VI INTRODUCTION
Très modestement il se mit d'abord à Técole de l'Espagne : en cela, il faisait comme beaucoup d'autres, et suivait le goût du temps. Depuis un siècle les Espagnols avaient été nos initiateurs en bien des choses ; ils avaient plus d'une fois donné à nos écrivains l'occasion d'affirmer leur génie en leur suggérant les formes et les sujets qu'ils cherchaient. D'Urfé leur avait emprunté la pastorale romanesque d'où sont sortis tous les romans du siècle ; Corneille avait créé la tragédie au contact de leur drame ; la tragi-comédie, la comédie burlesque, la nouvelle avaient aussi traversé les Pyrénées pour venir s'implanter chez nous. Cette fièvre d'hispanisme, un instant calmée par l'avènement de notre école classique de 1660, qui ne se réclamait que de la nature et de la vérité, venait de reparaître vers la fin du règne de Louis XIV, au moment où un pripce français était parti pour occuper le trône de Charles II. C'est au milieu de cette renaissance ibérique que débute Lesage, et il est tout naturel qu'il ait cédé au courant. Il publie en 1700 deux pièces espagnoles adaptées à la française, sans les faire jouer; bientôt après il en fait représenter deux autres à grand'peine, et sans succès. Entre temps il passe du théâtre au roman, et il traduit, en 1704, les Nouvelles aventures de don Quichotte de la Manche^ cette suite qu'Avellaneda avait faite à l'œuvre de Cervantes, son ennemi.
Mais tout cela n'était qu'un prélude : dans ces traductions plus ou moins libres, Lesage ne mettait encore rien de lui-même; il s'essayait et se faisait la main, avant de dépenser son propre fonds. Il touchait pourtant au moment décisif : il allait avoir quarante ans et il était encore obscur : l'heure était venue pour lui de donner enfin sa mesure. Comédie ou roman? Quoiqu'il se fût exercé simultanément dans les deux genres, et qu'il dût les cultiver jusqu'à la fin de sa longue carrière, il semble bien qu'à ce moment le théâtre ait eu plutôt sa préférence : le succès y est plus difficile, moins durable, mais combien plus immédiat, et plus grisant ! Crispin rival de son maître (1707) charma par sa piquante nouveauté, et Turcaret (1709) fit croire un instant qu'il était né un nouveau Molière. Cette rude et intrépide attaque contre la toute-puissance de l'argent, cette hardie peinture des ridicules et des hontes que traîne avec lui un de ces parvenus de la finance comme il y en avait