‹ Pages choisies de NadaudChapitre 120 sur 146 · JEAN ET JOHN · texte numérisé non relu

JEAN ET JOHN

Deux amis, Jean et John, l'un Français, l'autre Anglais,

S'en vont faire un voyage ensemble.

Ils veulent parcourir le monde. Laissons-les S'éloigner l'un de Douvre et l'autre de Calais

Savez-vous ce qui les rassemble ?

L'un est vif, généreux, quelquefois étourdi, Grand chercheur de dangers, grand chanteur d'ariettes ; Il brave volontiers le soleil à midi, Et sait gagner le soir à conter des sornettes. L'autre au contraire est calme, on pourrait dire froid. Ferme à l'occasion, il fuit les imprudences, Recommande un écueil, signale un bon endroit, A son thé dans sa malle et marque ses dépenses. ^ ous jugerez qu étant â ce point différents, Nos deux amis sont gens à faire bon ménage Ils sont au demeurant à peu près du même âge, Et tous les deux issus d'honorables parents.

Un voyage en commun, c'est une rude épreuve : Que de concessions, d'égards, de compromis. Pour être commensaux et demeurer amis ! Qu'on soit en pleine mer et supposé qu'il pleuve : Tous à bord sont couchés, s'ils ne sont endormis. Mais il ne reste plus qu'un seul lit disponible. Quel lit ? vous le savez, un lit indivisible. Jean, chevalier français, l'offre résolument ; John, gentleman anglais, l'accepte poliment. Jean fort de son honneur, s'assied sur des cordages. Attend patiemment la fonte des nuages, Sur son nez rougissant ajuste son manteau. Conçoit, en philosophe, un rhume de cerveau. Fait ime ode à la lune et lance des yeux mornes A cet astre moqueur qui lui montre ses cornes. John, usant de son droit, se maintient en santé. Trouve son lit trop dur et s'abreuve de thé.

Tombent-ils pour dîner dans une hôtellerie ?

L'ordinaire est frugal et nos amis ont faim.

On leur offre un poulet de mine rabougrie.

Poulet moins que pigeon, poulet d'auberge enfin.

Rien d'autre, pas un oeuf, pas un nid d'hirondelles,

Pas un pois chiche ! Eh bien, qu'on nous le serve : allons î:

Jean, chevalier français, s'empare des pilons ;

John, gentleman anglais, se contente des ailes.

Voilà le vrai moyen d'être toujours d'accord ;

Qui dira le contraire aura mille fois tort.

Un jour, nos deux amis sont jetés à la côte,

Moitié par la tempête et moitié par leur faute.

Ils tombent au milieu d'un pays inconnu,

Pays d'heureux aspect, d'apparence fertile.

Ils pouvaient aisément se croire dans une île

Où nul Européen n'était encor venu ;

Peuplée, évidemment ; par qui ? par des sauvages.

Des hommes noirs sans doute ou des anthropophages.

Il fallait avant tout se construire un abri.

On avise à ce but la falaise voisine.

John est plus prévoyant : sa malle est une usine

Où sont tous les engins, depuis le bistouri

Jusqu'aux armes à feu de guerre et de cuisine.

Jean n'a que son génie aidé par deux bons bras

Il se met au travail sans craindre la dépense,

Empile des cailloux, pique des échalas.

Élève la maison, établit la défense.

Et prépare le soir un souper de hasard

Dont John, moins affamé, prend la meilleure part.

Nos alliés bercés au sein de la nature,

La tête sur le coude et le corps sur la dure,

S'endorment. Tout à coup, au milieu de la nuit,

Autour de la cabane il se fait un grand bruit :

Les sauvages venaient avec des cris de guerre.

Des tambours, des tamtams, voire des éléphants.

Attaquer les intrus. Semblables aux enfants

Qui préviennent toujours du mal qu'ils veulent faire.

Ils se donnaient du cœur en roulant leur tonnerre.

Jean et John, réveillés par ce bruit opportun,

L'oeil au guet, l'arme au poing, se mettent en défense

Ils sont égaux ici pour l'intérêt commun.

La troupe bigarrée en désordre s'avance.

Douze coups réguliers retentissent dans l'air,

Et les sauvages sont le plus surpris du monde

D'apprendre à leurs dépens combien un revolver

Peut abattre de gens par minute et seconde.

Ils tombent comme font les prunes au mois d'août,

Par douzaines d'abord et bientôt par centaines.

Les plus braves voulaient pousser la chose à bout :

C'était l'avis de trois ou quatre capitaines.

Mais à côté des preux sont les bourgeois prudents

Qui pensent qu'un génie est caché là-dedans.

La peur, quoiqu'on ait dit, est bonne conseillère ;

Je parle pour celui qui veut vivre et qui vit.

Un bélier se sauva ; le troupeau le suivit.

Avez-vous mis le pied sur une fourmilière ? Vous voyez aussitôt des miliers de fourmis Courir à droite, à gauche, emportant leur bagage : Avec non moins d'ardeur fuyaient les ennemis. Si bien qu'il n'en resta pas un seul sur la plage.

John, gentleman anglais, avec pleine raison, Giangea deux fois de linge et garda la maison. Jean, paladin français, ivre de sa victoire, Se mit, usil en main, sur les pas des fuyards. Que cherche-t-il ? qui sait ? Une page d'histoire ?

Le sauvage a des pieds et des trous de renards ; Tout est rentré sous terre. En dernière ressource, Le héros fatigué retourne sur ses pas, Rapportant, il est vrai, la palme des combats, Mais devant renoncer à celle de la course. Le soleil qui se lève éclaire les chemins. Jean, suivant le sillon des cadavres humains, Voit poindre à l'horizon la cabane lointaine, John, pendant ce répit, n'a pas perdu sa peine, Il a pris tour à tour tous les petits outils, Réparé lestement les brèches de l'enceinte, Barricadé la porte, armé tous les fusils. Et dans son Gibraltar il repose sans crainte.

Jean, qui s'approche enfin, voit flotter un drapeau Sur le logis commun. Il fait mainte hypothèse. Se tâte, s'interroge, et lit un écriteau Ou brillent ces deux mots : Possession anglaise.

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