminée.
le gouverneur. — Et Prokhorof est ivre?
l'inspecteur. — Ivre.
1. Ty ne po Ichinou berëch, mot à mot : tu ne prends pas selon ton grade. Le grade, tchiii. règle les préséances en Russie. On entre dans une salle à manger, on s'assied po tchinou, selon le grade.
LE GOUVERNEUR. — Comment souffrez-vous cela?
l'inspecteur. — Mon Dieu! comment faire? Hier, il y a eu une batterie dans le faubourg. Il est allé mettre le holà, et il est revenu ivre.
LE gouverneur. — Écoutez-moi. Voici ce que vous allez faire... Notre sergent de quartier... c'est un grand gaillard... qu'il se tienne sur le pont, pour le bon ordre. Ha! ce vieil enclos, prés du bottier, qu'on le nettoie au plus vite, et qu'on y plante des jalons, comme si on allait y faire des constructions. Des chantiers et des constructions, voyez- vous, il n'y a rien qui témoigne plus de l'activité de l'administration.! — Ah mon Lieu! Et moi qui oubliais qu'on a jeté dans cet enclos quarante charretées d'ordures! Quelle sale ville! S'il y a ici un monument ou un enclos réservé, bon! le diable sait où ils vont chercher les saloperies qu'ils y apportent. Ah!... Et si l'inspecteur général demande à quelqu'un de vous : « Est-on content ici?... » qu'on réponde ; « Tout le monde est content, monsieur. Et celui qui ne serait pas content, je me charge plus tard de lui donner du mécontentement... » Oh! oh! malheureux pécheur
que je suis! (il prend un carton au lieu de son chapeau.)
0 mon Dieu! fais seulement que je me tire de ses griffes, et je te donnerai un cierge comme personne ne t'en a offert. Chacun de ces coquins de marchands en sera pour trois pouds de cire. Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Partons, Pëtr Ivanovitch. (Par distraction, il met le carton aux papiers sur sa tête au lieu du chapeau.)
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l'inspecteur. — C'est le carton que vous prenez, Anton Antonovitch ; voilà votre chapeau.
LE GOUVERNEUR, jetant le carton. — Quel carton? Au diable le carton!... Et si on demande pourquoi on n'a pas bâti l'église de l'hospice pour laquelle, il y a cinq ans, on avait envoyé des fonds, il ne faut pas oublier de dire qu'on avait commencé à la bâtir, mais qu'elle a brûlé. J'ai fait un rapport là-dessus... Ah! Et puis, que personne ne s'avise d'aller dire, comme une bête, qu'on n'a pas encore commencé. Dites encore à Derjimorda de ne pas trop jouer des poings. Qu'il ait soin de mettre à tout le monde, honnêtes gens ou autres, sa lanterne sous le nez. Qu'il ait l'air d'être à son service. Partons, partons,
partons, Pëtr Ivanovitch. (il va pour sortir et revient.)
Ah ! Et qu'on ne laisse pas sortir dans la rue des soldats faits comme je ne sais quoi... Celte maudite garnison met sa capote par dessus la chemise, et l'uniforme d'en bas elle s'en passe, (ils sortent.)
(Acte I, scène v.)
ANNA ANDREIEVNA et MARIA ANTONOVNA, entrent en courant
ANNA. — Où sont-ils, OÙ sont-ils? Ah! mon Dieu! (Elle ouvre la porte.) Mon mari! Antoncha! Anton! — C'est toi, c'est toujours ta faute! Toujours à lambiner! une épingle par-ci, une collerette par là!...
(Elle court à la fenêtre et crie :) Anton! OÙ vaS-tu, OÙ
vas-tu donc? Est-ce qu'il est arrivé, l'inspecteur? Est-ce qu'il a des moustaches? quelles moustaches? VOIX DU GOUVERNEUR. — Tout à l'hcure, à tout l'heure, mérotte.
ANNA. — Tout à l'heure... attendre des nouvelles ! Je ne veux pas attendre... Un mot seulement. Est-ce un colonel? Hein? (Avec dépit.) Allons! il est parti! Ah! bien, c'est bon! Je m'en souviendrai. — Et c'est toujours cette lambine-là! Maman, maman, attendez-moi, je passe ma collerette; je suis prête. Diantre soit de ton : Je suis prête! Tu es cause que nous n'avons rien appris, et tout cela pour ta maudite coquetterie. Mademoiselle a su que le directeur des postes était ici, et la voilà à minauder devant le miroir, à se tourner par-ci, à se tourner par-là, et pendant ce temps-là, on est parti. Elle se figure peut-être qu'on en tient pour elle : il se moque de toi quand tu as le dos tourné.
MARIA. — Que voulez-vous, maman? il faut prendre son parti. Nous saurons tout dans deux heures.
ANNA. — Dans deux heures! bi3n des remerciements! Ah! j'aime fort cette réponse. Pourquoi donc ne pas dire dans un mois, nous en saurons bien davantage. (A la fenêtre.) Eh! Avdotia! Ah!... On t'a dit, Avdotia, que quelqu'un est arrivé... n'est-ce pas?... Tu ne sais pas? Qu'elle est bête! Eh bien, ces signes que tu fais, je les vois bien, mais pourquoi ne pas avoir demandé?... Elle n'a pas pu le savoir!... Des bêtises, elle ne voit que des amoureux...? Ah! partir si vite. . . Tu aurais dû courir après le drochki ! Vas-y, vas-y tout de suite. Tu entends bien; cours, informe-toi. Sache où ils sont allés... Et puis ce voyageur, quel homme c'est, tu entends- bien? Regarde par le trou de la serrure, et dis-moi tout... Comment sont ses yeux, noirs, ou non, et reviens
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sur-le-cliamp. Tu entends : vite, vite, vite, vite!
(^l'.lle conliiuie à parler à la fenêlre jusqu'à ce que la toile
tombe. ) (Acte I, scène vi.)
KHLESTAKOF. LE GOUVERNEUR et DO BTCHIN SK 1
(Le gouverneur fait un pas en avant et s'arrête; tous les deux, eiïrayés, se regardent l'un l'autre un moment, puis baissent les yeux.)
LE GOUVERNEUR, prenant un peu de courage. — Bonjour, Monsieur...
KHLESTAKOF. — ServiteuT.
LE GOUVERNEUR. — Pardonnez-moi si...
KHLESTAKOF. — Comment donc... de rien....
LE GOUVERNEUR. — Mon devoir, comme le principal magistrat de celte ville, c'est de prendre des mesures pour que les voyageurs et tous les gens comme il faut n'éprouvent aucun...
KHLESTAKOF, balbutiant d'abord, mais se rassurant et grossissant sa voix peu à peu.) — Que VOulez-VOUS...
que j'y fasse... ce n'est pas ma faute... Je paierai... On m'enverra de chez moi... (Bobtchinski entr'ouvre la porte et regarde.) C'est plutôt sa faute : il me donne du veau dur comme une planche; de la soupe... le diable sait ce qu'on a mis dedans, et j'ai été obligé de la jeter par la fenêtre. Il me fait mourir de faim toute la journée... Du thé incroyable : il sent le poisson, pas le thé.... Pourquoi donc...? voilà une drôle....
LE GOUVERNEUR, intimidé. — Pardonnez, monsieur, ce n'est pas ma faute. Le veau que j'achète au marché est toujours bon. Ce sont des marchands
de Kholmogor qui l'apportent, gens honnêtes et de bonnes mœurs. Je ne sais pas où il prend celui dont vous parlez. Mais s'il n'est pas... alors.... permettez-moi de vous proposer de vous faire changer de logement.
KHLESTAKOF. — Nou pas I je ne veux pas. Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c'est la prison. Mais de quel droit avez-vous, et comment osez-vous... C'est que je... je suis employé... à Pétersbourg... (Fièrement.) Je... je... je..
LE GOUVERNEUR, à part. — Oh! mon Dieu ! comme il est en colère... Il sait tout! Ces maudits marchands lui ont tout dit.
KHLESTAKOF, s'enhardissant de plus en plus. — VouS
avez beau être gouverneur... Je n'irai pas. J'aurai
recours au ministre, (il frappe du poing sur la table.) Qui ètes-vous? qui ètes-vous?
LE GOUVERNEUR, prêt à défaillir et tout tremblant.
— Ah! de grâce, monsieur, ne me perdez pas. J'ai une femme et de petits enfants... ne ruinez pas un infortuné!
KHLESTAKOF. — Nou, je ne veux pas. Eh! que m'importe à moi que vous ayez une femme et des enfants.' faut-il pour cela que j'aille en prison? Voyez un peu la belle raison! (iBobichinsUi enir'ouvrc la porte, regarde et se relire elTrayé.) Non, non, je VOUS
remercie très humblement. Je ne veux pas.
LE GOUVERNEUR, tremblant. — Inexpérience, monsieur, inexpérience de ma part, et insuffisance de la place. Mon Dieu, daignez en juger vousmême. Les appointements ne me rendent pas le thé
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et le sucre seulement. S'il y a eu des cadeaux, je vous proteste que c'étaient des misères... Quelque chose pour la table, ou peut-être une couple d'habits. Quant à la veuve du sous-officier qui faisait le commerce, que j'aurais fait fouetter, c'est une calomnie, monsieur, sur mon honneur, c'est une calomnie. Ce sont mes ennemis qui ont inventé cela. Les gens d'ici sont si méchants, qu'il sont prêts à m'assassiner...
KHLESTAKOF. — Eh bien! je n'ai pas affaire à eux, moi... (Réfléchissant.) Je ne sais pas, moi, pourquoi vous me parlez de vos ennemis ou de la veuve de ce sous -officier... Une femme de sous-officier. c'est autre chose... mais moi, vous n'oseriez pas me faire fouetter... vous n'y pensez pas, apparemment? Je vous le répète, je paierai, je paierai... mais en ce moment, je me trouve sans argent. Si je suis ici, c'est que je n'ai pas un kopek.
LE GOUVERNEUR, à pari. — Oh! le farceur! Quelle diable d'histoire nous fait-il et où veut-il en tenir? On ne sait par où le prendre. Ma foi, essayons; il en sera ce qu'il en sera, essayons toujours. (Haut.) Si vous aviez besoin d'argent, monsieur, ou de toute autre chose, veuillez disposer de moi. Mon devoir est d'obliger les voyageurs.
KHLESTAKOF. — Si VOUS voulicz me prêter quelques roubles, je satisferais le maître de l'hôtel. Deux cents roubles me suffiraient, et même, moins.
LE GOUVERNEUR, lui donnant des billets. — Yoici précisément deux cents roubles; ne vous donnez pas la peine de compter.
KiiLESTAKOF. — Mille remerciements. Je vous renverrai cela de la campagne... C'est un accident que... Je vois, monsieur, que vous êtes un galant homme... C'est une autre affaire.
LE GOUVERNEUR, à part. — Dieu SOit loué! il
a pris l'argent. Nous allons être d'accord à ce que je vois. Au lieu de deux cents, je lui en glisse quatre cents.
KHLESTAKOF, — Osip ! ;Osip entre.) Appelle le garçon. (Au gouverneur et à Dobtchinski.) Comment!
vous êtes debout! Faites-moi donc le plaisir de vous asseoir. (A Dobtchinski.) Asseyez- VOUS donc, je vous en supplie.
LE GOUVERNEUR. — Ne faites pas attention; nous sommes bien.
KHLESTAKOF. — Faites-moi donc la grâce de vous asseoiri Ah! je vois toute la cordialité et toute la franchise de votre caractère... Et moi qui m'étais imaginé que vous veniez pour me... (A Doijtciiinslii.) Asseyez-vous donc. (Le gouverneur et Dobtchinski b'asseoient, Dobtchinski entr'ouve la porte et écoute.) -
LE GOUVERNEUR, à part. — Allons, un peU
d'audace. Il veut qu'on respecte son incognito. C'est bon, nous sommes à deux de jeu pour la comédie. Faisons semblant de ne pas savoir quel homme c'est. (Haut; J'étais sorti pour des affaires de service, avec Pëtr Ivanovich Dobtchinski, gentilhoiTime de ce pays, et nous avons voulu entrer dans l'hôtel pour voir si les voyageurs étaient convenablement reçus, parce que, voyez-vous", je ne suis pas comme bien des gouverneurs, qui ne se mêlent pas de ces affaires-là. Mais, moi, outre les
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affaires de mon administration, par pure charité chrétienne, je veux que tout mortel reçoive ici un bon accueil. Et c'est une récompense de mon zèle quand je trouve l'occasion de faire une connaissance si agréable.
KHLESTAKOF. — Pour mou comptc, j'en suis ravi. Sans vous, j'aurais été contraint de rester longtemps ici. Je ne savais comment faire pour payer.
LE GOUVERNEUR, à part. — Oui, oui, contc-nous cela. Tu ne savais comment payer! (Haut.) Oseraisje vous demander de quel côté votre voyage se dirige?
KHLESTAKOF. — Je vais dans le gouvernement de Saratof, dans ma terre.
LE GOUVERNEUR, à part.ironiquement. — Il a un
fameux front! Il faut jouer serré avec lui. (Haut.) C'est une chose bien intéressante que les voyages, les particularités de la route... d"un côté, les contrariétés qui résultent des chevaux en retard, d'un autre côté... c'est une grande dissipation pour l'esprit Monsieur voyage sans doute pour son agrément?
KHLESTAKOF. — Nou , c'cst papa qui me demande. II se vexe, papa, parce que, jusqu'à présent, je n'ai pas eu d'avancement à Pétersbourg. Il s'imagine comme cela que, dès qu'on est arrivé, on va vous mettre la croix de Saint-Vladimir à la boutonnière Ma foi, qu'il aille lui-même faire sa cour à la Chancellerie.
LE GOUVERNEUR, à part. — En voilà de sévères; et ce papa qu'il nous coule en douceur... (Haut.)
Est-ce pour longtemps que vous vous proposez de vous absenter?
KHESTAKOF. — Mou Dieu ! je ne sais pas. Mon père... mon père est bête, entêté comme une mule, un vieux roquentin dur comme du bois. Je lui dirai tout bonnement : faites ce que vous voudrez, je ne puis pas vivre hors de Pétersbourg. Pourquoi donc serais-je condamné à passer ma vie avec des paysans...? Cessez d'exiger cela de moi; mon âme a soif de civilisation.
LE GOUVERNEUR, à part. — Comme il défile son chapelet, et sans se couper. Il se figure qu'il me fait avaler toutes ses histoires. Va, va, tu n'as pas trouvé ta dupe. Je te laisse faire et t'en donner. (Haut.) La remarque que vous avez bien voulu faire est parfaitement juste. Que peut-on faire dans l'ignorance et l'obscurité? Ici, par exemple dans notre petit endroit, on ne dort pas la nuit, on s'extermine pour son pays, on n'épargne rien, sans seulement songer à quand
la récompense... (il promène ses regards par la chambre.)
Il me semble que cette chambre est un peu humide.
KHLESTAKOF. — Abominable! et des punaises comme je n'en ai jamais vu. Elles vous ont des dents comme des chiens.
LEGOUVERNEUR. — Est-il possiblc ! Un étranger si distingué exposé à des tortures semblables; d'indécentes punaises comme il n'en devrait pas exister dans le monde! — Est-ce qu'il ne fait pas bien sombre dans cette chambre?
KHLESTAKOF. — Horriblement sombre! Le maître d'hôtel n'a pas l'habitude de donner des
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bougies. On ne peut rien faire. On veut lire, ou bien l'idée vous prend d'écrire quelque chose, impossible; on n'y voit goutte.
LE GOUVERNEUR. — Oserais-je vous demander... mais non, je ne suis pas digne...
KHLESTAKOF. — Quoi doUC?
LE GOUVERNEUR. — Non, uon, je suis indigne de cet honneur...
KHLESTAKOF. — Mais de quoi s'agit-il?
LE GOUVERNEUR. — C'est quo, si j'osais... J'ai chez moi un appartement parfaitement convenable, bien éclairé, tranquille, que je serais heureux de vous offrir... Mais non, je sens moi-même que ce serait trop d'honneur pour moi... Veuillez, je vous en supplie, ne pas vous en offenser; c'est dans la simplicté de mon cœur que je faisais cette offre indiscrète.
KULESTAKOF. — Comment donc? mais au contraire, j'en suis enchanté. Il me sera infiniment plus agréable d'être dans une maison particulière que dans une auberge.
LE GOUVERNEUR. — Ah! VOUS me comblez!
Et quel bonheur pour ma femme! Pour moi, c'est mon caractère; je n'ai pas de plus grand bonheur que d'exercer l'hospitalité, surtout à l'égard de personnes distinguées. Ce n'est pas la flatterie qui dicte mon langage, je vous prie de le croire; je n'ai pas ce défaut. Dieu merci, et je parle à cœur ouvert.
KHLESTAKOF. — Je VOUS cu remercie très humblement. Pour moi, je n'aime pas les gens à double visage. Votre cordialité et votre franchise me plai-
sent; et quant à moi, je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me montre du dévouement et de la considération... de la considération et du dévouement.
(Acte II, scène viii.)