LES DIEUX
Les dieux s'en vont, disent les sages : La raison a tué la foi.
Sur un océan plein d'orages.
Plutôt que de voguer sans loi, Rendez-nous la mythologie Avec ses dieux grands et petits ; Faites-nous croire à la magie :
Tous les dieux ne sont pas partis.
Quelle est cette blonde déesse
Qu'un temple ne peut contenir ?
Inclinez-vous, c'est la jeunesse
Qui s'élance vers l'avenir.
Elle a l'audace ; elle veut croire
A tous les nobles appétits,
Au bonheur et même à la gloire :
Tous les dieux ne sont pas partis.
Auprès d'elle est la folle fille Qui d'un banquet fait son autel ; Ses yeux sont un flambeau qui brOle Sa voix est un rire éternel.
Elle chante toutes les causes.
Elle boit à tous les partis ; C'est la gaîté semant des roses :
Tous les dieux ne sont pas partis.
Avec plus d'art et de mystère.
Un dieu gouverne tous nos sens :
L'amour, aussi vieux que la terre.
Aussi jeune que le printemps.
Par ses tourments ou par ses charmes
Il tient nos cœurs assujettis.
Plein de plaisirs et plein de larmes :
Tous les dieux ne sont pas partis.
Et toi qui des seules injures Veux toujours prendre la moitié, Baume de toutes les blessures, Salut à toi, sainte amitié !
Malheureux qui n'rait l'empire Des liens qu'il n'a pas sentis !
Plus malheureux qui les déchire !...
Toux les dieux ne sont pas partis.
Mais non : ces dieux imaginaires Ne sont que les rayons du jour.
Un seul maître verse à nos sphères Le soleD, la vie et l'amour.
Pour les grands il fit la clémence.
Le courage pour les petits ; A tous il donne l'espérance :
Tous les dieux ne sent pas partis ^.
I. « La première fois que je chantai cette chanson, dit l'auteur dans ses Commerdaires, c'était en 1849 ou 1850, chez un député, M. RouUeaux-Dugage ; elle fit un fiasco complet. J'étais décidé à ne pas la publier : mais j'allai le soir même chez mon ami Edouard Cottinet et je la chantai cette fois avec un plein succès.
« Tous les ans au mois de janvier, les artistes dramatiques se réunissent dans un banquet appelé banquet Molière. Anatole Lionnet me demandant un couplet en l'honneur de Molière, j'ajoutai à la chanson des Dieux les vers suivants :
Écoutez la voix du génie
Qui vient d'un lointain horizon
Sa parole est une harmonie,
Sa morale est une leçon.
Pour lui nos mains tressent le lierre.
Par lui les ans sont ralentis :
Et nous fêtons encor Molière.
Tous les dieux ne sont pas partis, »