DE L’AMOUR ET DE LA DOULEUR
Dans la peinture qu’il fait de Vamour, on peut dire qu’Unarnuno ne laisse dans. Vombre aucun détail pathétique : ne reculant pas devant les mots qui lui servent à exprimer vivement sa . pensée, il commence par décrire les brutalités et les rudesses sauvages qui durent présider à l’étreinte du couple primitif. Puis il dénonce les fins profondes de l’amour, rejoignant la doctrine de Schoperihauer sur la perpétuation de l’espèce, disant les délices et les amertumes de cette servitude réciproque par Laquelle sont unis les amants. Il faudra la douleur commune, les déchirements de l’dme éprouvés en même temps, pour que l’amour se spiriluedise : dans la primitive exaltation, les sens ne permettent pas au couple de voir le but réel de l’étreinte . Ainsi l’espèce est perpétuée, et la consécration de ce sentiment embelli par tous les poètes se trouve reportée dans les lointains obscurs de l’avenir, sous la forme de nouvelles générations humaines.
Quant à la douleur, Unamuno nous en proclame la puissance régénératrice, il nous en découvre les formes les plus torturantes afin de nous convaincre de sa nécessité. Etalant soudain notre faiblesse, — d’ailleurs sans la déplorer le moins du monde, — il nous enseigne que, sans la douleur, nous n’aurions pas une conscience aussi claire et aussi nette de notre personnalité et de ce qui l’entoure, de ce qui Vémeut ou de ce qui l’apaise. Notre formation intellectuelle et morale s’effectuerait-elle avec autant de rapidité, dans certains cas, si nous ne connaissions jamais la douleur, depuis la douleur physique sous laquelle se révolte notre corps, jusqu’à
l'angoisse qui tient notre âme sous sa griffe en présence du néant? Miguel de Unamuno ne le croit point , et c'est le sujet qu'il traite dans quelques-unes des pages qui suivent.
L’amour (1).
L’amour, lecteurs mes frères, est ce qu’il y a de plus tragique dans le monde et dans la vie ; l’amour est fils de l’illusion et père de la désillusion ; l’amour est la consolation dans la désolation, c’est l’unique remède contre la mort, dont il est le frère.
Fratelli , a un tempo stesso , Amore e Morte îngenerô la sorte , comme chanta Leopardi.
L’amour recherche avec fureur, à travers l’objet aimé, quelque chose qui est au delà, et, comme il ne le trouve pas, il désespère.
Quand nous parlons d’amour, nous avons toujours présent à la mémoire l’amour sexuel, l’amour entre homme et femme pour perpétuer la lignée humaine sur la terre. Et cela fait que l’on ne parvient pas à réduire l’amour ni à sa forme purement intellectuelle, ni à sa forme' purement volitive, en en laissant de côté la forme sentimentale, ou, si l’on veut, sensuelle. Car l’amour n’est au fond ni idée ni volition ; il est plutôt désir et sentiment ; c’est quelque chose de charnel même dans l’esprit. Grâce à l’amour nous sentons tout ce que l’esprit a de chair.
L’amour sexuel est le type générateur de tout autre amour. Dans l’amour et par l’amour nous cherchons à nous perpétuer, et nous ne nous perpétuons sur la terre qu’à la condition de mourir, de
(1) Tous les fragments qui suivent sont empruntés au Sentiment tragique de la vie chez les hommes et chez les peuples .
donner à d’autres notre vie. Les plus humbles animalcules, les plus infimes des êtres vivants, se multiplient en se divisant, en se séparant, chacun cessant d’être ce qu’il était.
L’amour est une lutte.
Il y a, sans doute, quelque chose de tragiquement destructeur au fond de l’amour, tel qu’il se présente à nous sous sa forme primitive et animale, dans l’instinct invincible qui pousse un mâle et une femelle à confondre leurs entrailles en une étreinte furieuse. De même qu’il fait se confondre leurs corps, il sépare leurs âmes, à certain égard : en s’embrassant ils se haïssent autant qu’ils s’aiment, et surtout ils luttent ; ils luttent pour un tiers encore sans vie. L’amour est une lutte. Dans certaines espèces animales, le mâle maltraite la femelle tandis qu’il s’unit à elle, comme, dans certaines autres, la femelle dévore le mâle après que celui-ci l’a fécondée.
Les amants à la fois tyrans et esclaves.
On a dit de l’amour qu’il était un égoïsme mutuel. De fait, chacun des deux amants cherche à posséder l’autre, et, cherchant à se perpétuer sans toutefois le penser ni se le proposer d’abord, il cherche par conséquent sa jouissance. Les amants sont l’un pour l’autre : immédiatement, un instrument de jouissance ; médiatement, un moyen de se perpétuer. Et ainsi ils sont tyrans et esclaves. Chacun d’eux est à la fois tyran et esclave de l’autre.
L’amour charnel et l’avarice.
Est-il donc si étrange que le sentiment religieux le plus profond ait condamné l’amour charnel en
exaltant la virginité? L’avarice est la source de tous les péchés, disait l’Apôtre, et c’est parce que l’avarice prend, pour fin, la richesse, qui n’est qu’un moyen ; et c’est bien là le fond même du péché : prendre les moyens pour fin, méconnaître et mépriser la fin. Et l’amour charnel qui prend pour fin la jouissance, laquelle n’est qu’un moyen, et non le fait de se perpétuer, qui est la véritable fin, est-ce autre chose que de l’avarice? Et il est possible que, pour mieux se perpétuer, quelqu’un garde sa virginité. Et cela pour perpétuer quelque chose de plus humain que la chair.
Le désespoir dans l’amour.
Car ce que les amants perpétuent sur la terre, c’est la chair de douleur, c’est la douleur, c’est la mort. L’amour est à la fois frère, fils et père de la mort, qui est sa sœur, sa mère et sa fille. Et c’est ainsi qu’il y a dans la profondeur de l’amour un désespoir profond et éternel, d’où jaillissent l’espérance et la consolation. Parce que de cet amour charnel et primitif dont je parie, de cet amour de tout le corps avec ses sens, qui est l’origine animale de la société humaine, surgit l’amour spirituel et douloureux.
L’amour spirituel.
Cette autre forme de l’amour, cet amour spirituel, naît de la douleur, naît de la mort de l’amour charnel ; il naît aussi du sentiment de compassion et de protection qu’éprouvent les pères devant leurs fils délaissés. Les amants n’arrivent à s’aimer jusqu’à l’oubli d’eux-mêmes, jusqu’à la véritable fusion de leurs âmes et non pas seulement de leurs corps, que lorsque le pilon puissant de la douleur a trituré
leurs cœurs dans un même mortier de peine. L’amour sensuel confondait leurs corps, mais il séparait leurs âmes ; il maintenait celles-ci étrangères l’une à l’autre ; mais ils eurent de cet amour un fruit de chair, un fils. Et ce fils engendré dans la mort tombe malade peut-être et meurt. Et il arrive que Sur le fruit de leur fusion charnelle et de leur séparation spirituelle* leurs deux corps séparés et froids de douleur, mais leurs âmes confondues dans la douleur, les amants, les parents, s’embrassent dans une étreinte de désespoir; et alors, de la mort du fils charnel est né le véritable amour spirituel. Ou bien encore, rompu le lien de chair qui les unissait, ils soupirent de délivrance. Car les hommes ne s’aiment d’un amour spirituel que lorsqu’ils ont souffert ensemble d’une même douleur, lorsqu’ils ont labouré pendant quelque temps la terre pierreuse, attachés au joug d’une, douleur commune. Alors, ils se sont connus, iis se sont sentis, ils se sont con-sentis en leur commune misère, ils ont eu compassion l’un de l’autre et se sont aimés. Parce qu’aimer, c’est compatir, et si la jouissance unit les corps, la peine unit les âmes.
Aimer en esprit, c’est compatir, et celui qui compatit le plus aime le plus. Les hommes brûlés d’une ardente charité envers leur prochain, s’ils se montrent tels, c’est parce qu’ils sont arrivés au fond de leur propre misère, de leur propre superficialité ou apparentialité, de leur néant, et que tournant alors leurs yeux, ainsi ouverts, vers leurs semblables, ils les ont vus également misérables, apparentiels, anéantissantes, et ils les ont plaints, et ils les ont aimés. ,
Amour et compassion.
L’homme aspire à être aimé ou, ce qui est la même chose, il veut être plaint. Il veut qu’on sente et qu’on
partage ses peines et ses douleurs. Il y a quelque chose de plus qu’un artifice pour obtenir l’aumône dans le fait que les mendiants, au tournant du chemin, montrent au passant leur plaie ou leur moignon gangrené. L’aumône, plus encore qu’un secours pour alléger les tourments de la vie, est une compassion. Le miséreux n’est pas reconnaissant de l’aumône à celui qui la lui donne en détournant le visage pour ne pas le voir et pour l’écarter ; il lui sera plus reconnaissant de le plaindre sans le secourir que de le secourir sans le plaindre, quoique, d’autre part, il préfère ceci. Voyez avec quelle complaisance il conte ses chagrins à quiconque s’émeut en les écoutant. Il veut être plaint, aimé.
L’amour de la femme, surtout, est' toujours au fond compatissant, maternel. -La femme se livre à l’amant parce qu’elle le sent souffrir sous le désir. Isabelle a de la compassion pour Lorenzo, Juliette pour Roméo, Francesca pour Paolo. La femme-semble dire : .« Viens, pauvre ami, et ne souffre pas tant à cause de moi ! » A cause de cela, son amour est plus amoureux et plus pur que celui de l’homme, il est plus vaillant et plus durable.
La compassion est donc l’essence de l’amour spirituel humain, de l’amour qui a conscience d’être bien l’amour, de l’amour qui n’est pas purement animal, de l’amour, enfin, d’une personne rationnelle. L’amour compatit,. et il compatit d’autant plus qu’il aime davantage.
La douleur.
La douleur est la substance de la vie et la racine de la personnalité, car c’est seulement en souffrant que l’on est une personne. Et elle est universelle.
et ce qui nous unit à tous les êtres, c’est la douleur, le sang universel ou divin qui en tous circule. Ce que nous appelons la volonté, est-ce autre chose que douleur?
Et la douleur a ses degrés ; depuis cette douleur qui flotte sur la mer des apparences jusqu’à l’éternelle angoisse, source du sentiment tragique de la vie, qui va se loger dans les profondeurs de l’éternel et y réveiller la consolation ; depuis cette douleur physique qui tord notre corps jusqu’à l’angoisse religieuse, laquelle nous couche dans le sein de Dieu pour y re evoir la rosée des divines larmes.
L’angoisse est quelque chose de plus profond, de plus intime et de plus spirituel que la douleur. On se sent angoissé même au milieu de ce que nous appelons le bonheur et par le bonheur même, auquel on ne se résigne pas et devant lequel on tremble. Les hommes heureux qui se résignent à leur félicité apparente, à un bouheur passager, on croirait que ce sont des hommes sans substance, ou, pour le moins, qui ne l’ont pas découverte en eux, qui ne l’ont pas touchée. De tels hommes sont, d’habitude, impuissants à aimer et à être aimés : et iis vivent, au fond, sans peine ni gloire.
Il n’y a de véritable amour que dans la douleur, et, dans ce monde, il faut choisir entre l’amour, qui est la douleur, et la félicité. Et l’amour ne nous mène pas à une autre félicité que celle de l’amour même, et à sa tragique consolation : l’espérance incertaine. Du moment où l’amour devient heureux et où il se satisfait, il ne désire plus, et il n’est plus l’amour. Les satisfaits, lés heureux n’aiment pas ; ils s’endorment dans l’habitude, voisine de l’anéantissement. S’habituer, c’est déjà commencer à ne pas être. L’homme est d’autant plus homme, c’est-à-dire d’autant plus divin, qu’il a plus de capacité pour la
souffrance ou, pour mieux dire, pour l’angoisse.
Quand nous venons au monde, le choix nous est donné entre l’amour et le bonheur et nous voulons — pauvres petits 1 — l’un et l’autre : le bonheur d’aimer et l’amour du bonheur. Majs noos devons demander qu’on nous donne l’amour et nons le bonheur, qu’on ne nous laisse pas endormir dans l’habitude, parce que nous poumons peut-être nous endormir tout à fait, sans nous réveiller jamais, perdre la conscience pour ne plus la recouvrer. Demandons à Dieu que chacun se sente soi-même, dans sa douleur.
Qu’est-ce que le Destin, la Fatalité, sinon la fraternité de l’amour, et de la douleur, et ce terrible mystère dans lequel l’amour tendant au bonheur, il se meurt dès qu’il le touche, et se meurt le vrai bonheur avec lui? L’amour et la douleur s’engendrent mutuellement, et l’amour est charité et compassion; un amour qui n’est pas charitable et compatissant n’est pas un amour vrai. L’amour, c’est un désespoir résigné.
Douleur et conscience.
La douleur est quelque chose de spirituel ; c’est la révélation la plus immédiate de la conscience ; peutêtre le corps ne nous fut-il donné que pour offrir à la douleur l’occasion de se manifester. Qui, peu ou prçu, n’a jamais souffert, n’a pas conscience de soi. La première plainte de l’homme à sa naissance vient de ce que, l’air lui entrant dans la poitrine et le limitant, il semble lui dire : Tu dois me respirer si tu veux vivre !
Esprit et matière.
L’esprit se trouve limité par la matière dans laquelle il doit vivre et prendre conscience de soi,
de la même façon que la pensée est limitée par la parole, qui est son corps social. Sans matière il n’y a pas d’esprit, mais la matière fait souffrir l’esprit en le limitant. Et ce n’est pas la douleur, mais l’obstacle que la matière oppose à l’esprit, c’est le choc de la conscience avec l’inconscient.
.La Douleur, en effet, est la barrière que l’inconscience, ou, si l’on veut, que la matière oppose à la conscience, à l’esprit ; c-’est la résistance à la volonté, la limite que l’univers visible assigne à Dieu, c’est le mur contre lequel se heurte la conscience, quand elle veut s’élargir aux dépens de l'inconscience, c’est la résistance que met cette dernière à se faire conscience.
Bien que nous le croyions par autorité, nous ne savons pas que nous avons un cœ.ur, un estomac et des poumons tant qu’ils n’ont senti la douleur, l’oppression ou l’angoisse. C’est la douleur physique qui nous révèle l’existence de nos propres entrailles. Il en est de même pour la douleur spirituelle, pour l’angoisse ; nous ne sentons l’existence de notre âme que quand elle nous fait mal.
C’est l’angoisse qui fait que la conscience fait retour sur soi. Celui qui n’est pas angoissé connaît ce qu’il fait et ce qu’il pense, mais il ne connaît pas vra ment qu’il le fait et le pense. Il pense, mais il ne pense pas qu’il pense ; et ses pensées sont comme si elles n’étaient pas siennes ; et lui-même n’est pas à soi. C’est que seule l’angoisse, la passion de ne jamais mourir, fait que tout esprit humain est maître de soi.