‹ Pages choisies de Miguel de UnamunoChapitre 21 sur 24 · Sur la « Vie de Don Quichotte et de Sancho · texte numérisé non relu

Sur la « Vie de Don Quichotte et de Sancho

M. Guiton , qui a publié récemment , dans le Correspondant, un article fort intéressant sur Giovanni Papini , a bien voulu nous communiquer la traduction d'un article écrit par ce dernier sur le « Don Quichotte » d’Unamuno. Cet article a servi de préface à la iraduc-

tion italienne , due aux soins de M. Gilberto Beccari, de la « Vie de Don Quichotte et de Sancho ». Voici un passage typique de cet article :

Le dernier et, à mon avis, le plus heureux et le plus profond parmi ces exégètes de Don Quichotte, est Miguel de LTnamuno. Cet homme est le seul, parmi ses compatriotes contemporains, dont la renommée ait réussi à traverser la Méditerranée et ait fait un certain bruit en Italie.

... Ce recteur de T Université de Salamanque est, en même temps, poète lyrique et tragique, essayiste fécond, sociologue vigoureux et philosophe sans timidité. Laissant de côté la pure littérature, c'est l'esprit le plus représentatif de l'Espagne de nos jours. Il est pour son pays quelque chose de semblable à ce que fut Garlyle pour l'Angleterre et Fichte pour l’Allemagne. Son activité d'apôtre spirituel qui s'est déployée après les amertumes et les avilissements des défaites américaines a, en effet, quelque rapport avec celle des deux animateurs anglo-saxons. Il cherche, comme Fichte, à soulever avec une forte discipline morale puisée aux plus pures traditions du passé les esprits déprimés de ses compatriotes, et il se sert, comme Carlyle, de la fiction et de la lyrique pour que son peuple, qui n’a pas eu de philosophie propre et qui depuis si longtemps reste en dehors des grands courants européens, retrouve dans l'idéalisme moderne de nouvelles raisons de vie plus intense et de grandeur plus pure.

Ce commentaire du chef-d'œuvre de la littérature de son pays est le plus courageux témoignage de son apostolat national. Don Quichotte y est ressuscité dans une atmosphère de spiritualité, en un monde de conceptions éthiques et mystiques ; mais cette atmosphère, ce monde sont strictement espagnols, et même, si l'on veut, basques et castillans, et aussi basques que castillans. Dans ce livre, il y a un Don Quichotte idéal, idéalisé, transfiguré, qui n'a, avec celui de Cervantès, que la concordance des actions extérieures ; mais une vivification si magnifiée n'est point faite

par un philosophe étranger et cosmopolite qui ne voit dans le saint cavalier que des idées bastraites et universelles, créées pour tous les temps, pour tous les pays et pour toutes les cervelles : c'est au contraire l'œuvre d’un poète, philosophe, mystique espagnol, né dans la même terre que son héros, chrétien comme lui, fou comme lui, et qui aperçoit dans la recherche de Fessence du quicliottisme, le véritable accès qui mène à l’âme même de sa patrie. C’est pourquoi cette œuvre n’est pas seulement le commentaire passionné d’un chef-d’œuvre, mais c’est, en même temps, l’essai d’une psychologie de la race espagnole dans ses moments les plus sublimes. Unamuno ne voit pas son Don Quichotte aussi solitaire que peut se l’imaginer un étranger. Ce n’est pas un fou, ce n’est pas un anormal, ce n’est pas un isolé. Comme tous les biographes, Unamuno compare aussi son héros à d’autres héros, et ces héros s’appellent le Cid, Sainte Thérèse,' Pizarro, Ignace de Loyola : surtout Ignace de Loyola.

Il ne faut pas s’étonner de ces rapprochements. Unamuno en ose de plus surprenants : il met le chevalier de la Triste Figure à côté de l’ombre du Crucifix, et plus d’une fois il nous montre avec quelles stupéfiantes façons le fol hidalgo savait réaliser l’enseignement du Christ mieux que beaucoup de chrétiens. Mais le frère jumeau spirituel de Don Quichotte est, pour Unamuno, le créateur de la Compagnie de Jésus, le chevalier errant de la foi, l’ancien soldat du monde qui voulut devenir soldat et capitaine de l’âme. Le Don Quichotte'd’Unamuno est, en ceci au moins, profond : il n’a pas un cœur inchangeable, il n’a pas un caractère seul, il ne personnifie pas une idée fixe. Le Biscayen traite l’homme de la Manche comme une authentique personnalité historique, comme un saint laïque dont Cervantès aurait été l’unique et imparfait évangéliste. C’est pourquoi il ne réduit pas sa figure à un schéma unitaire en enlevant et en tranchant le corps que l’art a mis autour d’elle ; bien au contraire, il ne se con-

tente même pas de ce que le livre nous donne, et il ajoute au lieu d’enlever là où le vieil historien s’est tu ou n’a pas dit assez. Unamuno, absorbé entièrement en Don v Quichotte, ne parle de Cervantès que pour lui reprocher indirectement de ne pas avoir compris son héros. Le vétéran de Lépante est pour lui un intermédiaire nécessaire, et il ne le tolère que pour cela. Le moderne biographe, tout en suivant fidèlement, chapitre par chapitre, le biographe ancien, nous donne une vie beaucoup plus compliquée et plus complète que celle qui lui sert de texte et de modèle ; il nou| donne la vie extérieure expliquée, justifiée et illustrée par la vie intérieure .

Giovanni Papini.

( Stroncature , Florence, 1916, p. 359 à 367.)

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