Pages choisies de Miguel de Unamuno
Extraits essentiels N des Penseurs et Aïoralistes Publiés sous la direction de M. Henri Mazel
iguel de Unamuno
Préface, Traduction et Notes de Maurice VALUS
COLLECTION “ LE SPHINX DE DELPHES ’ J. POVOLOZKY ET C ie , ÉDITEURS 13, Rue Bonaparte, Paris (6 e )
PREFACE (i)
Vaici un auteur qui. n'aime point la littérature pour la littérature : Miguel de Unamuno avoue nettement que les stylistes ont le don de l'exaspérer, et, pour rien au monde, il ne voudrait être classé dans cette catégorie d’’écrivains. Il ne tient pas du tout à ce qu'on dise de lui : cet homme parle comme un livre; ' ce serait bien le pire compliment qu'on pût lui faire. S'il écrit, ce n'est pas pour flatter l'oreille du lecteur en ordonnant des phrases noblement cadencées, ni pour orner d'images imprévues ou étudiées ce qu'il a à dire; non, s'il écrit, c'est pour nous confier simplement, spontanément, souvent même avec■ rudesse ou brusquerie, ses amours ou ses haines, son exaltation ou son accablement . Ainsi qu'il le conseille à ses lecteurs familiers, ne faites donc pas attention à la forme de sa phrase, à la dureté des mots qui la composent, mais aux impressions ou aux sentiments, aux amer-tûmes ou aux allégresses qu'elle est chargée de vous exprimer : que voulez-vous? il ne s'est pas fait grand écrivain par métier, il n'est pas devenu assembleur
(1) Dans cette brève préface, nous ne nous sommes proposé que de donner une impression sur la pensée de Miguel de Unamuno. Nous avons étudié d’une façon plus complète l’œuvre du grand écrivain dans le Mercure de France du 1 er mai 1916 et dans la Revue de Paris du 16 octobre 1921.
de métaphores comme d'autres s'établissent notaires ou marchands de nouveautés. Quoi qu'en disent les professionnels, la pensée écrite, la vraie, celle qui révèle toutes les profondeurs ou les déchirements de la vie intérieure, ne saurait être prise pour l'équivalent d'une marchandise.
Dans un livre, Unamuno ne cherche qu'une chose, l'accent personnel et passionné; il veut entendre dans chaque phrase un écho profond révélant les sentiments, douleur ou joie, qu'éprouve l'écrivain. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas l'auteur en tant qu'auteur, mais l'homme concret et vivant qu'il y a derrière, l'homme qui pense et agit, qui aime ou déteste. Il va sans dire que seuls aussi les hommes de foi, les enthousiastes, ont le privilège de retenir son atleniion et de provoquer sa sympathie : en revanche, les sceptiques sont assurés de son dédain.
On ne s'étonnera donc pas qu'il ait pris le parti de Don Quichotte contre les moqueries de Cervantès . Montrant tout ce qu'il y a de profondément national dans cette curieuse fiction, il a exprimé le désir de voir le quichottisme devenir la religion du peuple espagnol, il a défendu le haut idéal dii chevalier errant contre l'assaut de toutes les dérisions et de tous les brocards. En d'autres termes, la cause qu'il plaide dans son œuvre, c'est celle du rêve, de la chimère, de l'illusion . Il proclame que la raison, la froide et triste raison, est incapable de faire faire le moindre progrès aux peuples; et il ajoute aussitôt que ces derniers ne doivent leurs progrès ou leur élévation qu'à cette chose si décriée et pourtant si exaltante : l'illusion. En hommes pour qui le bon sens est la seule règle dont il soit rationnel de faire état dans la vie quotidienne, nous reconnaissons volontiers que noire pensée ne se laisse pas abuser par des chimères; en supposant que ce soit toujours vrai, quel bienfait moral, quelle
joie profonde en retirons-nous? Ne dirait-on pas vraiment que nous avons voulu détruire tous les motifs de nous enthousiasmer qui se trouvaient sur notre route? Sans doute, nous ne prenons pas pour des géants les moulins à vent dont les grandes ailes tournantes nous menacent en vain; mais , pourrions-nous dire avec Unamuno, voilà une belle affaire! et qu'y gagnerons-nous, si le rationalisme nous ayant un four emprisonnés dans le sens du réel, nous y perdons l : avantage de contempler le ciel merveilleux de l'irréel, le ciel du rêve, formé par Vensemble de toutes nos aspirations et cle tous nos vœux? C'est souvent de nos vœux irréalisables qu'est faite la poésie dont la trame de no$ jours est embellie.
Notre sens pratique, c'est évident, nous préserve de toutes les véhémences de la passion; il ne nous permettrait jamais d'affirmer par exemple qu'un plat à barbe est devenu soudain l'armet de Mambrin et que notre mission est de le conquérir à tout prix. Mais si la raison raisonnante dont nous nous estimons pourvus nous met à l'abri de ces folies don quichottesques, s'ensuit-il que nous ayons plus de finesse ou de jugement? Pas le moins du monde, et Unamuno le sait bien, lui qui ne se laisse jamais prendre à nos avis entendus; le manque de foi n'est pas la sagesse. Pour sauvegarder notre bien-ètre / ou notre quiétude morale, nous refusons lâchement de donner asile à l'idéal
Ainsi que son commentateur le dit avec sa coutumière bienveillance, Don Quichotte a au moins un mérite, celui de proclamer son credo chevaleresque au grand dommage de ses côtes. C'est pour bien mettre en valeur ce beau trait de caractère, et aussi pour ramener sans doute notre attention sur notre propre pusillanimité, que Miguel de Unamuno nous prie de laisser de côté les ironies de Cervantès et d'oublier quels ridi-
cules furent infligés au loyal chevalier de la Triste» Figure . Il nous accordera volontiers que notre scep• titisme, comme nous prenons la peine de le déclarer, est le résultat d'une sérieuse méditation sur le sens de la vie et sur les destinées de Vhomme; il feindra même d'être un moment la dupe de notre affirmation ; mais ensuite ne trouvez-vous pas qu'il sera bien inspiré de nous demander si notre scepticisme à l'égard des torts qu'il faut redresser ne viendrait pas de ce que nos côtes sont trop sensibles aux coups pour que nous les aventurions dans la défense dii droit? Et puis il sait que nous avons grand'peur du ridicule, et que cette peur nous paralyse quand nous sommes sur le point de faire quelque chose d'inusité, d'accomplir un geste plus ou moins héroïque . Il n'ignore pas que nous sommes hésitants et craintifs jusque dans l'expression de noire amour, toujours par peur du ridicule. Voyez au contraire comment procède Don Quichotte quand il veut prouver la profondeur de sa tendresse : pour plaire à la dame de ses pensées, pour rendre hommage à Dulcinée d'une façon un peu inédite, il exécute des sauts périlleux dans l'espace, après avoir pris soin de se dévêtir à moitié. Nous voyez-vous souvent l'imiter, dans la vie courante, même quand l'amour fait tinter dans noire cervelle tous les grelots de la folie? Savez-vous un soupirant qui, de nos jours, ait projeté dans les airs sa substance étendue, et cela pour révéler à l'élue toute l'intensité de sa passion? Après Ig ut, nous ignorons ce que les Dulcinées contemporaines penseraient de leurs amoureux, s'ils avaient le courage d'accomplir un acte de ce genre; peut-être trouveraient-elles un tel acte plus élégant et plus méritoire que toutes les fadeurs et toutes les galanteries dont on les accable .
D'ailleurs, ce qui compte le plus dans notre vie intellectuelle ou sentimentale, n'est-ce pas noire que-
tidienne offrande, oserai-je dire, à ce qu'il y a souvent de plus illusoire autour de nous? Ce qui importe à notre pensée, ce qui donne à nos sentiments la noblesse ou la force, n'est-ce pas la foi dans un idéal, même faux, qui nous habitue, par le besoin où nous sommes de le défendre, à agir un peu comme Don Quichotte et à ne voir dans la réalité que l'ombre de nos rêves et de nos croyances?
C'est pour cela que Miguel de Unamunô nous conseille de croire à l'armet de Mambrin et non au plat à barbe, et de soutenir cette croyance contre tous les incroyants assez audacieux pour en contester la valeur. Il veut encore que les moulins à vent deviennent à nos yeux des géants authentiques, ne fûhce que pour justifier le besoin de Lutter contre quelque chose. Il ose espérer même que nous imposerons toujours à tous , aux ducs et aux chanoines, aux licenciés et aux barbiers-, le respect que nous croyons dû à notre Dulcinée . Pour lui, comme pour tous les hommes de foi, l'image de Dulcinée telle que la conçoit Don Quichotte est la seule vraie, la seule qui ait un sens absolu, puisqu'elle est la création toute spirituelle d'un chevalier assez follement épris pour se faire rouer de coups en sa faveur. Je sais bien que Sancho est là, qu'il réserve à notre usage un discours regorgeant de bon sens en nous annonçant que son ,maître met une illusion charmante à la place d'une laide réalité; mais, au fond, ce n’est pas son maître qu'il faut désabuser, c'est lui, lui qui prend pour un fait précis le plus décevant des mirages : le philosophe Emerson n'a-t-il pas dit que le monde était l'ombre de notre âme?
Çeite règle d'action, cette façon de projeter dans la réalité commune toutes les ardeurs et toutes les illusions suscitées par de nobles désirs, même si cela nous vaut de la part des autres, de la part des sceptiques et des rationalistes, 1a. haine et la moquerie,
c'est ce que Miguel de Unamuno a appelé le « sentiment tragique de la vie », et s'il en a parlé avec tant d'éloquence, c'est qu'il l'a éprouvé plus souvent qu'à son tour, — avec enthousiasme d'ailleurs. C'est pourquoi il en a donné un jour une si belle définition - dans la phrase suivante : « C'est le courage d'affirmer à haute voix, à la vue de tous, et de défendre au péril de sa vie ce qu'on affirme 9 c'est cela qui crée toutes les vérités. Les choses sont d'autant plus vraies qu'on g croit davantage, et ce n'est pas Vintelligence, mais la volonté, qui les impose. » Autrement dit, la vie n’est pas seulement godaille ou négoce, et elle vaut moins par elle-même, par les plaisirs qu'elle nous dispense ou les douleurs vulgaires qu'elle nous impose, que par les belles choses que nous lui faisons signifier. Tel sophiste dénigreur et malveillant ne manquera point de rappeler ici que l'homme est un « cloaque d'incertitude et d'erreur »; incapable de rien comprendre, de rien aimer au delà de son écritoire, il s'en rapportera à Pascal en nous prévenant des effets de mirage que nous pourrions prendre pour des réalités. Mais qu'en saura-t-il jamais, de ces effets de mirage, et de quelle autorité mépriserait-il notre vision de la vie? l'opinion d'Unamuno est la seule qui vaille ; c'est Don Quichotte qui a raison contre la réalité.
Mais avoir le sentiment tragique de la vie, est-ce donc seulement chercher la chimère pour la chimère, sans poursuivre rien au delà? Que non pas, et Unamuno nous renseigne à chaque page de son œuvre sur cet état d'âme. Avoir le sentiment tragique de la vie, c'est d'abord ne prendre son parti d'aucune oppression ni d'aucune injustice, quelle que soit la valeur morale de ceux qui les subissent ; c'est tenir compte de la beauté d'un acte ou d'un geste héroïque beaucoup plus que de \ sa propre quiétude ou de sa propre peur du ridicule; c'est ensuite réprouver la doctrine d'Epicure, dont le
principe est la recherche du plaisir pour le plaisir 9 aussi bien que la doctrine des stoïciens, dont le seul but est F accomplissement du devoir pour le devoir; en un mot c'est se préoccuper de la finalité dans tout ce que l'on fait comme dans tout ce que l'on dit. Il faut assigner un but à nos rêves comme à nos actions si nous avons la conscience assez haute pour ne pas chercher dans le fait de vivre, de vivre pour vivre, le sens de notre destinée.
Miguel de Unamuno, en vrai mystique espagnol , veut que nous ayons précisément le souci de notre destinée au point de vue spirituel, que nous nous inquiétions de l'aspiration religieuse, que, dans ce domainelà encore, le sentiment tragique de la vie caractérise nos attitudes et nos recherches. Il n'admet pas que nous nous proclamions détachés du problème de l'immortalité et que, mis en présence de la. volonté de survivre, nous nous contentions de hausser les épaules en disant : « Puisque nous ne pouvons rien savoir à ce sujet, pourquoi nous tourmenter vainement l'esprit? » Il nous souhaite au contraire toutes les alternatives qui troublent sur ce point la conscience humaine : afin que celle-ci soit tout ce qu'elle doit être, il la désire tantôt déchirée par le doute et l'incertitude, tantôt ravie ou rassérénée par les mystérieux appels de la foi. A cet égard, il aime mieux les négateurs que les indifférents, pourvu qu'ils agissent, luttent et souffrent en affirmant leurs négations . Ayant senti passer sur elle les grands souffles du large, sans lesquels on ne comprend rien à la grandeur de l'homme épouvanté par l'infini, la pensée, d'Unamuno a toujours considéré comme la plus béotienne du monde la fameuse foi du charbonnier. C'est qu'en effet le problème religieux emprunte toute sa beauté et toute sa valeur au douloureux conflit qu'il suscite entre notre cœur et notre raison , le premier affirmant
son besoin de croire et d'aimer, la seconde lui opposant son argumentation sur l'illogisme du sentiment religieux quand il est mis en présence du monde matériel. Ce conflit nous rappelle notre misère, mais il fait aussi notre grandeur. Le scepticisme est peut-être plus commode, il laisse le cœur paisible, il met la raison raisonnante au-dessus du sentiment, il démontrera même sur quelles contradictions le croyant essaye de fonder sa croyance: mais pour le spiritualiste « qui cherche en gémissant », dans quel vide affreux il se trouverait plongé soudain, l'âme éperdue, si on lui arrachait les aspirations religieuses dont se compose le meilleur de sa sensibilité!
Si c'est être sage que d'aimer la vie calme, de redouter tous les heurts de l'aventure, de croire que les seuls hommes heureux, à l'instar des peuples, sont ceux qui n'ont pas d'histoire, Miguel de Unamuno n'a pas droit à ce titre; son mysticisme effréné le lui interdit. Se claquemurer dans la sagesse — ou du moins ce que l'on désigne couramment sous ( ce nom — se garder de l'illusion séduisante, de l'illusion dangereuse, sous prétexte qu'elle risque de vous entraîner vers les folles aventures et de vous abandonner sur la route, un beau soir, avec un lourd fardeau d'espoirs flétris, n'est-ce pas là une règle de vie plus attristante et plus désespérante que toutes les tristesses et tous les désespoirs? C'est l'immobilité et la somnolence érigées en conditions de bonheur . C'est-à-dire, pour Unamuno, la plus vide et la plus atroce des quiétudes !
Miguel de Unamuno a choisi la meilleure voie, celle que Don Quichotte avait déjà suivie, celle de la chimère, celle qui oblige à combattre tous les scepticismes et toutes les bassesses, celle qui conduit aux aventures les plus merveilleuses aussi bien qu'aux désillusions amères. Mais tout est préférable à l'immo-
bilité et à la somnolence . Tous les remous et tous les ouragans valent mieux pour notre âme que la stagnation. Cest pourquoi Unamuno a voulu mettre y au-dessus de toutes les manières de vivre , ou plutôt
d'agir, celle qui accorde le plus de signification et d'intensité au sentiment tragique de la vie.
Comme on le voit , ce grand penseur n'aime point en effet la littérature pour la littérature. Il s'est imposé la mission d'en révéler au contraire la vanité : aussi trouvera-t-on dans les fragments qui suivent, un homme parlant aux autres hommes en toute sincérité et leur donnant simplement sa pensée telle quelle.
Maurice VALUS.