Termes de l'ancienne scolastiqnc
HISTOIRE DE (;iL MAS DE SANTILLANE G9
({110 Fabrice vit bien qu'on m'avait joué quelque tour. Il me pressa de lui dire pourquoi je me plaignais ainsi du beau sexe. Je me résolus sans peine à contenter sa curiosité; mais comme j'avais un assez long récit à l'aire, et que d'ailleurs nous ne voulions pas nous séparer sitôt, nous entrâmes dans un cabaret pour nous entretenir plus commodément. Là, je lui contai, en déjeunant, tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie d'Oviédo. Il trouva mes aventures assez bizarres; et, après m'avoir témoigné qu'il prenait beaucoup de part à la fâcheuse situation où j'étais, il me dit : « Il faut se consoler, mon enfant, de tous les malheurs de la vie : c'est par là qu'une âme forte et courageuse se distingue des âmes faibles. Un homme d'(^sprit est-il dans la misère? Il attend avec patience un temps plus heureux. Jamais, comme dit Cicéron, il ne doit se laisser abattre jusqu'à ne se plus souvenir qu'il est homme. Pour moi, je suis de ce caractère-là : mes disgrâces ne m'accablent point; je suis toujours au-dessus de la mauvaise fortune. »
Fabrice explique à Gil Blas coninienl, après avoir fait divers métiers, il n'en a pas rencontré de meilleur que celui de laquais.
« Je vins à Valladolid, où, par le plus grand bonheur du monde, j'entrai dans la maison d'un administrateur de riiôpital; j'y demeure encore, et je suis charmé de ma condition. Le seigneur Manuel Ordonnez, mon maître, est un homme d'une piété profonde, un homme de bien, car il marche toujours les yeux baissés, avec un gros rosaire à la main. On dit que, dès sa jeunesse, n'ayant en vue que le bien des pauvres, il s'y est attaché avec un zèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeurés sans récompense : tout lui a prospéré. Quelle bénédiction! en faisant les affaires des pauvres il s'est enrichi. » Quand Fabrice m'eut tenu ce discours, je lui dis : « Je suis bien aise que tu sois satisfait de ton sort; mais entre nous, tu pourrais, ce me semble, faire un
plus beau rôle que celui de valet : un sujet de ton mérite peut prendre un vol plus élevé.
— Tu n'y penses pas, Gil Blas, me répondit-il; sache que, pour un homme de mon humeur, il n'y a point de situation plus agréable que la mienne. Le métier de laquais est pénible, je l'avoue, pour un imbécile; mais il a des charmes pour un garçon d'esprit. Un génie supérieur qui se met en condition ne fait pas son service matériellement comme un nigaud. Il entre dans une maison pour commander plutôt que pour servir. Il commence par étudier son maître; il se prête à ses défauts, gagne sa confiance, et le mène ensuite par le nez. C'est ainsi que je me suis conduit chez mon administrateur. Je connus d'abord le pèlerin : je m'aperçus qu'il voulait passer pour un saint personnage; je feignis d'en être la dupe, cela ne coûte rien : je fis plus, je le copiai; et, jouant devant lui le même rôle qu'il fait devant les autres, je trompai le trompeur, et je suis devenu peu à peu son factotum. J'espère que quelque jour je pourrai, sous ses auspices, me mêler des affaires des pauvres. Je ferai peut-être fortune aussi; car je me sens autant d'amour que lui pour leur bien.
— Voilà de belles espérances, repris-je, mon cher Fabrice; et je t'en félicite. Pour moi, je reviens à mon dessein. Je vais convertir mon habit brodé en soutanelle, me rendre à Salamanque, et là, me rangeant sous les drapeaux de l'Université, remplir l'emploi de précepteur.
— Beau projet! s'écria Fabrice; l'agréable imagination ! Quelle folie de vouloir, à ton âge, te faire pédant! Sais-tu bien, malheureux, à quoi tu t'engages en prenant ce parti? Sitôt que tu seras placé, toute la maison t'observera, tes moindres actions seront scrupuleusement examinées. Il faudra que tu te contraignes sans cesse, que tu te pares d'un extérieur hypocrite, et paraisses posséder toutes les vertus. Tu n'auras presque pas un moment à donner à tes plaisirs. Cen-
seur éternel de ton écolier, tu passeras les journées à lui enseigner le latin, et à le reprendre quand il dira ou fera des choses contre la bienséance ; ce qui ne te donnera pas peu d'occupation. Après tant de peine et de contrainte, quel sera le prix de tes soins? Si le petit gentilhomme est mauvais sujet, on dira que tu l'auras nuil élevé; et ses parents te renverront sans récompense, peut-être môme sans te payer les appointements qui te seront dus. Ne me parle donc point d'un poste de précepteur; c'est un bénéfice à charge d'âmes. Mais parle-moi de l'emploi d'un laquais ; c'est un bénéfice simple qui n'engage à rien. Un maître a-t-il des vices? le génie supérieur qui le sert les flatte, et souvent même les fait tourner à son profit. Un valet vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son soûl, il s'endort tranquillement comme un enfant de famille, sans s'embarrasser du boucher ni du boulanger... Je ne finirais point, mon enfant, poursuivit-il, si je voulais dire tous les avantages des valets. Crois-moi, Gil Blas, perds pour jamais l'envie d'être précepteur, et suis mon exemple.
— Oui; mais, Fabrice, lui repartis-je, on ne trouve pas toujours des administrateurs; et si je me résolvais à servir, je voudrais du moins n'être pas mal placé.
— Oh! tu as raison, me dit-il, et j'en fais mon affaire. Je te réponds d'une bonne condition, quand ce ne serait que pour arracher un galant homme à l'Université. » (1, 7.)
Un bureau de placement.
La prochaine misère dont j'étais menacé et Fair satisfait qu'avait Fabrice me persuadant encore plus que ses raisons, je me déterminai à me mettre dans le service. Là-dessus nous sortîmes du cabaret, et mon compatriote me dit :
« Je vais de ce pas te conduire chez un homme à
qui s'adressent la plupart des laquais qui sont sur le pavé; il a des grisons qui l'informent de tout ce qui se passe dans les familles. 11 sait où l'on a besoin de valets, il lient un registre exact non seulement des places vacantes, mais même des bonnes et des mauvaises qualités des maîtres. C'est un homme qui a été frère dans je ne sais quel couvent de religieux. Enfin c'est lui qui m'a placé. »
En nous entretenant d'un bureau d'adresses si singulier * le fils du barbier Nunez me mena dans un culde-sac. Nous entrâmes dans une petite maison, oîi nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années, qui écrivait sur une table. Nous le saluâmes assez respectueusement même; mais, soit qu'il fût fier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eût pris l'habitude de recevoir son monde cavalièrement, il ne se leva point; il se contenta de nous faire une inclination de tète. 11 me regarda pourtant avec une attention particulière. J(^ A^is bien qu'il était surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais; il avait plutôt lieu de penser que je venais lui en demander un. 11 ne put toutefois douter longtemps de mon intention, puisque Fabrice lui dit dabord :
« Seigneur Arias de Londona, vous voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis? C'est un garçon de famille, que ses malheurs réduisent à la nécessité de servir. Enseignez-lui, de grâce, une bonne condition, et comptez sur ma reconnaissance.
— Messieurs, répondit froidement Arias, voilà comme vous êtes tous, vous autres, avant qu'on vous place : vous faites les plus belles promesses du monde. Ètesvous bien placés? vous ne vous en souvenez plus.
— Comment donc! reprit Fabrice, vous plaignezvous de moi? N'ai-je pas bien fait les choses?
1. Un l)iireaii de piaroitunil élail clicsc encore à i)eM |très inconnu:^ à Paris.
— Vous auriez pu les faire encore mieux, repartit Arias: votre condition vaut un emploi de commis, et vous m'avez payé comme si je vous eusse mis chez un auteur. »
Je pris alors la parole, et dis au seigneur Arias que, pour lui faire connaître que je n'étais pas un ingrat, je voulais que la reconnaissance précédât le service. En même temps je tirai de mes poches deux ducats que je lui donnai, avec promesse de n'en pas demeurer là si je me voyais dans une bonne maison.
Il parut content de mes manières.
« Jaime, dit-il, qu'on en use de la sorte avec moi. Il y a, continua-t-il, d'excellents postes vacants; je vais vous les nommer, et vous choisirez celui qui vous plaira. »
En achevant ces paroles, il mit ses lunettes, ouvrit un registre qui était sur la table, tourna quelques feuillets, et commença de lire dans ces termes :
« 11 faut un laquais au capitaine Torbellino, homme emporté, brutal et fantasque; il gronde sans cesse, jure, frappe et le plus souvent estropie ses domestiques.
— Passons à un autre, m'écriai-je à ce portrait; ce capitaine-là n'est pas de mon goût. »
Ma vivacité fît sourire Arias, qui poursuivit ainsi sa lecture :
« Dofia Manuela de Sandoval, douairière surannée, hargneuse et bizarre, est actuellement sans laquais; elle n'en a qu'un d'ordinaire, encore ne le peut-elle garder un jour entier. Il y a dans la maison, depuis dix ans, un habit qui sert à tous les valets qui entrent, de quelque taille qu'ils soient : on peut dire qu'ils ne font que l'essayer, et qu'il est encore tout neuf, quoique deux mille laquais l'aient porté. Il manque un valet au docteur Alvar Fanez; c'est un médecinchimiste. Il nourrit bien ses domestiques, les entrelient proprement, leur donne même de gros gages; mais il fait sur eux l'épreuve de ses remèdes. Il y
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a souvent des places de laquais à remplir chez cet homme-là.
— Oh! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. Vive Dieu! vous nous enseignez là de bonnes conditions !
— Patience, dit Arias de Londona: nous ne sommes pas au bout : il y a de quoi vous contenter. »
Là-dessus il continua de lire de cette sorte : « Doiîa Alfonsa de Solis, vieille dévote, qui passe les deux tiers de sa journée dans l'église, et veut que son valet y soit toujours auprès d'elle, n'a point de laquais depuis trois semaines. Le licencié Sédillo, vieux chanoine du chapitre de cette ville, chassa hier au soir son valet...
— Halte là, seigneur Arias de Londona, s'écria Fabrice en cet endroit, nous nous en tenons à ce dernier poste. Le licencié Sédillo est des amis de mon maître, et je le connais parfaitement. Je sais C|u'il a pour gouvernante une vieille béate qu'on nomme la dame Jacinte, et qui dispose de tout chez lui. C'est une des meilleures maisons de Valladolid. On y vit doucement et l'on y fait très bonne chère. D'ailleurs, le chanoine est un homme infirme, un vieux goutteux qui fera bientôt son testament : il y a un legs à espérer. La charmante perspective pour un valet! Gil Blas, ajouta-t-il en se tournant de côté, ne perdons point de temps, mon ami; allons tout à l'heure chez le licencié. Je veux te présenter moi-même et te servir de répondant. »
A ces mots, de crainte de manquer une si belle occasion, nous prîmes brusquement congé du seigneur Arias, qui m'assura, pour mon argent, que, si cette condition m'échappait, je pouvais compter qu'il m'en ferait trouver une aussi bonne.
Le licencié Sédillo et sa gouvernante.
Nous avions si grand'peur d'arriver trop tard chez le vieux licencié, que nous ne fîmes qu'un saut du cul-de-
sac à sa maison. Nous en trouvâmes la porte fermée ; nous frappâmes. Une fille de dix ans, que la gouvernante faisait passer pour sa nièce, vint ouvrir; et comme nous lui demandions si l'on pouvait parler au chanoine, la dame Jacinte parut. C'était une personne déjà parvenue à l'âge de discrétion, mais belle encore, et j'admirai particulièrement la fraîcheur de son teint. Elle portait une longue robe d'une étoffe de laine la plus commune, avec une large ceinture de cuir, d'oi^i pendaient d'un côté un trousseau de clefs et de l'autre un chapelet à gros grains. D'abord que nous l'aperçûmes, nous la saluâmes avec beaucoup de respect ; elle nous rendit le salut fort civilement, mais d'un air modeste et les yeux baissés.
« J'ai appris, lui dit mon camarade, qu'il faut un honnête garçon au seigneur licencié Sédillo, et je viens lui en présenter un dont j'espère qu'il sera content. »
La gouvernante leva les yeux à ces paroles, me regarda fixement, et, ne pouvant accorder ma broderie avec le discours de Fabrice, elle demanda si c'était moi qui recherchais la place vacante.
« Oui, lui dit le fils de Nunez, c'est ce jeune homme. Tel que vous le voyez, il lui est arrivé des disgrâces qui l'obligent à se mettre en condition; il se consolera de ses malheurs, ajouta-t-il d'un ton doucereux, s'il a le bonheur d'entrer dans cette maison et de vivre avec la vertueuse Jacinte. qui mériterait d'être la gouvernante du patriarche des Indes. »
A ces mots, la vieille béate cessa de me regarder pour considérer le gracieux personnage qui lui parlait ; et, frappée de ses traits, qu'elle crut ne lui pas être inconnus ;
« J'ai une idée confuse de vous avoir vu, lui ditelle; aidez-moi à la débrouiller.
— Chaste Jacinte, lui répondit Fabrice, il m'est bien glorieux de m'ètre attiré vos regards : je suis venu deux fois dans cette maison avec mon maître, le seigneur Manuel Ordonnez, administrateur de l'hôpital.
— Eh! justement, répliqua la gouvernante, je m'en souviens, et je vous remets. Ah ! puisque vous appartenez au seigneur Ordonnez, il faut que vous soyez un garçon de bien et d'honneur. Votre condition fait votre éloge; et ce jeune homme ne saurait avoir un meilleur répondant que vous. Venez, poursuivit-elle, je vais vous faire parler au seigneur Sédillo. Je crois qu'il sera bien aise d'avoir un garçon de votre main. »
Nous suivîmes la dame Jacinte. Le chanoine était logé par bas, et son appartement consistait en quatre pièces de plain-pied bien boisées. Elle nous pria d'attendre un moment dans la première, et nous y laissa pour passer dans la seconde, où était le licencié. Après y avoir demeuré quelque temps en particulier avec lui, pour le mettre au fait, elle vint nous dire que nous pouvions entrer. Nous aperçûmes le vieux podagre enfoncé dans un fauteuil, un oreiller sous la tête, des coussins sous les bras, et les jambes appuyées sur un gros carreau plein de duvet. Nous nous approchâmes de lui sans ménager les révérences ; et Fabrice, portant encore la parole, ne se contenta pas de redire ce qu'il avait dit à la gouvernante ; il se mit à vanter mon mérite, et s'étendit principalement sur l'honneur que je m'étais acquis chez le docteur Godincz dans les disputes de philosophie; comme s'il eût fallu que je fusse un grand philosophe pourdevenir valet d'un chanoine. Cependant, parle bel éloge qu'il fît de moi, il ne laissa pas de jeter de la poudre aux yeux du licencié, qui, remarquant d'ailleurs que je ne déplaisais pas à la dame Jacinte, dit à mon répondant :
« L'ami, je reçois à mon service le garçon que tu m'amènes; il me revient assez, et je juge favorablement de ses mœurs puisqu'il m'est présenté par un domestique du seigneur Ordonnez. »
D'abord que Fabrice vit que j'étais arrêté, il fit une grande révérence au chanoine, une autre encore plus profonde à la gouvernante et se retira fort satisfait, après m'avoir dit tout bas que nous nous reverrions.
et que je n'avais qu'à rester là. Dès qu'il fut sorti, le liceucié me demanda comment je m'appelais, pourquoi j'avais quitté ma patrie; et, par ses questions, il m'engagea, devant la dame Jacinte, à raconter mon histoire. Je les divertis tous deux, surtout par le récit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaël leur donnèrent une si forte envie de rire, qu'il pensa en coûter la vie au vieux goutteux; car, comme il riait de toute sa force, il lui prit une toux si violente, que je crus qu'il allait passer. Il n'avait pas encore fait son testament, jugez si la gouvernante fut alarmée! Je la vis, tremblante, éperdue, courir au secours du bonhomme; et, faisant tout ce qu'on fait pour soulager les enfants qui toussent, lui frotter le front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu'une fausse alarme : le vieillard cessa de tousser et sa gouvernante de le tourmenter. Alors je voulus achever mon récit; mais la dame Jacinte, craignant une seconde toux, s'y opposa. Elle m'emmena même de la chambre du chanoine dans une garde-robe où, parmi plusieurs habits, était celui de mon prédécesseur. Elle me le fît prendre, et mit à sa place le mien, que je n'étais pas fâché de conserver, dans l'espérance qu'il me servirait encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le dîner. (II, 1.)
Gil Blas cuisinier et garde -malade.
Je ne parus pas neuf dans l'art de faire la cuisine. Il est vrai que j'en avais fait l'heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvait passer pour une bonne cuisinière; elle n'était pas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l'emportait peut-être sur le cuisinier de l'archevêque de Tolède; elle excellait en tout; on trouvait ses bisques exquises, tant elle savait bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'elle y faisait entrer; et ses hachis étaient assaisonnés d'une manière qui les rendait très agréables au goût. Quand le dîne r
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l'ut prêt, nous retournâmes à la cliambre du chanoine, où, pendant que je dressais une table auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment après, je servis un potage qu'on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid, et deux entrées qui auraient eu de quoi piquer la sensualité d'un vice-roi, si la dame Jacinte n'y eût pas épargné les épices de peur d'irriter la goutte du licencié. A la vue de ces bons plats, mon vieux maître, c|ue je croyais perclus de tous ses membres, me montra qu'il n'avait pas entièrement encore perdu l'usage de ses bras. Il s'en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins et se disposa gaiement à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne refusa pas le service. Il la faisait aller et venir assez librement; de façon pourtant qu'il répandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu'il portait à sa bouche. J'ôtai la bisque lorsqu'il n'en voulut plus, et j'apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin, un peu trempé, dans une coupe d'argent large et profonde, qu'elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois. Il s'acharna sur les entrées, et ne fit pas moins d'honneur aux petits pieds 1. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa serviette, lui remit son oreiller et ses coussins; puis le laissant dans son fauteuil goûter tranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour.
Voilà de quelle manière dînait tous les jours notre chanoine, qui était peut-être le plus grand mangeur du chapitre. Mais il soupait plus légèrement; il se contentait d'un poulet ou d'un lapin, avec quelques com-
1. Petits pieds, c'est-à-dire petits oiseaux comme cailles, grives, alouettes, ortolans.
potes de fruits. Je faisais bonne chère dans cette maison, j'y menais une vie très douce; je n'y avais qu'un désagrément, c'est qu'il me fallait veiller mon maître et passer la nuit comme une garde-malade.
« Gil Blas, me dit-il dès la seconde nuit, tu as de l'adresse et de l'activité, je prévois que je m'accommoderai bien de ton service. Je te recommande seulement d'avoir de la complaisance pour la dame Jacinte, et de faire docilement tout ce qu'elle te dira, comme si je te l'ordonnais moi-même; c'est une fdle qui me sert depuis quinze années avec un zèle tout particulier, elle a un soin de ma personne que je ne puis assez reconnaître. Aussi, je te l'avoue, elle m'est plus chère que toute ma famille. J'ai chassé de chez moi, pour l'amour d'elle, mon neveu, le fils de ma propre sœur, et j'ai bien fait. Il n'avait aucune considération pour cette pauvre fdle; et, bien loin de rendre justice à l'attachement sincère qu'elle a pour moi, l'insolent la traitait de fausse dévote; car aujourd'hui la vertu ne paraît qu'hypocrisie aux jeunes gens. Grâces au ciel, je me suis défait de ce maraud-là. Je préfère au droit du sang l'affection qu'on me témoigne , et je ne me laisse prendre seulement que par le bien qu'on me fait.
— Vous avez raison, monsieur, dis-je au licencié; la reconnaissance doit avoir plus de force sur nous que les lois de la nature.
— Sans doute, reprit-il; et mon testament fera bien voir que je ne me soucie guère de mes parents. Ma gouvernante y aura bonne part; et tu n'y seras point oublié, si tu continues comme tu commences à me servir. Le valet que j'ai mis dehors hier a perdu par sa faute un bon legs. Si ce misérable ne m'eût pas obligé, par ses manières, à lui donner son congé, je l'aurais enrichi; mais c'était un orgueilleux qui manquait de respect à la dame Jacinte, un paresseux qui craignait la peine. Il n'aimait point à me veiller, et c'était pour lui une chose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager.
— Ail! le malheureux! m'écriai-je comme si le génie de Fabrice m'eût inspiré, il ne méritait pas d'être auprès d'un si honnête homme que vous. Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir doit avoir un zèle infatigable; il doit se faire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé lors même qu'il sue sang et eau pour vous. »
Je m'aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Il ne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai d'être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuter, je faisais mon service de la meilleure grâce qu'il m'était possible. Je ne me plaignais point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laissais pas pourtant de trouver cela très désagréable; et sans le legs dont je repaissais mon espérance, je me serais bientôt dégoûté de ma condition ; je n'y aurais pu résister; il est vrai que je me reposais quelques heures pendant le jour. (II, 1.)
Le docteur Sangrado.
Je servis pendant trois mois le licencié Sédillo sans me plaindre des mauvaises nuits qu'il me faisait passer. Au bout de ce temps-là il tomba malade. La fièvre le prit; et avec le mal qu'elle lui causait il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de sa vie, qui avait été longue, il eut recours aux médecins. Il demanda le docteur Sangrado», que tout Valladolid regardait comme un Hippocrate. La dame Jacinte aurait mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament; elle lui en toucha même quelques mots; mais, outre qu'il ne se croyait pas encore proche de sa fin, il avait de l'opiniâtreté dans certaines choses. J'allai donc chercher le docteur Sangrado ; je l'amenai