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LE FOND ET LA FORME

Que faut-il préférer du style ou de l'idée ?

La question n'est pas encore élucidée.

Je sais bien que plus d'un va s'écrier d'abord :

« Il faut avoir les deux ! » J'en demeure d'accord.

C'était aussi l'avis de feu monsieur Prudhomme.

Mais enfin, on n'est pas parfait ; on n'est qu'un homme,

Et j'en connais plus d'un, parmi les plus fameux.

Qui n'a ni l'un ni l'autre au lieu d'avoir les deux.

Tels furent Dutilleul, et Duchêne, et Delorme..,.

Mais revenons au fait du fond et de la forme.

Il arriva qu'un jour le procès fut porté

Devant un tribunal compétent. D'un côté.

Le tisserand vêtu d'une ample souquenille ; De l'autre, le tailleur armé de son aiguille, Laquelle avait du fil, bien s'entend ; car enfin, Une aiguille sans fil, c'est un flacon sans vin. Le tailleur eut toujours la parole facile. Le nôtre commença :

« Messieurs, ma main habile.

Des tissus les plus vils et des corps les plus lourds, Corrige les défauts en de nobles contours. Pour moi la fantaisie ouvre ses larges ailes. En créant des patrons et des modes nouvelles. Redresseurs des travers et tuteurs des vertus, J'attire la faveur sur les gens bien vêtus. Mes modèles s'en vont de Paris jusqu'à Rome. Je gouverne le monde, et si l'habit fait l'homme, Que sera, s'il vous plaît, celui qui fait l'habit ? »

Le tailleur salua. Le drapier répondit :

« Moi, Messieurs, je n'ai pas la langue à la rubrique. Voici mon drap : touchez. Il est de ma fabrique. Je le trouve bien fait, solide et pas trop cher ; Il est souple à la main et me tient chaud l'hiver. N'est-ce pas votre avis, que le plus philosophe. Pour avoir un habit a besoin d'une étoffe ? Vous voyez que je suis l'aîné ; le tisserand. Étant premier en date, a droit au premier rang. »

— « Mon ami, répondit le tailleur, tu radotes ;

Le drap est à l'habit comme le cuir aux bottes,

L'objet matériel n'ayant d'autre valeur

Que celle que lui donne un esprit novateur.

Que dis-je ? Plus ton œuvre est grossière et mauvaise,

Plus mon génie éclate à faire qu'elle plaise.

Qu'importe le tissu sorti de ton métier ?

Je coudrai, s'il le faut, des habits en papier.

C'est par moi, non par toi, qu'un vêtement existe ;

Tu n'es que l'artisan ; c'est moi qui suis l'artiste. «

Le tisserand resta quelque temps interdit ;

Mais bientôt reprenant son calme, il répondit :

« Emporte, mon ami, ton fil et tes aiguilles.

Fais des colifichets pour les petites filles.

Tu pourrais bien aussi, pillant de tout côté.

Coudre avec des chiffons une veste d'été ;

Encor faut-il l'étoffe ! Et quand viendra décembre,

Quel est celui de nous qui gardera la chambre ?

Moi, n'ayant que mon drap, j'en coupe un grand morceau,

Et faute d'un habit, je m'en fais un manteau. »

Ce petit plaidoyer termina la séance.

Les juges prirent temps peur rendre leur sentence. Entre nous, je sais bien pour qui j'aurais penché ; Mais comme il ne faut pas se montrer entiché De son opinion, je conviendrai qu'en somme... Le tribunal jugea comme monsieiu- Prudhomme.

Depuis, les deux plaideurs, c'est chose à remarquer, Apprirent l'un à coudre, et l'autre à fabriquer.

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