LESAGE
La vie d'Alain-René Lesage n'a pour ainsi dire pas d'histoire : elle a été modeste, laborieuse, consacrée aux lettres pendant un demi-siècle. L'auteur a fui la réclame et le bruit; il s'est tenu à l'écart des salons, il n'a appartenu à aucune coterie, il n'a pas même voulu devenir académicien. Il s'est contenté d'écrire, par goût et par nécessité, parce qu'il avait quelque chose à dire, et aussi parce qu'il lui fallait faire vivre sa femme et ses enfants. Il a été vraiment, sinon un très grand écrivain, du moins un grand homme de lettres, qui, chose encore nouvelle en France, n'a vécu que par sa plume et pour elle.
C'était un Breton probe et tenace, à l'humeur indépendante et fière, très peu mystique pourtant, et point du tout poète. Il était venu de sa province à Paris pour être avocat, parce que tel était le vœu de son père, notaire et greffier royal à Sarzeau, près de Vannes. Mais il comptait bien n'en faire qu'à sa tête et suivre sa vocation, qui était d'observer et de peindre le train du monde qu'il avait sous les yeux, sans indignation inutile, sans optimisme béat non plus, en spectateur curieux et un peu sceptique. Il ne se pressa pas : il commença lui-même par vivre, par se marier, par regarder autour de lui dans la société et dans les livres : puis, quand il eut largement passé la trentaine, quand il se sentit bien purgé de toute illusion juvénile ou de passion trop vive, il songea alors à écrire, et cela sans impatience, sans vouloir brusquer la renommée.