LE COURONNEMENT DE DÉMÉTRIUS
C'est le premier des Faux Démétrius, dont Mérimée raconte l'iiistoire. Ce jeune cosaque Zaporogue, très habile et très iiardi, profite de sa ressemblance avec le tsaréwicli Démétrius (fils d'Ivan IV, le Terrible), assassiné par Boris Godounof, ministre de Fédor, pour chercher à ravir le pouvoir à Boris, devenu tsar à la mort de Fédor. Il va en Pologne (voir phas haut notre extrait des « Débuts d'un aventurier, p. 183. où Mérimée met en scène d'une façon pittoresque ce qu'il raconte ici), gagne la faveur du prince Adam Wiszniowiecki, puis, grâce à lui, des Grands polonais, s'allie avec les Cosaques et, à la tète d'une puissante armée, pénètre en Russie. L'apparition de ce Faux Démétrius partage la Russie en deux camps. Après une série de succès et de revers, après la mort de Boris, emporté par la maladie et le dégoût, après la mort du fils de Boris que tous abandonnent, Démétrius est reconnu pour tsar.
Le 20 juin 1605, satisfait de la sincérité des liommages qui lui parvenaient de toutes parts, Démé-
1. Les notes de Mérimée vont devenir plus nombreuses, comme il convient pour des travaux historiques. Il tient à
trius consentit enfin à faire son entrée dans sa capitale. Les notables de toutes les classes de la population allèrent fort loin à sa rencontre, porteurs de riches présents parmi lesquels figuraient sur un plateau d'or le pain et le sel, hommage symbolique du vassal à son souverain. — « Tout est prêt pour « te recevoir, lui dirent-ils, réjouis-toi? Ceux qui « voulaient te manger ne peuvent plus mordre à pré- « sent '. » Démétrius répondit en peu de mots et avec affabilité, qu'il oubliait le passé et qu'il voulait être pour ses Moscovites, non pas un tsar, mais un père, toujours préoccupé du bonheur de ses enfants. Parmi les différentes députations sorties de Moscou, il distingua celle des soldats étrangers qui, après la défection du camp de Kromy, étaient demeurés fidèles à Fëdor jusqu'au dernier moment. Ils venaient supplier le tsar de pardonner leur attachement à un prince qu'ils avaient cru légitime, et promettre une fidélité semblable à son successeur, si leurs services étaient agréés. — « Votre conduite vous honore, leur dit Démétrius; je sais qu'en vous je trouverai de braves soldats et de loyaux serviteurs ». Puis il voulut qu'on lui présentât l'officier allemand qui, à la bataille de Dobrynitchi, portait la bannière du bataillon contre lequel s'était brisée la charge impétueuse de ses hussards. L'enseigne sortit des rangs, et le tsar, lui frappant sur l'épaule, lui dit avec un sourire gracieux : « Seigneur, garde-nous du mal - ! »
citer ses sources avec précision : ce scrupule lui fait graml honneur.
1. Baer, p. 60. Ces mots n'ont rien de bas en russe; c'est une métaphore tout orientale.
•2. Baer, p. 60. Je ne sais si ces mots sont une sorte de
ÉTUDES SUR l'i1I?T0IRE DE RUSSIE. 200
La marche commença, éclairée par un détachement de cavalerie qui devait reconnaître les rues que le cortège allait traverser. A chaque instant des ordonnances passaient et repassaient au galop avec le rapport que tout était tranquille. A l'avantgarde marchaient les hussards polonais armés de pied en cap, sur vingt de front, la lance sur la cuisse, précédés de leurs trompettes et de leurs timballes. Venaient ensuite dans le même ordre les soldats étrangers, les Cosaques et les strelitz. Démétrius, affectant de s'entourer de ses sujets russes, paraissait monté sur un cheval magnifique, au milieu d'une foule de boyards vêtus de leurs habits de gala. Toutes les cloches étaient en branle, et les rues remplies d'une foule compacte; les toits même étaient couverts de spectateurs qui faisaient retentir l'air de joyeuses acclamations. Partout sur le passage du tsar la foule se prosternait, en s'écriant dans le langage poétique familier au peuple russe : « Vive a notre père! Que le Seigneur te couvre de son ombre « dans le chemin de la vie! — Qu'il te donne tou- « jours la même miséricorde qui déjà t'a sauvé des « méchants! — Nous étions dans les ténèbres, voilà ({ notre rouge soleil qui reparait! » — « Levez- vous, (c mes enfants, disait Démétrius, et priez Dieu pour (( moi '. » Arrivé sur la grande place devant le Kremlin, Bogdan Bielski, à qui sa qualité d'exilé
salutation pieuse, ou bien si Démétrius faisait ainsi allusion au cri de guerre des Allemands : Uilf Goll\
1. Petreïus, p. 315 et suiv. Le même mot russe : krasuop (solntse), signifie rouge et beau. C'est une de ces métaphores originales si fréquentes dans une langue qui n'a pas encore été travaillée par les pédants.
SOUS le règne précédent donnait une sorte de prééminence parmi les boyards, ôtant son bonnet, rendit grâces à Dieu pour la conservation miraculeuse du tsar, et adjura le peuple de lui être fidèle; puis tirant de son sein une image de saint Nicolas, il la baisa comme pour sanctilier son serment et s'écria d'une voix forte : « Peuples! honorez et défendez votre seigneur! » La foule répondit tout d"une voix : « Dieu soit en aide au seigneur tsar et confonde tous ses ennemis '. )) En ce moment un tourbillon de vent soulevant des flots de poussière obscurcit la place et déroba le tsar et son cortège à la multitude aveuglée. Les Moscovites superstitieux s'effrayèrent du présage. « Malheur! » s'écrièrent quelques voix*; mais le tourbillon passa et le sinistre augure fut aussitôt oublié. Tous les cœurs se livraient à l'espérance. Démétrius était jeune, bon cavalier; il avait cet air affable et hardi qui plaît toujours à la multitude; chacun avait cherché et cru voir sur son visage les signes connus qui attestaient son origine. « C'est notre vrai tsar, disait-on, la race de Rurik ne périra point. »
A la porte de la cathédrale, le clergé en habits de fête s'avança portant les saintes images. Démétrius mit aussitôt pied à terre et les baisa avec dévotion ; mais en ce moment, soit par ignorance des usages russes, soit par une malice militaire, les trompettes des Polonais sonnèrent une fanfare qui couvrit les chants de l'Église ^ Outre le scandale choquant pour