Un portrait d’Unamuno
La Revue des Deux-Mondes a publié dans son numéro du 1 er juin 1922 un très bel article de M. Maurice Legendre sur Unamuno au cours duquel est remarquablement peinte la physionomie de V illustre penseur. Nous sommes heureux d’en publier l’extrait suivant :
Je verrai toujours don Miguel dans la grande salle monastique, salle de travail et bibliothèque, où il recevait, comme recteur de l’Université de Salamanque. Située au rez-de-chaussée, cette vaste pièce eût été trop sombre dans un pays de lumière moins intense. A Salamanque, une douce lumière, calmée et domptée, tombait de la haute fenêtre sur don Miguel et sur sa table, puis se perdait dans les longues rangées de volumes où toutes les puissances de la pensée et de la poésie humaines attendaient d’être évoquées par le maître. Les murs austères et puissants supportaient une voûte profonde sur le philosophe en action. Au centre des lumières et des ombres, il y avait les grands yeux pénétrants de don Miguel, élargis dans des
lunettes rondes, et abrités sous un front large, solide comme les fronts étroits, taillé en biseau comme pour mieux recevoir la lumière, planté de cheveux drus, en brosse aujourd’hui argentée. Un fort collier de barbe souligne la puissance de la mâchoire et le cou est planté sur de robustes épaules. L’argent des cheveux et de la barbe fait ressortir la coloration du teint de ce buveur d’eau, qui est aussi un buveur de soleil. Ce nest pas dans des bibliothèques évidemment que s’est formée la race dont il est un vigour.eux exemplaire. Et le hâle de sa peau contraste avec les tons diaphanes des physionomies qu’on voit d’ordinaire aux gens qui hantent les bibliothèques, mais s’accorde au contraire avec la patine que le ciel a mise aux monuments dorés de Salamanque.
Plus loin de la fenêtre, aux confins incertains où l’ombre commençait à dominer, il y avait sur le grand mur blanc un portrait qui exagérait la rigidité austère du modèle. Don Miguel était là, plus jeune, mais d’une jeunesse qui avait dû être en marge de sa vie, attirée et arrêtée par la volonté du peintre dans une sorte de protestantisme vers lequel don Miguel avait certainement eu un penchant, mais où sa vie exubérante n’aurait jamais pu se fixer, ni sa carrure se réduire. Le don Miguel du peintre était moins robuste que le don Miguel en chair et en os ; et il était moralement plus vieux que celui qui avait continué de vivre et de travailler.
Unamuno est toujours vêtu d’un complet de couleur sombre dont le gilet montant, qui ne laisse pas place à la frivolité d’une cravate, a quelque chose d’ecclésiastique, mais dont le veston léger, aussi commode dans une excursion que dans une salle de travail, est également éloigné de l’inhumaine redingote et de l’antique soutane. La simplicité de ce costume est complétée par un chapeau rond de couleur noire, et par là grave, mais dont les bords légers et relevés frémissent à tous les vents de la rue. Don Miguel, basque robuste, ne met jamais de manteau, même quand souffle par les rues de Salamanque la
bise de l’hiver brutal ; et sous le plus violent soleil de l’été, il ôte pendant des heures le chapeau mou qu’il froisse dans sa main, tandis qu’il converse avec ses amis.
Un tel homme ne peut pas être perçu complètement dans la pénombre d’une bibliothèque, ni même dans les rues de sa vieille cité d’adoption. Il a respiré le grand air de toutes les Espagnes, il est familier avec tous les pays et tous les ciels de sa patrie, et la silhouette de ce chevalier errant a traversé les déserts de la mexeta et de la sierra, comme elle traverse le désert des âmes endormies, où les avertissements lancés pour la justice, tombent sans trouver d’écho.
Aussi, lorsque je veux revoir don Miguel de pied en cap, je ne me contente pas de l’évoquer dans la grande salle monastique de l’Université de Salamanque, ni même da'ns les rues qui enserrent les monuments vénérables de la cité ; je l’évoque en pleine campagne, dans le grandiose désert des Batuecas et dans les sauvages vallées de Las Hurdes, où il y a une dizaine d’années, nous vécûmes près d’une semaine à l’air libre, et où don Miguel, sous les torrents du soleil, faisait dans la pierraille, avec des compagnons plus jeunes que lui, des étapes que le plus solide montagnard du pays basque n’eût pas dédaigné. Il savait, dans les pauvres villages, inspirer confiance aux gens les plus humbles et les intéresser à son tour. Il se restaurait d’un verre d’eau, d’un morceau de pain et d’une paire d’œufs frits, et il émerveillait par son endurance, non moins que par sa conversation, notre bon et cher guide, le tio Ignacio de la Alberca.
Il n’y a pas de vie plus simple et mieux ordonnée que celle de don Miguel. Beaucoup, qui ne l’ont jamais vu, l’imaginent comme un révolutionnaire, et nous verrons en quel sens cette épithète lui convient ; mais ce qu’il faut bien établir tout de suite, c’est qu’il ne peut être qu’un révolutionnaire du type religieux, et qu’il n’a rien de commun avec la lignée d’énergumènes, qui a sans doute de très lointains ancêtres dans l’histoire, mais dont nous n’avons pas besoin
d’aller chercher le type ailleurs que chez le moujik tartare bolchevisant. Ce révolutionnaire-là est un destructeur qui a confondu les conventions sociales les plus artificielles et les lois de la morale, et qui, ayant violé pêle-mêle les unes et les autres, se pose en redresseur des unes et des autres, sous l’inspiration de ses haines et de ses appétits. Don Miguel n’est pas moins singulier parmi les révolutionnaires que parmi les poètes et parmi les recteurs. Nul ne représente mieux que lui les meilleures qualités de la bourgeoisie. Sa vie a été consacrée tout uniment à sa famille, à ses amis et à son travail. Marié à une femme qui a hérité des plus nobles traditions familiales du pays basque, profondément bonne et très pieuse, il a élevé huit enfants et son foyer a toujours été prêt à recevoir le parent éprouvé, pour lui donner le réconfort de la plus chaude affection. Ses enfants ont grandi dans une atmosphère de sérénité, d’affection et de travail.
De Madrid ou d’ailleurs, on se représente Unamuno avec les attributs d’anticléricalisme et d’anti-militarisme qui complètent le moderne révolutionnaire ; mais à Salamanque, beaucoup de prêtres, de religieux et d’officiers échangent un salut affectueux avec don Miguel et, à l’occasion, s’entretiennent avec lui, sans doute parce qu’ils savent mieux qu’on ne le sait ailleurs, que la critique souvent violente de cet homme ne vise que les abus et prend toujours les mots dans leur sens franc. J’ai moi-même fait un séjour avec don Miguel, chçz des religieux et je ne pense pas qu’il ait jamais scandalisé le plus humble d’entre eux. C’est une grande force chez lui, et qui manque à la plupart des révolutionnaires, de n’avoir pas dans sa vie privée de motif de s’insurger contre ce qu’il y a de plus pur et de plus grand dans la morale et dans la religion catholique. Quand il réclame pour la justice, il ne généralise pas, comme tant d’autres, à partir de rancunes ou d’appétits individuels. La passion personnelle n’est pas à l’origine, mais au terme de sa propagande. Et, à mesure qu’elle se déclare, modifiant en apparence plus qu’en réalité, la vie paisible, unie et bourgeoise,