ADIEUX A UN AMI
Ainsi, tu pars, et je demeure
Tout seul dans la maison qui pleure
Un maître absent ; Ton amitié l'avait peuplée, Et tu la laisses désolée
En me laissant !
Ainsi passera dans un rêve L'intimité longue et trop brève
Qui nous unit.
Quand les oiseaux ont pris leurs ailes, Adieu les amours fraternelles,
Adieu le nid !
Je contemple d'un œil avide La place qui va rester vide
A mon foyer ; Nous étions faits pour vivre ensemble, Et maintenant, vois-tu, je tremble
De t 'oublier.
Oh ! non, tu ne pourrais le croire.
N'attristons pas notre mémoire.
Serrons nos fleurs ; Rappelons-nous ce que nous sommes Et qu'il ne sied pas à des hommes
De fondre en pleurs.
Gardons une image sereine De ces jours révolus à peine,
Légers et doux ; Sachons achever notre ouvrage ; Ayons ce suprême courage.
Souvenons-nous.
Écoute : il est minuit, j'arrive ; Tu m'attends, l'oreille attentive.
Près des tisons.
Bientôt la lampe est ranimée.
J'ai pris ma place accoutumée.
Et nous causons.
O gens de bourse et de finance.
Gens plus sérieux qu'on ne pense,
Juifs ou chrétiens.
Que nous vous prêterions à rire Si quelqu'un pouvait vous redire
Nos entretiens !
Car notre ambition commune Ne fatigue pas la fortune
Et ses hasards ; Nous buvons la vieille ambroisie Que nous versent la poésie
Et les beaux-arts !
C'est au commerce des génies Que nos âmes se sont unies
D'un doux lien.
Et que béni soit leur empire Si l'amour du beau nous inspire
L'amour du bien !
Là nous trouvons une patrie, Nous relevons, toute meurtrie,
La vérité ; Nous soulevons un coin du voile Qui nous cache encore une étoile,
L'humanité !
Oh ! n'abaissons pas nos pensées ; Tenons-les fièrement dressées
Vers les hauts lieux !
Nous nous sommes fait la promesse De respecter notre jeunesse,
Devenus vieux.
Mais selon notre noble envie.
Rendons conforme notre vie
A nos discours.
Va maintenant où Dieu t'envoie, Nous avons la moisson de joie
De nos vieux jours.
Vois, je ne répands plus de larmes ; La vertu vient donner des armes
A ma douleur ; Mon foyer ne sera pas vide.
C'est là que ton âme réside ;
Je n'ai plus peur.
C'est là que je te garde un temple ; Sois mon conseil et mon exemple.
Inspire-moi ; Et si tu reviens, je l'ignore.
Puisses-tu me trouver encore
Digne de toi !
O ma chambre silencieuse.
Le bruit qui vous faisait joyeuse
S'est endormi...
Mais, écoutez, soyez discrète.
Demain nous célébrons la fête
De notre ami !