LE DON QUICHOTTISME RELIGION DE L’ESPAGNE
Miguel de Unamuno a exprimé dans un livre fort curieux Vadmiration passionnée que lui inspire l'héroïque figure de Don Quichotte. C'est un commentaire de l'œuvre de Cervantes, si nous en croyons la désignation de l'auteur et la disposition du texte; mais c'est en réalité un ouvrage original, très nourri de pensée et très savoureux de forme : il a la valeur d'une philosophie religieuse et morale dont le premier principe et la haute signification se trouveraient esquissés dans la vaillante et généreuse folie du chevalier de la Triste- Figure. Il ne rappelle en rien les dissertations érudites ni le ton doctoral dont les professionnels du commentaire et de la critique ont coutume de faire état : c'est une œuvre tout à fait personnelle, écrite en marge d’un chef-d'œuvre qui compte parmi les plus beaux de la littérature universelle.
Dans cette « Vie de Don Quichotte et de Sancho » expliquée et commentée, Unamuno considère l'œuvre de Cervantès comme quelque chose d’éternel, en dehors de toute époque et de tout pays, et auquel chaque lecteur est libre de donner une « interprétation pour ainsi dire mystique », comme cela se pratique pour la Bible . Du reste, voici ce que dit l'écrivain lui-même à ce propos : « J’ai écrit ce livre pour repenser le « Don Quichotte » contre les cervantistes et les érudits, pour faire une œuvre de vie de ce qui était et continue d’être, pour la plupart des gens, lettre morte. » C’est une exégèse passionnée de l'héroïsme espagnol vu à travers la plus
amusante — et aussi la plus mélancolique — des fictions.
Lorsque cet ouvrage a été réédité en 1914, l’auteur y a placé en guise de préface une étude qu’il avait publiée en 1906 dans une revue, sous ce titre : « Le tombeau de Don Quichotte ». C’est une page merveilleuse, remplie de cris émouvants et de nobles idées. Obligé de me borner dans le choix des morceaux, afin de ne pas dépasser le cadre de cette collection, j’ai voulu cependant reproduire ici deux fragments de cette étude. Unamuno, s’adressant à un ami, souhaite qu’un délire, une folie collective viennent animer et exalter « ces pauvres multitudes ordonnées et tranquilles qui naissent, mangent, dorment , se reproduisent et meurent ». Il se plaint de ce que rien de rien n’importe à personne. Il clame son indignation, à voir que les folies les plus désintéressées sont néanmoins mises sur le compte de l’intérêt et de Vambition. Toute glose serait non seulement inutile, mais encore prétentieuse : laissons la parole à l’auteur, afin que rien d’étranger n’en vienne affaiblir l’accent personnel.
Pour racheter le tombeau de Don Quichotte.
Ne pourrait-on pas essayer d’une nouvelle croisade?
Hé bien, si ! je crois qu’on peut projeter une sainte croisade pour aller racheter le tombeau de Don Quichotte en l’ôtant au pouvoir des bacheliers, curés, barbiers, ducs et chanoines qui le détiennent. Je crois qu’on peut organiser la sainte croisade pour arracher le tombeau du chevalier de la Folie au pouvoir des chevaliers de la Raison.
Ils défendront ce qu’ils ont usurpé, c’est naturel ; ils essayeront de prouver par des raisons nombreuses et étudiées que la garde et la surveillance du tombeau
leur appartient. Ils le gardent afin que le Chevalier ne ressuscite point (1).
A de telles raisons il faut répondre par des insultes, par des coups de pierre, par des cris de passion, par des coups de lance. Il ne faut pas raisonner avec ces gens. Si tu essayes de raisonner contre leurs raisons, tu es perdu !
S’ils te demandent, comme c’est leur coutume : « De quel droit réclames-tu le tombeau? » ne leur réponds rien ; ils le verront bien par la suite. Par la suite... peut-être quand ni toi ni eux n’existerez déjà plus, dans ce monde des apparences tout au moins.
Et cette sainte croisade aura un grand avantage sur les autres saintes croisades dont naquit une vie nouvelle dans le vieux monde : les ardents croisés savaient où était le tombeau du Christ, où l’on dit qu’il était, tandis que nos nouveaux croisés ne sauront pas où se trouve le tombeau de Don Quichotte. 11 faudra le chercher tout en combattant pour le racheter.
Ta folie don quichottesque t’a conduit plus d’une fois à me parler du quichottisme comme d’une nouvelle religion. Je dois te dire que cette nouvelle religion, que tu proposes et dont tu me parles, aurait, si elle réussissait, deux supériorités. L’une, c’est que son fondateur, son prophète, Don Quichotte — non pas Cervantès — nous ne sommes pas cer-
(1) Ce passage rappelle le mot d'un publiciste espagnol, Joachim Costa, qui, « à la vue des désastres qui accablaient sa patrie », avait dit : « qu’il fallait fermer à double tour le sépulcre du Cid pour l’empêcher de chevaucher encore. » (Cité par Ramon Menendez Pidal, dans son Epopée castillane, trad. Henri Mérimée, p. 279.)
tains qu’il ait été un homme réel, en chair et en os ; nous le soupçonnons plutôt d’avoir été une pure fiction. Son autre supériorité, c’est que ce prophète était un prophète ridicule, qui fut la risée, la dérision des gens.
C’est le courage qui nous manque le plus que celui d’affronter le ridicule. Le ridicule est l’arme que manient tous les misérables bacheliers, barbiers, curés, chanoines et ducs qui tiennent caché le tombeau du chevalier de la Folie. Chevalier qui fit rire tout le monde, mais qui ne lança jamais une plaisanterie î II avait l’âme trop grande pour dire des plaisanteries. Il fit rire par son sérieux.
Commence donc, ami, fais ton Pierre l’Ermite, appelle les gens pour qu’ils s’unissent à toi, pour qu’ils s’unissent à nous, et allons tous racheter ce tombeau dont nous ignorons l’emplacement. C’est la croisade elle-même qui nous révélera le lieu saint.
Tandis que le bataillon sacré se mettra en marche, tu verras apparaître au ciel une étoile nouvelle, visible seulement pour les croisés, une étoile resplendissante et sonore, qui chantera un chant nouveau dans la vaste nuit dont nous serons enveloppés ; l’étoile se mettra en marche en même temps que le bataillon des croisés ; et, lorsque ceux-ci auront vaincu dans leur croisade, ou quand ils auront tous succombé — ce qui est peut-être la seule manière de vaincre réellement — l’étoile tombera du ciel, et à l’endroit où elle tombera, là sera le tombeau. Le tombeau est là où meurt le bataillon.
Le vertige passionnel.
Tâche de vivre dans un continuel vertige passionnel, d’être dominé par une passion. Seuls les passionnés mènent à bien des œuvres vraiment
durables et fécondes. Quand tu entends dire de quelqu’un qu’il est impeccable, quel que soit le sens qu’on donne à ce mot stupide, fuis-le, surtout s’il est artiste. De même que l’homme le plus sot est celui qui, de sa vie, n’a fait ou dit une sottise, l’artiste le moins poète, le plus, anti-poétique — et parmi les artistes les natures anti-poétiques abondent — c’est l’artiste impeccable.
Les sophismes de la couardise.
La plus misérable de toutes les misères, l’argutie la plus fétide et la plus répugnante de la couardise, c’est de dire que cela n’avance à rien de dénoncer un voleur, parce que d’autres continueront à voler ; c’est de dire que l’on n’obtient rien à traiter de sot celui qui est sot, sous prétexte que la sottise n’en diminuera pas pour cela dans le monde.
Pour remplir sa mission.
Prends garde, ami : si tu veux remplir ta mission et servir ta patrie, il faut te rendre odieux aux garçons sensibles qui ne voient l’univers qu’à travers les yeux de leur fiancée ; ou pis encore : il faut qu’à leurs oreilles tes paroles résonnent aigres et stridentes.
Il n’y a point d’avenir.
Comprendre, c’est pardonner, a-t-on dit. Et ces misérables (1) ont besoin de comprendre pour par-
(1) Les misérables dont parle ici Unamuno, ce sont les « stupides bacheliers, curés et barbiers d’aujourd’hui » qui, dès qu’ils se trouvent en présence d’un acte de générosité, ou d’héroïsme, ou même de
donner à celui qui les humilie, à celui qui, par des faits et des paroles, les met en face de leur propre misère, même en ne leur en parlant pas.
Ils en sont venus à se demander stupidement pourquoi Dieu a fait le monde et ils se sont répondu à eux-mêmes : Pour sa gloire ! et ils en sont restés vains et satisfaits, comme si les imbéciles savaient ce que c’est que la gloire de Dieu.
Les choses ont été faites d’abord, leur pourquoi est venu ensuite. Qu’on me donne une idée nouvelle, sur quoique ce soit, et elle me dira ensuite à quoi elle sert.
Parfois, quand j’expose un projet, quelque chose qu’on devrait faire, surtout quelque chose qui devrait être dit, il ne manque jamais quelqu’un pour me demander : « Et après? » A de telles questions il sied de ne répondre que par une autre question. A cet « et après »? il n’y a qu’à répliquer par un : « Et avant? »
Il n’y a pas d’avenir ; il n’y a jamais d’avenir. Il n’y a pas de plus grand mensonge que ce qu’on appelle l’avenir. Le véritable avenir, c’est aujourd’hui. Qu’adviendra-t-il de nous demain? Mais il n’y a pas de demain ! Qu’advient-il de nous aujourd’hui, à présent? Voilà l’unique question.
Quant à aujourd’hui, tous ces misérables sont satisfaits d’exister, car exister leur suffit. L’existence, l’existence pure et nue remplit toute leur âme. Ils ne sentent pas qu’il y a quelque chose de plus que d’exister.
Mais existent-ils? existent-ils vraiment? Je crois que non ; parce que s’ils existaient, s’ils existaient vraiment, ils souffriraient d’exister, ils ne se conten-
folie, se demandent dans quel but plus ou moins intéressé cet acte a été accompli.
teraient pas de cela. S’ils existaient réellement et vraiment dans le temps et dans l’espace, ils souffriraient de ne pas être dans l’éternel et l’infini. Et cette souffrance, cette passion, laquelle n’est que la passion de Dieu en nous, de Dieu qui souffre en nous de se sentir pris dans le fini et le passager, cette divine souffrance leur ferait rompre tous ces stupides chaînons logiques avec lesquels ils essaient de rattacher leurs stupides souvenirs à leurs stupides espérances, de rattacher l’illusion de leur passé à l’illusion de leur avenir.
C’est la foi qui crée toutes les vérités.
Tout lecteur de « Don Quichotte » se rappelle la fameuse aventure au cours de laquelle le célèbre chevalier de la Manche s'empare du bassin de cuivre d'un barbier en le prenant pour l'armet de Mambrin. Je ne sais si cela tient à l'accent ironique de Cervantes, mais nous avons coutume de supposer, comme ses dires nous y invitent, que cet armet, dont se montre si fier Don Quichotte, n'est pas autre chose qu'un plat à barbe. Unamuno, au contraire, se sépare de l'opinion commune; il se range à l'avis de l'héroïque chevalier, y: On connaît l’amusante scène de l'hôtellerie : en présence de tous cem que l'aventure a réunis autour du chevalier de la Trisle-Figure, le barbier à qui fut dérobé le plat à barbe essaie de plaider sa cause en s'adressant au bon sens de tous >
Avec Unamuno citons le passage de Cervantès :
« Que pensez-vous, messieurs, dit le barbier, que pensez-vous de ces braves gens qui affirment effrontément que ceci n'est pas un bassin, mais un armet? — A qui dirait le contraire, s'écrie Don Quichotte, je ferai bien connaître qu'it ment, s'il est chevalier, et qu'il rement mille fois s'il n'est qu'écuyer. »
Ët U namuncr de" commenter alors le passage :
C’est cela, c’est cela, "seigneur Don Quichotte, c’est bien cela ; c’est le courage d’affirmer à haute voix, à la vue de tous, et de démentir au péril de sa vie ce qu’on affirme, c’est cela qui crée toutes les vérités. Les choses sont d’autant plus vraies qu’on y croit davantage, et ce n’est pas l’intelligence, mais la volonté qui les impose.
Ce sont les martyrs qui font la foi.
Il faut affirmer ici une fois de plus que ce sont les martyrs qui font la foi plutôt que la foi ne fait les martyrs.
La bonne et la mauvaise paix.
Il ne manque pas de sots pour nous chanter constamment le refrain : qu’on doit laisser de côté les questions religieuses, que ce qu’il faut d’abord, c’est être puissants et riches...
... Nous n’aurons pas de vie extérieure puissante, splendide, glorieuse et forte tant que nous n’aurons pas allumé dans le cœur de notre peuple le feu des éternelles inquiétudes. On ne peut être riche quand on vit de mensonge, et le mensonge est le pain quotidien de notre esprit.
N’entendez-vous pas cet âne qui ouvre gravement la bouche et qui dit : « Cela ne peut pas se dire ici »? N’entendez-vous pas parler de paix, d’une paix plus mortelle que la mort même, par tous ces misérables qui vivent la proie du mensonge? Et est-ce qu’il ne vous dit rien, cet article terrible, modèle d’ignominie pour notre peuple, qui figure dans le règlement de presque toutes les sociétés récréatives d’Espagne : « Les discussions politiques et religieuses sont interdites? »
Paix! paix! paix! coassent en chœur les grenouilles et les têtards de notre mare.
Paix ! paix ! paix ! Oui, soit, paix ! mais sur le triomphe de la sincérité, sur la déroute du mensonge. Paix, oui ! mais non une paix de compromis, ni une paix de convention comme en négocient les politiciens, mais une paix de compréhension. Paix, oui, mais après que les soldats de l’Hermandad auront reconnu à Don Quichotte le droit d’affirmer que le plat à barbe est bien un armet. ; mieux encore, après qu’ils auront confessé et affirmé qu’entre les mains de Don Quichotte le plat à barbe est réellement un armet. Et ces malheureux qui crient : « Paix ! paix ! » osent avoir sur les lèvres le nom du Christ. Et ils oublient ce que disait le Christ : qu’il ne venait pas apporter la paix, mais la guerre, et que par lui seraient divisés ceux de chaque maison, les pères ligués contre les fils, les frères contre les frères. Pour établir son règne, le règne de Jésus — qui est tout le contraire de ce que les jésuites appellent le règne social de Jésus-Christ — règne de la sincérité, de la vérité, de l’amour et de la paix véritables, pour établir ce règne de Jésus, il faut faire la guerre.
Stérilité du mensonge.
Mettez-vous en garde contre les Sanchos qui, tout en paraissant défendre et soutenir l’illusion et les visions, ne défendent en réalité que le mensonge et l’artifice. Quand on vous dit d’un imposteur qu’il finit par croire aux impostures qu’il ourdit, répondez carrément que non. L’art ne peut ni ne doit être l’entremetteur du mensonge ; l’art est la suprême vérité, celle qu’on crée à force de foi. Nul imposteur ne peut être poète. La poésie est éternelle et féconde comme la vision ; la menterie est stérile comme une mule et dure moins que la neige de mars.
Don Quichotte et l’âme espagnole.
Dans un autre de ses ouvrages , le Sentiment tragique de la Vie, Unamuno revient sur cette fameuse question du Quicholtisme et de son influence sur l'âme castillane. Il m'a paru intéressant de reproduire cidessous quelques fragments du chapitre par lequel se termine le livre et qui est intitulé : « Don Quichotte dans la tragi-comédie européenne. »
La philosophie m’apparaît dans l’âme de mon peuple comme l’expression d’une tragédie intime, analogue à celle dont est le théâtre l’âme de Don Quichotte, comme l’expression d’une lutte entre ce qu’est le monde tel que la raison scientifique nous le montre et ce que nous voudrions qu’il fût, c’est-à-dire selon la foi de notre religion. Et dans cette philosophie est le secret expliquant que nous soyons irréductibles à la kultur, c’est-à-dire que nous ne nous y résignions point. Non, Don Quichotte ne se résigne ni au monde ni à sa vérité, ni à la science ou logique, ni à l’art ou esthétique, ni à la morale ou éthique.
« Mais avec tout cela — m’a-t-il été dit plus d’une fois et par plus d’un — vous n’obtiendrez en tout cas rien d’autre que de pousser les gens au catholicisme le plus fou. » Et on m’a traité de réactionnaire et même de jésuite. Soit. Hé bien, et puis après?
Oui, je le sais, je sais que c’est folie de vouloir faire remonter jusqu’à la source les eaux de la rivière, et que seul le vulgaire cherche la guérison de ses maux dans le passé ; mais je sais aussi que quiconque lutte pour un idéal, même s’il paraît être du passé, pousse le monde vers l’avenir, et que les seuls réactionnaires, ce sont ceux qui se trouvent bien du présent. Toute prétendue restauration
du passé a pour but de faire l’avenir, et si ce passé n’est qu’un rêve, quelque chose de mal connu... tant mieux ! comme toujours, on va vers l’avenir ; on y va, même quand on marche à reculons. Et qui sait si cela ne vaut pas mieux ainsi ?..
Je me sens une âme médiévale et je crois toute médiévale l’âme de ma patrie ; elle a traversé par force la Renaissance, la Réforme et la Révolution, apprenant quelque chose de chacune d’elles, certes, mais sans se laisser toucher, conservant l’héritage spirituel de ces temps qu’on appelle obscurs. Et le Quichottisme n’est que l’aspect le plus désespéré de la lutte du Moyen-Age contre la Renaissance, qui sortit de celui-ci.
Et si les uns m’accusent de servir à une œuvre de réaction catholique, peut-être que les autres, les catholiques officiels... Mais ceux-ci, en Espagne, ne s’arrêtent pas à grand’chose et ils ne s’entretiennent guère que de leurs propres dissensions et querelles. Et, outre cela, ils ont une comprenette, les pauvres !
Mais c’est que mon œuvre — j’allais dire ma mission -■— est de briser la foi des uns et des autres, et même de ceux qui ont foi en l’affirmation, ou foi en la négation, ou foi en l’abstention, et cela par la foi en la foi même ; c’est de combattre tous ceux qui se résignent soit au catholicisme, soit au rationalisme, soit à l’agnosticisme ; c’est de les faire vivre tous inquiets et haletants.
Sera-ce efficace? Mais est-ce que Don Quichotte croyait en l’efficacité immédiate, toute d’apparence, de son œuvre? C’est fort douteux, et il ne donna pas du moins, même par hasard, un second coup à sa salade. Nombreux sont les passages de son histoire disant qu’il ne croyait pas réussir à l’instant dans le projet de restauration de la chevalerie errante.
Et que lui importait s’il vivait et s’immortalisait ainsi?
Don Quichotte se couvrit de ridicule, mais connut-il le plus tragique ridicule, celui dont on se couvre soimême, aux yeux mêmes de son âme? Transportez le champ de bataille de Don Quichotte dans son âme ; et, là, faites-le lutter pour sauver le Moyen- Age de la Renaissance, avec le dessein de ne pas perdre le trésor de son enfance ; faites dé lui un Don Quichotte tout intérieur — avec son Sancho, un Sancho également intérieur et également héroïque — et parlez - moi de la tragédie comique.
Et qu’a donc laissé Don Quichotte? me direzvous. Et je vous répondrai que c’est lui-même qu’il nous a laissé, et qu’un homme, un homme vivant et éternel, vaut toutes les théories et toutes les philosophies. Les autres peuples nous ont laissé surtout des institutions, des livres; nous autres, nous avons laissé des âmes. Sainte Thérèse vaut bien n’importe quel institut, n’importe quelle Critique de la raison pure .
Mais Don Quichotte s’est un jour converti. Oui, pour mourir, le pauvre ! Mais l’autre, le réel, celui qui reste et vit parmi nous en nous animant de son souffle, celui-là ne s’est pas converti, i] continue à nous exciter afin que nous nous rendions ridicules ; celui-là ne doit pas mourir. Et l’autre, celui qui s’est converti au moment de mourir, il a pu se convertir parce qu’il était fou, et ce fut sa folie, non sa mort ni sa conversion, qui l’immortalisa, en lui méritant le pardon pour le crime d’être né (1) :
(1 ) Allusion aux deux vers suivants qui se trouvent dans la Vie est un songe de Galderon, à la scène II du premier acte :
Félix culpa! Et il ne se guérit pas non plus, il changea seulement de folie. Sa mort fut sa dernière aventure chevaleresque ; avec elle il força le ciel, qui souffre la violence.
Ce Don Quichotte mourut et descendit aux enfers, il y entra la lance en arrêt, et délivra tous les condamnés, comme il avait fait autrefois pour les galériens, et en fermant les portes, il en arracha l’inscription, celle que Dante y avait lue, et il en mit une autre qui disait : « Vive l’espérance ! » Ensuite, escorté par ceux qu’il avait libérés, et qui se riaient de lui, il s’en alla au ciel. Et Dieu se rit paternellement de lui et ce rire divin lui remplit l’âme d’une félicité éternelle.
Et l’autre Don Quichotte resta ici, parmi nous, luttant de façon désespérée. Est-ce que sa lutte n’a pas son origine dans le désespoir? Parmi les mots que l’anglais a empruntés à notre langue tels que : siesta, camarilla, guerrilla et autres, pourquoi celui de desperado y figure-t-il? Ce Don Quichotte intérieur que je vous disais, conscient de son caractère tragi-comique, n’est-il pas un désespéré? Un desperado , oui, comme Pizarro et comme Loyola. Mais « le désespoir est le maître de l’impossible » nous apprend Salazar y Torrès, et c’est du désespoir et de lui seulement que naît l’espérance héroïque, l’espérance absurde, l’espérance folle. Spero quia absurdum , devrait-on dire, plutôt que credo.
Et Don Quichotte, qui était seul, cherchait plus de solitude encore, il cherchait les solitudes de la Roche Pauvre pour s’y abandonner, seul et sans
Pues el delito mayor
Del hombre es haber nacido „
(Le plus grand crime de 1” omme, c'est d’être né.)
témoins, aux plus grandes .extravagances, dans lesquelles s’allégeait son âme. Mais il n’était pas si seul, puisque Sancho l’accompagnait, Sancho le bon, Sancho le croyant, Sancho lïngénu. Si, comme le disent certains, Don Quichotte est mort en Espagne et que Sancho y reste, nous sommes sauvés, parce que Sancho se fera, son maître étant mort, chevalier errant. Et en tout cas, il attend un autre chevalier, un chevalier fou, pour le suivre de nouveau.
Seul erra Don Quichotte, seul avec Sancho, seul avec sa solitude. N’errerons-nous pas seuls nous aussi, nous qui l’aimons, nous forgeant une Espagne quichottesque qui n’existe que dans notre imagination?
On va nous redemander : « Qu’a donc laissé Don Quichotte à la kultur ?» Et je dirai : « Le Quichottisme, et certes ce n’est pas peu de chose ! » Toute une méthode, toute une épistemiologie, toute une esthétique, toute une logique, toute une éthique, toute une religion surtout, c’est-à-dire toute une économie de l’éternel et du divin, toute une espérance dans l’absurde rationnel.
Pourquoi Don Quichotte a-t-il combattu? Pour Dulcinée, pour la gloire, pour survivre. Non pas pour Yseult, qui est la chair éternelle; non pas pour Béatrice, qui est la théologie ; non pas pour Marguerite, qui est le peuple ; non pas pour Hélène, qui est la culture. Il combattit pour Dulcinée, et il la conquit, puisqu’elle vit.
Et ce qu’il y a de plus grand en lui, c’est d’avoir été raillé et vaincu, parce que c’est en étant vaincu qu’il était le plus vainqueur : il dominait le monde en le faisant rire de lui.
Et aujourd’hui? Aujourd’hui il sent son propre comique et la vanité de son effort quant au temporel ; il se voit de l’extérieur — la culture lui a appris à
s’objectiver — et en se voyant de l’extérieur, il se rit de lui-même, mais amèrement. Le personnage le plus tragique serait peut-être un Margutte intime qui, comme celui de Pulci, mourrait en éclatant de rire, mais en riant de soi-même. E rider à in eierno , il rira éternellement, dit de Margutte l’ange Gabriel. N’entendez-vous pas le rire de Dieu?
Don Quichotte le mortel, en mourant, comprit tout le comique qu’il y avait en lui et pleura ses péchés, mais Don Quichotte l’immortel, tout en le comprenant, surpasse ce comique et sait le vaincre sans le repousser.
La nouvelle mission de Don Quichotte.
Quelle est donc la nouvelle mission de Don Quichotte en ce monde d’aujourd’hui? C’est de crier, de crier dans le désert. Le désert entend, si les hommes n’entendent pas, et peut-être qu’un jour il se changera en une forêt sonore, et cette voix solitaire qui se répand dans le désert comme une semence, donnera un cèdre gigantesque dont les cent mille langues chanteront un hosannah éternel au Seigneur de la vie et de la mort.
Et vous maintenant, bacheliers, Carrascos de la régénération européisante, jeunes gens qui travaillez à l’européenne, avec méthode et critique... scientifiques, faites de la richesse, faites de la patrie, faites de l’art, faites de la science, faites de l’éthique, faites ou plutôt traduisez la kultur ; vous tuerez ainsi la vie et la mort. Pour ce que tout cela doit durer !.. (1)
(1) On remarquera que cette attaque endiablée contre la kultur est de 1913 et que c'est bien naturellement qu’Unamuno, en 1914, s’est prononcé pour nous contre eux .