EN CHEMIN DE FER
Voulez-vous fuir la politique ?
Laissez maison, bureau, boutique,
Et prenez le chemin de fer.
Eh ! mon Dieu, non ! chaque voiture
Est un cabinet de lecture
Hanté du printemps à l'hiver.
Or, ce ne sont pas livres d'heures Qu'on lit aux mobiles demeures.
Ni romans plus ou moins moraux.
Le voyageur est plus habile :
Il veut se faire de la bile En lisant deux ou trois journaux.
« Mais, monsieur, c'est abominable !
Et l'homme est un suppôt du diable, Qui se permet d'écrire ainsi !
Je lui cracherais au visage !...
— Pardon, dit un voisin plus sage, Voulez-vous lire celui-ci ?
— Qui ? moi ! vous voulez que je lise Un journal qui défend l'Église,
La famille, l'ordre et la loi ?
Ce journal dit ce que je pense,
Et je ne me mets en dépense
Que pour ceux qui sont contre moi. »
Le fils du bonhomme colère, Un bambin, dit de sa voix claire :
«< Voilà comme sont nos papas !
Moi, je n'aime que la galette, Et toujours pépère m'achète Des biscuits que je n'aime pas.
— C'est que la galette est trop lourde., Monsieur, excusez cette bourde :
Il n'a pas douze ans révolus.
— C'est vrai, papa, mais la galette.
Si personne n'en fait emplette,
Les pâtissiers n'en feront plus. »
Je fus témoin de cette scène
Sur le chemin de Bray-sur-Seine.
Nous étions là huit engagés.
Cinq bourgeois, bons maris, bons pères.
Dont trois au moins étaient notaires.
Lisaient des journaux enragés.
Bourgeois craintifs, bourgeois honnêtes,
Nous savons fort bien que vous n'êtes
Ni vindicatifs ni méchants ;
Mais, permettez qu'on vous le dise.
En achetant la marchandise,
Vous commanditez les marchands.