VOYAGE D'UNE AME
L'idée est assez singulière Que je vais effleurer ici ; Mais puisqu'elle m'est famiUère, Elle a pu vous venir aussi.
Sitôt que je vois apparaître Des hommes nouveaux, tel ou tel, Je songe que je pouvais être Ce héros ou ce criminel.
Émigrant aussitôt, mon âme Chez eux va remplacer la leur ; Je brûle de la même flamme.
Je sens leur joie ou leur douleur.
Grâce à cette métempsychose.
J'entrai l'autre jour en passant (Mon âme et moi sont même chose) Chez un homme riche et puissant.
La fortune, c'est convoitise.
Le pouvoir, c'est ambition.
Que sera l'existence prise Par une double passion ?
Tout le monde portant envie Au grand homme que j'habitais ; Mais moi qui connaissais sa vie, Combien, combien j'en rabattais !
Hélas ! ce n'est pas toutes roses Que d'être logé chez autrui :
Votre hôte vous dit bien des choses Qu'il voulait conserver pour lui.
Il était, dans cette existence, Un mystère si bien cloîtré, Que, côtoyant sa conscience.
Je ne l'ai jamais pénétré.
Je m'attachais à mon étude ; Car l'homme qu'un remords poursuit A l'horreur de la solitude, Et du silence et de la nuit.
Je compris quel supplice intime Peut cacher un ferme maintien, Et combien notre propre estime Est notre pain quotidien !
Sans doute quelque ignominie.
Quelque triste et tacite aveu Revenait dans son insomnie ; Lui seul peut le savoir... et Dieu !
Tout était calme à la surface, Et les gens se disaient entre eux :
« Si je pouvais être à sa place, Mon Dieu, que je serais heureux ! »
Mais moi qui connaissais le gouffre Ouvert et béant au dessous.
Je disais : « Mon Dieu, comme il ^souffre ! 0 mon âme, rentrons chez nous ! »