‹ Pages choisies de NadaudChapitre 62 sur 146 · LES MALHEUREUX · texte numérisé non relu

LES MALHEUREUX

Il vient de frapper à ma porte.

M'as-tu dit, l'âpre visiteur Qui s'abat oîi le vent le porte, Et que l'on nomme le Malheur.

Le Malheur ? Ami, tu blasphèmes ; Alors que diras-tu de ceux...

Ah ! nous pensons trop à nous-mêmes Pensons aux malheureux.

Faut-il que ta voix m'importune Des peines que nous souffrons tous.

Quand de ta mauvaise fortune Tant de pauvres seraient jaloux ?

Le pain manque-t-il à ta bouche ?

Ton foyer est-il ténébreux ?

Le froid est dur, la faim farouche :

Pensons aux malheureux.

Parmi tes compagnons de route, Tu vois ceux qui sont devant toi ; Quelques-uns arrivent sans doute :

Sais-tu combien ? Sais-tu pourquoi D'autres disputent aux orages Leurs navires aventureux ; Mais as-tu compté les nau rages ?

Pensons aux malheureux.

Nous pâtissons par notre faute, Lorsque nous voulons nous hausser.

C'est l'âme qu'il faut porter haute, Ce sont les yeux qu'il faut baisser.

Ainsi, pour la riche insolence Tu deviendras moins rigoureux ; Et plus sensible à l'indigence :

Pensons aux malheureux.

Médite bien la parabole D'un vieux prêtre mahométan :

Il donnait toujours une obole Qui renaissait au même instant.

Donne l'obole du derviche :

Si tu peux être généreux Ne seras-tu pas assez riche ?

Pensons aux malheureux ^

I. « Tous les ans, disent les Commentaires inédits, dans la première quinzaine de mai, les élèves de l'École normale supérieure donnent un concert au profit des pauvres de leur quartier. C'est là que je rencontre M™e Charlotte Tardière. Les autres artistes varient, mais nous pouvons dire, elle et moi, que nous sommes les deux colonnes de l'édifice. Il y a trois ans, M. Binot, directeur de l'École, étant mort, (vers 1880) je m'excusai par le couplet suivant d'avoir pris part au concert :

Vous avez perdu le bon maître Qui guidait vos doctes penchants.

Cette fois, nous devions peut-être Imposer silence à nos chants.

Mais d'ici aous croyons entendre Son appel doux et généreux :

Les pauvres ne peuvent attendre Pensons aux malheureux.

M^^ Lopez-Dubec, de Bordeaux, a désiré que ce couplet fût écrit sur son exemplaire de mes Chansons illustrées. »

Une lettre, datée du 29 mai 1882, tombée entre nos mains, nous livre le nom d'un illustre auditeur de ces concerts : « Quoique j'aie quelque peine, écrit Pasteur au chansonnier, à me tenir éveillé le soir à la suite des fatigues du jour au laboratoire, je suis chaque année un de vos auditeurs assidus au concert de l'École normale et non un des moins ardents à vous applaudir. «

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