JE PÊCHE A LA LIGNE
Il est un clair ruisseau Protégé par des saules, Qui m'offrent un rideau D'ombre fraîche et de gaules.
Dans le sable et les joncs Vit la troupe maligne Des frétillants goujons Que je pêche à la ligne.
Là, je trouve un réduit Inaccessible au monde.
Et mon heure s'enfuit Au murmure de l'onde.
Là, j'ai la paix du cœur.
Mon potager, ma vigne Et mon Parfait pêcheur...
Car je pêche à la ligne.
I. Dans ses Commentaires inédits, Nadaud s'exprime ainsi sur le Soldat de Marsala •. c L'idée de cette chanson m'a été donnée par mon ami Edouard Vicq, ci-devant avoué à Saint-Mihiel, aujourd'hui juge de paix à Void (Meuse), mais toujours chansonnier. Je lui ai demandé l'absolution ou plutôt la permission, et ma chanson a paru à Lyon pendant la guerre. Elle était faite avant cette date, puisque je la vois inscrite dans mes cahiers du 12 au 15 février 1870. »
L'expédition de Garibaldi et le combat de Marsala eurent Ueu en avril 1860. C'était là une guerre civile ou du moins une guerre d'injuste agression, et c'est cette sorte de conflit et non pas toute espèce de guerre que le poète condamne, en dépit du contre-sens que certains ont commis en reprenant cette chanson durant la dernière guerre.
Que d'autres plus hardis Et peut-être moins sages Des océans maudits Dépeuplent les rivages !
Pour être un gros pêcheur J'ai l'âme trop bénigne ; Leurs filets me font peur ; Moi, je pêche à la ligne.
Du choc des passions Spectateur insensible, Les révolutions Me trouvent impassible.
Rois fous, peuples légers, Pour un mot, pour un signe, Vous vous entr'égorgez...
Moi, je pêche à la ligne.
On dit que nos aïeux Sont chassés du Parnasse, Et que de nouveaux dieux Sont assis à leur place :
Dieux qui chassez Boileau Racine et Delavigne, Ne troublez pas mon eau i Moi, je pêche à la ligne.
De ce ruisseau lointain La source est peu connue, Mon poisson, bien fretin.
Ma pêche, bien menue ; Mais aux décrets du sort.
Content je me résigne, Et j'attendrai la mort En péchant à la ligne ^.
1. Note des Commentaires : « J'ai supprimé dans cette chanson un couplet qui se trouvait entre le 3^ et le 4^ ; je le rétablis ici :
Je sais qu'en vos cités, Des intrigants voraces Happent les dignités, Les croix, l'or et les places.
De toutes ces grandeurs Je ne me sens pas digne ; Donnez -les aux voleurs..., Moi... je pêche à la ligne. »