LE BARBILLON ET LE BROCHET
La fable que je vais vous dire N'est pas pour les intelligents Qui trouvent dans les bonnes gens Un menu fretin bon à frire.
Certain barbillon, sans projet, Passait dans les zones profondes ; Il aperçoit entre deux ondes Un ver de terre qui nageait.
Il n'avait pas vu la ficelle Qui tenait le pauvre captif ; Il le mord et se sent au vif Piqué d'une pointe mortelle.
L'onde a ses rois et ses sujets ;
Ses chasseurs sont toujours en cherche :
Elle a son épervier, la perche ;
Elle a ses aigles, les brochets.
Un aigle... un brochet, veux-je dire, Voit un poisson qui fait le mort.
« Bon, se dit -il, sans doute il dort, Ce citoyen de mon empire. »
Il entr'ouvre ses dents de fer, Prend ses mesures et s'élancs ; Une gueule au bout d'une lance.
Un gouffre sortant d'un éclair !
Le tout ne fit qu'une bouchée ; L'hameçon tenait au poisson, Et le poisson à l'hameçon :
La machine fut accrochée.
Le barbeau n'est pas étourdi Comme le goujon ou l'ablette ; C'est une raison calme et nette.
Avec un sens approfondi.
Il existe même un adage Bien connu dans tous les cours d'eau.
Qui dit : « Prudent comme un barbeau « Mais qui ne dit pas de quel âge.
Pourtant le nôtre avait mordu ; Sa jeunesse était son excuse.
Il cherche une suprême ruse, Quoique blessé, quoique perdu.
Que faire ? Rester immobile. Tromper quelque temps le pêcheur, Souffrir et cacher sa douleur ?
C'est ce qu'il fit... Soin inutile.
Le roi des eaux fit maint effort ; Sa résistance fut sublime ; Mais entraîné par sa victime, Il fut amené sur le bord.
Ainsi se trouvent les extrêmes
Aux mêmes lois assujettis ;
Parfois à croquer les petits.
Les grands se font croquer eux-mêmes.