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I. Les Études, 15 janvier

L'œuvre de Nadaud serait-elle donc si médiocrement morale ? Assurément non ! Les restrictions que Von vient de faire pourraient le laisser croire. Or il suffit de reconnaître que ses « chansons légères » furent souvent trop légères et que certaines chansons sentimentales ne peuvent être louées. Et c'est tout. Mais à côté de cela, nous n'aurons aucune peine à démontrer qu'il s'inspira généralement d'une morale très élevée, c' est-à-dire des principes chrétiens. Il fallait qu'il en fût ainsi pour qu'il pût affirmer avec sincérité que son idéal, comme celui de sa chanson, c'est « la vertu qui chante et la raison qui sourit ».

De cette noblesse dans les convictions, la carrière de Gustave Nadaud donne plus d'une cause et aussi plus d'une preuve. Il est bon de rappeler qu'il naquit à Rouhaix, le 20 février 1820, dans une région qui se distinguait alors parmi les autres provinces françaises par son esprit de tradition et sa fidélité religieuse. Il y a moins à insister sur son éducation qui se fit à Paris au Collège Rollin ou sur ses débuts littéraires, de 1842 jusqu'à la fin de la Seconde République. Il est déjà plus intéressant d'observer qu'il obtient ses succès les plus éclatants dans les salons du Second Empire, non pas à la Cour, comme on l'a souvent raconté à tort, mais auprès de cette société brillante qui abandonne de plus en plus les maximes des philosophes du XVI 11^ siècle pour se tourner vers l'Eglise. Enfin il importe surtout de retenir la réaction très vive que provoque chez Nadaud son ardent patriotisme, durant la guerre désastreuse de i8yo : dès lors l'idée morale domine nettement le poète et l'artiste. Il ne perdra rien de la délicatesse de sa sensibilité, mais il veut que la chanson, tout à la fois et au même degré, « charme, élève, console ». Déjà, comme infirmier volontaire malgré ses cinquante ans, durant la guerre, il tient, suivant ses propres termes, « à faire, comme il peut, sa petite Sœur de Charité » ; mais c'est en véritable apôtre que plus tard il se rend auprès de Desrousseaux, le chansonnier lillois alors mourant, pour l'amener à recevoir les derniers sacrements. A son tour, le 2g avril i8gj, il fait lui-même une fin édifiante, celle^d'un catholique tout-à-fait sincère et fidèle ^.

I. Les biographies de Nadaud, courtes ou longues, en France ou même à l'étranger, ne manquent pas. Laissant de côté un grand nombre d'articles biographiques ou anecdo-

Mais il y a mieux encore. Dans cet ordre d'idées ce qu'il y a de plus profond, c'est évidemment l'esprit, et Nadaud l'avait gardé réellement chrétien ; c'est aussi le sens moral qui était chez lui fort aiguisé et pénétrant. De cela, tous ses poèmes et surtout ses chansons apporteront des preuves nombreuses. Et comme ces témoignages seront frappants de netteté et de belle loyauté ! Il suffit en parcourant ses œuvres de ne pas se laisser absorber par le seul charme poétique, et dès lors les manifestations de ce souci religieux se multiplieront sous les yeux.

Il est piquant déjà, en plein XI X^ siècle, dans cette génération dont les hommes de lettres sont loin encore d'avoir dépouillé l' esprit voltairien, de relever cette profession de foi synthétique, qui est bel et bien une négation dit déisme de Rousseau :

Le premier pas dans la sagesse,

C'est l'amour d'un Dieu révélé. ... , ., , . ,

(Ma Philosophie) .

Entendons bien qu'il ne s'agit pas d'un Dieu lointain, abandonnant l'homme à son triste sort :

Un seul maître verse à nos sphères

Le soleil, la vie et l'amour.

Pour les grands il fit la clémence,

Le courage pour les petits ;

A tous il donne l'espérance... ... ,. ,

(Les dieux).

C'est bien du Dieu- Providence, du Dieu infiniment bon qu'il est question. Que de fois le poète fait intervenir la Providence divine ! Il la fait entrer en cause — ce n'est qu'un exemple entre beaucoup d'autres, — à propos d'un bel écuyer, joueur et libertin, qtii subit la destinée de l'enfant prodigue. Il s'adresse à lui en ces termes :

Va, mon fils, dépense, dépense, Tu subis une dure loi :

La Providence

A ses desseins sur toi. .^^ ^. ^. ,

(Une expiation).

tiques, nous citerons seulement: Mgr Masquelier, Gustave Nadaud, dans les Contemporains, de la Bonne Presse ; — Georges Montorgueil, Gustave Nadaud, étude biographique, dans la Revue encyclopédique, i«^ juin 1893 > — A. Varloy, Gustave Nadaud, sa vie et ses œuvres, en I vol. in-i6, Daragon, éditeur, 1910. — Parmi les notices purement littéraires, il faut signaler un article de M. Charaux, le professeur de la Faculté libre des Lettres de Lille, dans la Revue catholique des institutions et du droit (avril 1895) ; une étude approfondie de M. Joseph Crombé sur le style, le vers, la rime, chez Nadaud, dans les Mémoires de la Société d'émulation de Roubaix, année 1909, tome XXVIII ; etc..

Mais c'est surtout au sujet de la destinée des peuples qu'il s'en rapporte au Dieu-Providence. Contentons-nous ici d'un seul passage :

Mais dites-nous plutôt, grand-père, Quand les hommes seront meilleurs,...

Quand la fraternité féconde Unira les peuples flottants.

Dieu, mes enfants, peut seul changer le monde... Dans cinquante ans.

(Dans cinquante ans).

Ce Dieu bienfaisant, il ne faut pas l'outrager. Nadaud a en horreur le blasphème et il a sa manière de faire sentir vivement son dégoût, dans cette jolie description :

Écoutez : l'air s'est alourdi ;

... C'est l'heure, l'heure de midi :

Tout sommeille. Une cloche, c'est l'Angelus...

Un coup de fouet, puis un blasphème !...

A.h ! n'écoutons plus !

(Les bruits du silence).

Logique avec lui-même, le chansonnier réclame à l'égard de

Dieu la prière. Et ce qu'il réclame, c'est une prière fréquente,

continuelle même et d'une sincérité complète. Il la demande ainsi

aux enfants :

La première pensée A toute heure, en tout lieu, Doit vous être adressée, Mon Dieu !

(Solfège poétique et musical).

Mais il prend à son compte cette maxime, dans /'Éloge de la

vie .•

Seigneur, vous êtes généreux ; Je vous bénis et vous implore De mon couchant à mon aurore.

Et pour être complet, à la prière et à V adoration, il joint la manifestation d'une pieuse reconnaissance :

Le bon Dieu m'a fait cette grâce, Et je le bénis en chantant.

(Les pêches de vigne)

Allant encore un peu plus loin, il inflige un blâme à qui oublie

de remercier Dieu. Le poète prêtant l'oreille de la pensée aux voix de la nuit, sous les étoiles qui marchent, écoute les plaintes qui montent de tous les recoins de l'humanité : plaintes surtout de l'ambition politique et requêtes interminables de l'égoïsme privé ; il les recueille, il les note, puis il conclut :

Et pas une action de grâces Ne s'élevait dans les espaces...

... Et dans ma rêverie austère, Détachant mes yeux de la terre, Je les élevai vers les cieux.

(Les voix de la nuit).

Rien d' étonnant à ce que le poète à la sensibilité tendre et au cœur très haut placé associe la prière au sentiment noble de V amour . Il termine ainsi un entretien avec une personne aimée :

... En m'éloignant, je lui promis Qu'à l'heure coutumière, Je dirais ma prière Et que son nom y serait mis.

(A vos amours).

Et dans cette douce élégie dont la musique présente quelque chose de triste et même d'amer et qu'il intitule la Maison blanche, // exalte cette sorte d'amoîir platonique, idéal, précisément parce qu'il mène à Dieu. L'héroïne de ce poème est morte, et cependant, affirme le poète.

Elle est encor ma jeune fiancée.

Sa lèvre a pris l'angélique sourire

Et je crois l'entendre me dire

En levant un doigt vers le ciel :

Nous irons dimanche A la maison blanche.

Qui ne sentirait que dans un tel cœur, la piété, l'amour à l'égard de notre Dieu si paternel ont été des sentiments tout à fait tendres ? Dieu est un père, et un père qui « ne peut être sévère ». Comme cette vérité est bien exprimée aux enfants, à ces êtres que le poète chérit avec prédilection !

« S'il fait toucher le ciel par les plus petits doigts Il sait ouvrir l'oreille aux plus petites voix. »

Est-il besoin d'ajouter maintenant que si l'idée de Dieu fut si souvent présente à l'écrivain et au penseur, les autres idées religieuses trouvent place, et même facilement, dans son esprit. L'idée de la mort semble l'avoir constamment poursuivi. L'au-delà est une de ses grandes préoccupations. Le voici qui demande que l'on prie pour les morts ; dans une chanson, un mort, soudain rappelé à la vie, s'exprime ainsi :

Hélas ! je regrette la terre ; Tous les morts ne sont pas absous.

Priez pour les âmes plaintives ; Pleurez sur les ossements froids.

(Le treizième convive).

Et ailleurs, évoquant une circonstance plus tragique -*

Entends-tu craquer le navire, Les cordages siffler dans l'air ?

Le mât se courbe vers la mer Et la voilure se déchire !

Vois-tu les marins à genoux ?

A Dieu recommandons leur ^me.

Priez pour eux, priez pour nous, Notre-Dame !

(Le vent qui pleure).

Ainsi à la prière à Dieu, — qu' admettrait à la rigueur et sans esprit de piété le simple « Déiste », — s'ajoute le recours à la Vierge ; ce n'est plus seulement l'accent de la foi, c'est celui de la confiance religieuse. Le souvenir de Notre-Dame invoquée par le marin en péril revient à propos du petit soldat séparé de sa patrie.

Embrasse bien notre petit,

dit le père du soldat au Cousin Charles.

Pour lui j'ai brûlé plus d'un cierge.

Les soldats n'ont pas assez peur ; Dis-lui qu'il mette sur son cœur Cette médaille de la Vierge.

C'est une pensée du même genre que l'on trouve à la fin de ce pur petit-chef d' œuvre qui a pour titre : le Cavalier. Le poète suppose le Cavalier à la fin d'une journée de bataille :

Victoire, cavalier, victoire !...

... Sois humain pour ton prisonnier ; Songe au ciel, écris à ta mère :

Un mot là-haut, un mot sur terre.

Victoire, cavalier !

On ne s'étonnera donc plus si Nadaud fut moraliste autant que poète. Le contraire s' expliquerait à peine. Les idées religieuses que l'on vient de relever entraînent une morale dont le caractère nettement chrétien apparaîtra vite.

Une joule de conseils utiles seraient d'abord à retenir. L'un des plus frappants, qui suppose une délicatesse d'âme qu'on ne trouverait pas à coup sûr chez les devanciers de Nadaud, chez un Béranger ou chez un Pierre Dupont, est celui qui invite à prendre même des précautions lointaines contre le vice qui cherche à s'insinuer :

N'ayez pas l'oreille

A propos félon :

Ouvrez à l'abeille,

Fermez au frelon ;

Le ^dce pour plaire

Se fait jeune et beau...

Prenez garde au lierre

Qui tuera l'ormeau.

(Le lierre et l'ormeau).

Dans une autre chanson, il ne s'agit plus d'écarter le vice ; on va plus loin. Il faut défendre la vertu qui est sans cesse menacée par la perversité des hommes.

Pardonne au jaloux qui t'observe ; Bénis le sceptique railleur.

Que toute inimitié ne serve Qu'à te rendre meilleur ... Fais sortir les .leurs de la fange Et le diamant du charbon.

Du mal ainsi le bien se venge • C'est si bon d'être bon !

(Le Cygne).

Il serait facile à la fois et intéressant de montrer que les biographes de Nadaud purent à juste titre attribuer ce petit vers fameux comme devise à l'aimable chansonnier. N'est-il pas curieux aussi d'observer qu'ici, son bon sens souverain lui fait voir que la bonté n'est pas naturelle chez l'homme, mais qu'elle

est le résultat d'un effort, et qu'ainsi le sentiment de Nadaud s'oppose bien aux vieilles idées de Rousseau si souvent admises encore chez tant de ses contemporains ?

Avec la même sagesse, il montre que la vertu est aussi le résultat de la prudence. La chasteté de la jeune fille, par exemple, est ainsi mise en relief dans Pudica ;

... C'est une jeune fille Qui croît, sous la garde du ciel, Dans le terrain fécond de la famille A l'ombre du toit maternel.

Et c'est en vertu de principes tout semblables qu'il donne libre cours à sa tendresse lorsque, dans une de ses chansons les plus exquises, il parle de sa sœur :

Son sourire est un pur cristal Où se réfléchit notre enfance.

... On se découvre à son aspect ; Nul regard impur ne la blesse :

Honorée avant la vieillesse.

Elle commande le respect.

(Ma Sœur).

La vraie bonté, non pas une vague bonté naturelle ou « native », mMis une disposition heureuse née dM désintéressement et d'une grande énergie, voilà celle qui plaît à Nadaud. La plate et froide bonté d'âme qui n'est que de l'égoïsme mal dissimulé, voilà celle qîi'il déteste : aussi, de tous les défauts, celui qu'il condamne le plus, est-ce bien l'égoïsme. Ce « moi haïssable », il le hait, et il l'égratigne à tout propos. Il le prend spécialement à partie dans Tout est bien / axiome d'un monsieur qui a bien dîné ; et dans le Bon ami, le vieux garçon Gaspard passe en revue la liste des bons amis pour lesquels il prie chaque soir : sa prière est d'autant plus fervente qu'il aime ses bons amis comme lui-même, ce qui veut dire ici : pour lui-même. Ecoutez le plutôt :

Mon Dieu, prolongez leur vie éphémère ; Ma reconnaissance ici les défend.

II? ont tous pour moi le cœur d'une mère, Laissez-les veiller sur leur cher enfant.

Car lorsque Godard, mon vieux camarade, Devra me quitter, tout bas je me dis :

OÙ dîneras-tu, cœur triste et malade, Tous les mercredis et les vendredis ?

Gardez-moi toujours ce franc imbécile, Ce Colas qui fait valoir mon esprit :

Quand il est présent, j'ai le mot facile, Et grâce à nous deux, tout le monde rit.

Et mon vieux cousin, le curé Permesse, Qu'il vive longtemps, pour mon plus grand bien ! Quand je suis chez lui, je vais à la messe ; C'est mon seul moyen d'être un peu chrétien.

Comme il est bon, cet ami Gaspard ! et que de Gaspard il y a en ce bas monde ! Et que de finesse dans ces strophes-là !

Il n'y en a pas moins dans une autre charmante petite pièce, le Petit nombre des Élus. Et il n'est pas rare non plus le vaniteux, assez égoïste et aveugle, qui conclut sa méditation par ces mots :

Je ne vois que moi en ce monde Qui doive aller en paradis.

Voilà bien l'homme rempli de complaisance pour lui-même et dont la suffisance se refuse à recevoir une leçon d' autrui, fût-ce de r Evangile. C'est là, de toutes les formes de l'orgueil personnel, celle qui répugne le plus au chansonnier, et ce dégoût, on le prend sur le vif dans la Bouche et l'Oreille. Après une série d'éloges qui ont été écoutés par une oreille grande ouverte, le dialogue prend fin brusquement :

La bouche disait à l'oreille :

« J'ai guidé Socrate et Numa, Voulez-vous que je vous conseille ? »

L'oreille se ferma.

Et nous en venons ainsi à reconnaître que voilà un moraliste assez exigeant, malgré son sourire et son indulgence habituelle: la vertu pour lui, c'est une vertu travaillée, une vertu qui s'humilie assez pour se laisser former par les bonnes leçons et les conseils autorisés. C'est, par conséquent, toujours pour la même raison, que la vertu désintéressée, généreuse, sera exaltée et sans cesse proposée. Aucun thème, sans nul doute, ne revient plus souvent que l'appel à la compassion et à la charité.

f4 PAGES CHOISIES DE NADAUD

Ah ! nous pensons trop à nous-mêmes !

Pensons aux malheureux.

(Les Malheureux) .

Il ne s'agit plus ici d'un ou de plusieurs textes à citer, il faudrait renvoyer à des chansons nombreuses, très nombreuses ; il faudrait relire /'Histoire du Mendiant, le Médecin Philopathos, le Froid à Paris, Ma Philosophie, et combien d'autres ! L'égoïsme est la lâcheté par excellence ; le moyen de le combattre est de faire un peu de bien à ceux qui sont moins heureux que nous, conformément au Conseil délicat et bref que nous trouvons dans les Miettes poétiques ;

N'es-tu pas bien portant ? — -Si — Les malades, penses-y.

N'as-tu pas de bons 5^eux ? — Si.

— - Les aveugles, penses-y.

N'as-tu pas un denier ? — Si.

Les indigents, songes-y.

D'oà vient cette inspiration si généreuse ? Evidemment d'une religion bien comprise. Nadaud met un joîir en scène un vieillard qui ne cesse de « sermonner » ; on sent bien qu'il abuse de ce genre... oratoire, mais on est forcé de reconnaître que ses préceptes sont justes. Il lui donne un nom significatif, — un nom qui montre que pour le poète, morale juste et doctrine chrétienne se confondent :

Il a toujours des maximes

Simples ou sublimes,

Qu'il prend ou qu'il fait :

« Soyez sévère à vous même,

Aimez qui vous aime

Aimez qui vous hait, Et plaignez qui vous offense. »

Et l'on dit : « Vous voyez bien

Qu'il tombe en enfance

Le père Chrétien, Le pauvre père Chrétien. »

(Le Père Chrétien).

A ce petit code de morale et de religion d'après l'œuvre de Nadaud, nous n'ajouterons rien. Il nous semble que les pièces à conviction sont assez nombreuses. Dans ses poèmes, petits ou

grands, nous avons vu l'auteur vanter /'« amour d'un Dieu révélé », chanter sa confiance dans la Providence, proclamer la nécessité de la prière. L'homme qui ajoute à cela le souvenir des morts, le recours à la Vierge, des principes de morale fort clairvoyants pour lutter contre le vice, faire la guerre à l'égoïsme, atteindre la cime de la vraie générosité, cet homme mérite d'être appelé chrétien.

C'est, en apparence, commettre un contre-sens que de mettre ainsi en relief au seuil de cette œuvre si charmante et si vive, des qualités morales nécessairement plus froides, voire plus austères. Nul doute que Nadaud n'eitt pris une disposition inverse. A la manière de La Fontaine, il s'en rapportait plutôt au conte pour « faire passer le précepte avec lui ». Mais il est un autre principe de notre grand XV 11^ siècle qu'en bon classique, ennemi du romantisme mal équilibré, le poète avait adopté avec La Bruyère : c'est qu'un ouvrage pour être jugé bon doit « élever l'esprit et inspirer des sentiments nobles et courageux >k Sans aucun doute, le même souci moral et les mêmes souvenirs religieux ne se retrouvent pas dans toutes les créations du chansonnier. Mais on se plaît à les sentir dans un très grand nombre de morceaux et dans tous ses chefs-d'œuvre. C'est même cette moralité littéraire qui constitue une raison de premier ordre pour qu'on retienne et pour qu'on pratique tant de gracieux poèmes et d' œuvres délicates.

Nadaud a eu pour prédécesseurs un Béranger, un Désaugiers, un Pierre Dupont ; les générations qui l'ont suivi ont compté de nombreux chansonniers. Dans cette veine assez abondante de la littérature française, il a trouvé des ressources qui lui ont permis de donner à la chanson sa forme et son caractère classiques. Comme l'avait observé de bonne heure Théophile Gautier ^, il était un véritable chansonnier, tout en restant poète : mais ce n'est pas seulement pour cette raison qu'on revient à lui, à présent, comme au chansonnier classique, c'est, n'en doutons pas un instant, parce qu'il a gardé son équilibre moral, sa sérénité d'origine toute chrétienne, deux qualités sans lesqttelles nul auteur moderne n'a pu ni devenir, ni demeurer classique.

I. Histoire du romantisme, 3e édition, p. 357. « Après tout, écrivait l'auteur d'Émaux et camées, qui refusait cependant à la chanson le titre de poème, Nadaud, quoique poète, est un véritable chansonnier. «

LE iNID ABANDONNE (d'après le tableau de Philippe Rousseau)

i6-iy

Dans un jardin du voisinage, Deux merles avaient fait leur nid ; Trois œufs furent le témoignage Du doux serment qui les unit.

Je les ai vus sous ma fenêtre, De la pointe à la fin du jour.

Couver, trois semaines peut être.

L'espoir tardif de leur amour.

Les petits ont vu la lumière ; J'entends leurs cris ; il faut nourrir Cette jeunesse printanière Qu'on craint toujours de voir mourir.

Que de soucis et que de joie !

On ne peut rester endormi :

Sans cesse il faut guetter la proie ; Il faut éviter l'ennemi.

O vertu, tendresse immuable, O soins constants, travaux passés.

Par quel amour insatiable Serez-vous donc récompensés ?

Ce matin des cris de détresse Dans le jardin ont résonné :

Les merles voletaient sans cesse Autour du nid abandonné.

Sans doute un éper\der rapide, Une couleuvre aux yeux perçants.

Ou des enfants, troupe perfide.

Auront surpris les innocents ?

Non, dès qu'ils ont senti leurs ailes, Les ingrats ont fui pour toujours, Avides d'amitiés nouvelles.

Oublieux des vieilles amours.

Ils vont étaler leur plumage, Voler et chanter dans le ciel, Sans entendre le cri de rage Qui sort du buisson paternel.

A quelles cruelles épreuves Seront soumis les fils ingrats !

L'affection comme les fleuves Descend et ne remonte pas.

Allez, enfants, douces chimères.

Rêves menteurs qui nous charmez, Vous n aimerez jamais vos mères .Autant qu elles vous ont aimés ^.

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