I. Ce morceau fut dédié « à E. Manuel
OÙ les vains préjugés et les vaines croyances
Tomberont sous le coup du fait et des sciences ?
Car enfin, que veut-on me faire accroire, à moi
Qui n'ai plus l'innocence et qui n'ai pas la foi ?
Le crime le plus vil qui sera dit tout bas
Vaut mieux que la vertu qu'on ne confesse pas ?
Quoi ? Je devrai mentir à mon intelligence
Pour croire ce qu'on dit et non ce que je pense ?
Et ces mystères saints, ces miracles naïfs
Qui tombaient de là-haut tout exprès pour les Juifs,
Le temps en est passé ? Non ; lisez mieux l'histoire :
On nous en montrera quand nous voudrons y croire.
Les peuples enfantins veulent être amusés ;
Prenez garde qu'un jour ils sont désabusés,
Et qu'ils peuvent, grandis, vous demander des comptes
Pour les avoir, petits, bercés de vos vieux contes.
Quand cédera la peur sa place à la vertu ?
Règne de la raison, quand commenceras-tu ? »
En raisonnant ainsi, dans sa marche indécise,
Roger, sans y penser, s'approchait de l'église.
Un nouveau tintement du clocher s'envola.
« Oui, se dit-il encore, ils sont, ils sont tous là,
Recueillis, attentifs, plongés dans la prière,
Ah ! que ne puis-je avoir, comme eux tous, un bréviaire,
Une formule faite, un symbole de foi
Pour prier avec eux sans me mentir à moi ?
Car la religion n'est en moi qu'assoupie ;
Je suis un incrédule et non pas un impie.
Et pourtant, à cette heure, oii que vous vous trouviez,
Vous priez, ô ma mère, ô mes sœurs, vous priez.
Sans calcul ni raison, vos pieuses pensées
Pour vous, pour moi, pour tous sont au ciel adressées.
Ici tout le village, et plus loin la cité.
Tout hameau près ou loin, tout endroit habité.
Toute réunion d'hommes de toute race.
Maîtres ou serviteurs, par le chaud ou la glace
Et par de là les monts et par de là les mers.
Tout prend part à ce chœur que chante l'univers.
Que dis-je ? L'ignorant, l'étranger, l'hérétique,
Le rouge Américain, le jaune Asiatique,
Le Chinois qu'on achète et le nègre qu'on vend,
Tous ont leur temple ouvert sur le soleil levant ;
Leur mosquée au grand air, leur pagode fleurie
Et moi seul... Si j'entrais dans l'église oii l'on prie ?
Non ; je n'accepte pas un pareil compromis :
Que dirait ma raison ? que diraient mes amis ?
Faudra-t-il avouer que seul contre cent mille
Je n'ai pu soutenir une lutte inutile ?
Eh bien, soit ! Je dirai, s'il le faut, aux railleurs.
Qu'on peut prier ici tout aussi bien qu'ailleurs ».