LA GREFFE
Combien peu finissent le rêve Qu'enfants ils avaient commencé !
La greffe dirige la sève Hors du chemin qu'on s'est tracé.
Tel était né pour ne rieii faire, Sur qui l'on greffe un travailleur ; Tel était mauvais et colère Qu'un bon jardinier rend meilleur.
On a vu plus d'un imbécile Devenir un homme d'État ; Tel semblait léger et futile, Oui fut un grave potentat.
Tel avait des instincts d'esclave, Qui commande dans les bureaux ; Tel autre n'était pas très brave.
Dont l'exemple a fait un héros.
Et pourtant, chacun veut se plaindre Si haut, si haut qu'il soit monté.
Il ne pense jamais atteindre Au rang qu'il avait mérité.
Écoutez l'éternel murmure Des arbres et des gens greffés.
Oui prétendent que la culture Les a dans le germe étouffés ;
« J'avais le goût de la musique, Et je fais des premiers-Paris ;
— J'étais né pour la politique, Et je suis courtier en esprits.
— J'étais né pour avoir des rentes.
Et je n'ai que des créanciers ;
Au lieu de très riches parentes.
J'ai de très pauvres héritiers.
— J'étais né pour rester tranquille, Et je hurle au milieu des loups. .
— J'étais né pour vivre à la ville, Et je vis pour planter des choux. »
Écoutez cette pauvre femme Oui pleure ses anciens succès :
(( Je devais être grande dame.
Et je fabrique des corsets.
— Je devais dans la tragédie.
Remplacer Clairon ou Rachel, Et je chante Ma Normandie,
A l'angle du pont Saint-Michel. •>
Tout le monde a de ces répliques.
Je voyais un arbre fruitier Chargé d'abricots magnifiques :
Ce doit être un abricotier.
Non ! Je compris ses infortunes Qu'il chantait à tous les échos :
(( J'étais né pour porter des prunes, Et je produis des abricots. »