‹ Pages choisies de NadaudChapitre 42 sur 146 · LA VIE MODERNE · texte numérisé non relu

LA VIE MODERNE

Vois-tu, là-bas, le tourbillon Qui, dans sa course échevelée, Trace ce flamboyant sillon A travers mont, plaine et vallée ?

Flamme et fumée, éclat et bruit.

S'éteindront sans laisser de trace :

Sais-tu quel est ce char qui fuit ?

C'est ton existence qui passe !

Oui, le temps a doublé son cours.

L'humanité se précipite ; Tous les chemins deviennent courts, L'Océan n'a plus de limite.

La vie était longue autrefois ; Sur la pente elle est entraînée ; Nous vivons plus dans un seul mois Que nos aïeux dans une année.

I . « Trop long et trop fatigant pour être chanté, disent les Commentaires. Anatole Lionnet le récite avec une grande autorité. »

M. Montergueil rapporte le trait suivant, sur cette chanson, « M^^ Ancelot, sous ce titre Un salon, a écrit, chez Dentu, un livre curieux. Elle y raconte la vie deNadaud, divisée en cinq tableaux. Le cinquième tableau qui est de 1864, a pour titre : « M. Nadaud chantant sa romance intitulée Éloge de la vie. »... La composition du chansonnier que M"*^ Ancelot veut honorer, c'est surtout l'Éloge de la vie. Elle n'est pas la plus connue : elle n'est pas la moins digne de l'être. C'est une page d'une très haute philosophie, dans laquelle on rencontre des vers [les huit derniers] qui pourraient servir d'épigraphe à l'existence de ce sage."»

La nature avait des poisons, Le génie humain les révèle ; Il arrache aux vieux horizons Une perspective nouvelle ; Il a d'invisibles moteurs, Des agents subtils, des essences Qui savent calmer nos douleurs Ou décupler nos jouissances.

Les fleurs n'ont plus besoin d'été ; Les fruits n'attendent plus l'automne Ce que le sol n'a pas porté.

L'industrie active le donne.

Nous avons fait, de nos loisirs, La mer et le ciel tributaires ; Nos appétits et nos plaisirs Épuisent les deux hémisphères.

Mais à peine respirons-nous Dans cette course haletante ; La vapeur nous emporte tous Debout sur la machine ardente.

L'essieu se fatigue et se rompt, Usé, vaincu par la distance ; Ainsi bientôt se briseront Les ressorts de notre existence.

L'aiguille avance ; soyons prêts !

Nous mourrons vieillis avant l'âge !

Nos fils nous suivront de plus près Dans le vertigineux voyage.

Ils auront la vie, à leur tour.

Plus rapide encore et meilleure ; Ce que nous usons dans un jour, Ils répuiseront dans une heure.

O le terrible enseignement !

Songes-y : l'instant est suprême.

Où trouveras-tu le moment De te recueillir en toi même ?

Beau voyageur, tu vas partir :

As-tu pris le soin de bien vivre, Ou le temps de te repentir ?

Le convoi passe ; il faut le suivre !

Vois-tu, là-bas, le tourbillon Qui, dans sa course échevelée.

Trace ce flamboyant sillon A travers mont, plaine et vallée ?

Flamme et fumée, éclat et bruit.

S'éteindront sans laisser de trace .

Sais-tu quel est ce char qui fuit ?

C'est ton existence qui passe !

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